La Vie rêvée d'Ernesto G.
- Автор: Guenassia Jean-Michel
- Серия: Epub commercial #18
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: Asohar - TAZ
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «La Vie rêvée d'Ernesto G.». Краткое содержание книги:
Pavel repartit au bout de douze jours. Il avait hâte de retrouver Paris, ses amis et ses parties d’échecs. Au moins, en France, il y avait encore des communistes. Plein. Il promit de revenir l’année suivante et à Joseph de s’occuper de lui. Pavel n’en démordait pas, il voulait faire des recherches.
– Je n’y tiens pas, dit Joseph. Je suis trop vieux. On ne pourra rien changer.
Cinq mois plus tard, en mai 90, Joseph reçut de Pavel une carte postale de la tour Eiffel. C’était la première fois que Pavel se manifestait. Au dos, il avait écrit : « Je les ai retrouvés. Les nouvelles ne sont pas bonnes. Ce n’est pas utile que tu viennes. »
Joseph hésita une minute, il aurait pu téléphoner à Pavel et demander des précisions, il attrapa une valise et y mit quelques affaires. Il décida de ne pas en parler à Helena. Puis, dans la salle d’attente de la gare, il pensa qu’il ne pouvait pas ne rien lui dire. D’une cabine téléphonique, il l’appela à son travail. Comme toujours, Helena était débordée et entre deux réunions. Joseph n’eut pas le temps de terminer sa phrase. À peine eut-il annoncé qu’il avait reçu une carte de Pavel et partait quelques jours ou plus à Paris qu’elle raccrocha.
***
Paris n’avait pas changé. Ou à peine. Quand il en était parti pour prendre son poste à Alger, jamais il n’aurait imaginé que cinquante-deux années passeraient avant qu’il n’y revienne. Et, si la veille, on l’avait interrogé, il aurait répondu d’un ton sans réplique qu’il n’y retournerait jamais. Et, dans le taxi qui l’amenait chez Pavel, Joseph était vraiment content de revoir cette ville mais il n’avait qu’une envie, en repartir le plus vite possible.
Pavel aurait voulu qu’ils aillent déjeuner dans un restaurant qui servait un cassoulet divin, prendre le temps de se retrouver et d’aller faire une partie d’échecs au jardin du Luxembourg. Il lui aurait présenté ses vieux potes, des Russes et des Hongrois, certains étaient de véritables champions, mais Joseph ne voulut rien entendre, il n’était pas venu pour se balader. Il refusa aussi que Pavel fasse appel à un nommé Igor, un chauffeur de taxi à la retraite, qui aurait pu les trimbaler gratis. Le jour même, ils prirent le train pour Meaux.
La Résidence des Châtaigniers était une maison de retraite cossue entourée d’un haut mur. Pavel et Joseph traversèrent le parc. Des femmes et des hommes âgés (mais beaucoup devaient être plus jeunes qu’eux) profitaient de la douceur de la journée, se promenaient, lisaient, bavardaient ou restaient assis à ne rien faire. Des infirmières aidaient certains à marcher. La directrice accueillit Joseph. Elle avait reçu la visite de Pavel la semaine précédente. Elle lui posa quelques questions sur ses liens avec Christine, évoqua l’irréversible dégradation de la mémoire de sa patiente, puis le pria de la suivre. Dans le hall et les pièces attenantes, beaucoup de femmes âgées impotentes attendaient on ne sait quoi.
– Je veux y aller seul, dit Joseph à Pavel, qui s’assit dans un fauteuil.
Au bout d’un couloir, la directrice frappa à une porte et, sans attendre la réponse, ouvrit. Joseph pénétra dans une chambre spartiate au papier peint à fleurs jaunes. Une femme était assise sur une chaise, le regard dirigé vers le parc, mais ne se retourna pas quand la directrice annonça qu’elle avait de la visite. Joseph la reconnut immédiatement. Christine avait des cheveux blancs qui tombaient sur ses épaules, elle se tenait droite, presque raide. Elle s’était empâtée. Sa main, posée sur sa cuisse, serrait une brosse ovale. Avec son visage lisse et peu ridé, elle ne faisait pas ses quatre-vingts ans. Joseph s’approcha, posa sa main sur son épaule. Elle ne tourna pas la tête. Il se plaça face à elle, s’accroupit. Elle le découvrit, scruta son visage. Au bout d’un long moment, un sourire apparut.
– Bonjour, Christine, c’est moi, Joseph… Tu me reconnais ?
– Oui, bien sûr, vous êtes le coiffeur. Je les voudrais plus courts. Sans la frange, ce serait mieux ? Qu’en pensez-vous ?
Christine lui tendit la brosse avec des yeux pleins d’espoir. Joseph la prit et déposa un baiser sur son front.
Pour le retour, Joseph demanda un taxi. Joseph resta silencieux et Pavel ne posa aucune question. Cela n’aurait pas servi à grand-chose.
Il y avait désormais des autoroutes partout mais les voitures n’avançaient pas plus vite.
– Ce serait bien si on pouvait voir Martin demain, dit Joseph.
– Avec l’administration, on ne fait pas ce qu’on veut. Tu as rendez-vous dans quatre jours. Avant, ce n’était pas possible.
Joseph fut obligé de prendre son mal en patience. Pavel lui trouva une chambre dans l’hôtel de la rue de Seine où il avait été veilleur de nuit pendant vingt-six ans.
Le lendemain, Pavel lui présenta Mahaut qui avait retrouvé Christine et Martin. Mahaut était un ancien policier antillais qui n’arrivait pas à décrocher. Il arrondissait sa retraite comme détective privé occasionnel grâce aux relations qu’il avait conservées dans la Maison et qui lui permettaient d’accéder à tous les fichiers.
Pavel et Mahaut se tutoyaient et étaient de vieux amis. Le dîner fut pantagruélique, effectivement le cassoulet était exceptionnel. À la fin du repas, Mahaut sortit une chemise en plastique rouge de sa sacoche et choisit deux feuilles de papier à l’intérieur. Il y jeta un coup d’œil, poussa un soupir et finit son verre de madiran.
– Je suis navré pour vous parce que vous êtes un homme bien, dit-il à Joseph, mais votre fils, Martin, est un voyou. Un petit voyou. Je ne vois pas ce qu’on peut dire d’autre. Il a commencé jeune et son casier judiciaire est désespérant. Une litanie de condamnations. Vols, violences et trafics en tout genre. Ç’a été de pire en pire. Avec les dossiers de mineur, il a quatorze condamnations à son actif. À quarante ans, il a déjà passé treize ans derrière les barreaux. Là, il purge une peine de cinq ans pour trafic de stupéfiants et il est mis en examen dans un autre dossier de stups qui est à l’instruction. Il va prendre encore quatre ou cinq ans et sans confusion de peine car il n’obtiendra aucune indulgence. Un collègue qui le connaît m’a raconté son histoire. Il s’est fait prendre à seize ans, au lycée, à dealer, puis dans des boîtes de nuit. Petit consommateur, petite condamnation, sursis. Au début, ils font pitié, on espère qu’ils vont s’en sortir, mais lui, il a continué, recondamnation, mise à l’épreuve, cumul de quatre sursis, cures de désintox, deal, réseau de trafiquants, coups et blessures. Il a fait le malheur de sa famille, son beau-père en a eu marre de raquer pour lui et il l’a foutu dehors, divorce avec la mère.
– Vous êtes sûr ? l’interrompit Joseph.
Mahaut fouilla dans le dossier, sortit une feuille de papier photocopiée recto verso.
– Elle s’est mariée en juillet 58 avec Georges Lavant. Et ils ont divorcé en 76.
– Ce n’est pas possible qu’elle se soit remariée, on n’a jamais divorcé.
– Je ne sais pas comment elle a fait. Il y a eu deux années où Martin s’est tenu tranquille. Il a vécu avec une femme mais elle l’a laissé tomber. Il n’y a rien à en tirer, croyez-moi. Les types comme lui ne s’en sortent pas. À son âge, un voyou reste un voyou. Ils ne savent pas quoi faire d’autre. Ils ont besoin d’argent facile. C’est une planche pourrie. Vous perdez votre temps avec lui. Oubliez-le et rentrez chez vous. Sinon, il va faire comme avec son beau-père et avec sa mère, il va vous dépouiller.
Assis derrière une table en bois, Joseph attendait dans un espace compartimenté par deux cloisons blanches montant à mi-hauteur. La pièce comportait sept boxes de chaque côté. D’étroits vasistas ouverts laissaient entrer un peu d’air dans cette salle surchauffée par le soleil. Un gardien en uniforme bleu marine, mains dans le dos, faisait des allers-retours dans le couloir de circulation ou s’immobilisait, dos à la porte, pour surveiller le parloir. Trois des quatorze boxes n’étaient pas occupés. Les détenus, de tous âges, en chemise ou en tee-shirt, bavardaient avec des visiteurs, la plupart avec une femme seule, certains portaient un enfant sur leurs genoux et la femme un autre. Beaucoup se tenaient la main par-dessus la table. Les néons leur faisaient à tous des têtes blafardes. La chaleur incommodait les enfants. Le bruit des conversations retenues se mélangeait dans un brouhaha d’où émergeaient les pleurs d’un bébé que sa mère berçait.