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La Vie rêvée d'Ernesto G.

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La Vie rêvée d'Ernesto G.
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– Joseph !

Joseph se retourna lentement, l’homme vint à sa rencontre. Ils se dévisagèrent quelques secondes.

– Pavel ? murmura Joseph.

Pavel acquiesça. Ils restèrent ainsi à se redécouvrir, puis Pavel écarta les bras, sa canne lui échappa, ils s’étreignirent et s’embrassèrent.

– Ça fait combien de temps ? demanda Joseph, ému.

Pavel chercha un peu.

– J’ai fui en 51. Ça fait… trente-huit ans ! C’est si loin maintenant… Je suis tellement heureux, tu ne peux pas savoir, vieux frère. Tu n’as pas changé, toi, toujours aussi beau, moi j’ai pris quarante kilos.

– Pavel, je suis désolé, Tereza est morte.

– Ah bon ?

– L’année dernière, une méchante pneumonie. On n’a rien pu faire.

– Bon sang ! J’aurais tellement voulu la revoir.

– On a vécu ensemble pendant presque trente ans.

– Je ne savais pas.

– On était très seuls tous les deux.

– Je ne t’en veux pas. On n’a pas choisi nos vies. Je suis sûr qu’elle a été heureuse avec toi.

– C’était longtemps après ton départ et bien après celui de Christine.

– C’est pour ça ! J’aurais dû m’en douter. Un jour, c’était en mai 68, je l’ai croisée à Paris. Rue Vavin. Je l’ai reconnue et elle aussi, j’en suis sûr, elle m’a dit que je me trompais, qu’elle ne s’appelait pas Christine, mais c’était elle. La même voix, la même allure. Toi, tu n’étais pas physionomiste, moi si.

Joseph resta songeur, il s’efforça de sourire.

– Et puis Ludvik et Helena sont mariés, ils ont trois enfants.

Quand Ludvik ouvrit la porte, il découvrit un homme corpulent aux cheveux blancs en bataille dans l’encadrement de la porte et Joseph en retrait. Son regard alla de cet homme à Joseph, retourna à l’homme qui le dévisageait avec un sourire inquiet. Et puis, il comprit. Il resta pétrifié, des larmes se mirent à couler sans qu’il fasse rien pour les retenir. Il hoquetait, sa mâchoire tremblait, mais il n’arrivait pas à bouger. Ses pleurs attirèrent Helena.

– Qu’est-ce qu’il y a, Ludvik ?

Son mari pleurait dans les bras d’un homme âgé qui lui tapotait l’épaule. À son tour, elle découvrit Pavel. Elle lui sauta au cou, l’embrassa avec fébrilité et cria :

– Antonin, les filles, venez, votre grand-père est de retour !

Pavel était venu pour retrouver sa famille et l’atmosphère du pays (le brouillard lui manquait), pourtant il ne pensait pas rester longtemps. Une semaine au plus.

Ludvik dut insister, le menacer de ne plus jamais le revoir s’il repartait si vite. Pavel accepta (presque à regret) de s’installer chez lui. Il affirma que les revenants ne devaient jamais emmerder les vivants, sinon c’était un film d’horreur. Mais il se montra intraitable et refusa de passer les fêtes avec les siens. En arrivant, il ignorait ce qu’il allait trouver, qui était vivant ou mort. Il s’était préparé au pire depuis toujours et n’attendait rien de précis. Il y avait un trou de trente-huit années. Une vie entière. Il s’était organisé avec sa solitude, il avait besoin de temps pour s’habituer à l’idée d’avoir à nouveau une famille et se rappeler à quoi elle servait.

Il raconta la bonté et le courage d’un patron pêcheur turc, sa fuite dans la cale de son bateau, son arrivée au port de Kihikoy et sa vie difficile de réfugié politique à Paris, les amis qu’il s’était trouvés dans un club d’échecs. Comment il avait cru mourir de chagrin, s’était laissé aller à trop boire et trop manger, et puis comment la blessure avait fini par s’étioler et cicatriser. Comment il avait rangé Tereza et Ludvik dans un coin de sa mémoire, un beau souvenir qui ne le faisait plus souffrir.

– Une fois qu’on a réussi à faire son deuil, on n’a plus envie de retourner au cimetière.

Il découvrit ses petits-enfants. Antonin était en troisième année de médecine, parlait peu et écoutait attentivement, Anna voulait devenir journaliste dans la presse féminine et Klara, encore au lycée, n’avait envie de rien. Ce grand-père ressuscité, avec son catogan et sa vie mystérieuse, les fascinait, elles lui posèrent cent questions auxquelles Pavel ne sut pas répondre. Ses petites-filles l’interrogèrent sur les tendances de la mode parisienne. Pavel essaya de les secouer (mentalement). Cela le désolait de constater que la jeune génération ne pensait qu’à s’acheter des vêtements hors de prix, à regarder des séries américaines et à faire la fête.

– On s’est battus pour que vous ne soyez plus victimes de l’exploitation, pas pour que vous deveniez de gentils consommateurs.

– On pourra venir te voir à Paris ? demandaient Anna et Klara.

Antonin était le seul à s’intéresser vaguement à la politique. Pour les vacances, il préparait un grand périple à moto avec son meilleur copain (ils passaient leur temps libre à réparer une vieille Norton fatiguée) pour visiter l’Europe, découvrir les gens et comment ils vivaient. Après, quand il aurait son diplôme, il avait décidé de travailler quelque part en Afrique.

En Tanzanie, peut-être.

Ludvik demanda un congé exceptionnel, mais avec les événements, il y avait tellement de travail que ce ne fut pas possible. Il réussit à grappiller quelques heures chaque jour pour passer du temps avec son père. Il n’arrivait pas à comprendre que Pavel veuille rester en France et ne revienne pas s’installer définitivement dans son pays.

– J’ai fait tellement d’efforts pour m’adapter qu’aujourd’hui je suis devenu français. Sans le vouloir. Mes copains sont comme moi, allemands ou russes, hongrois ou roumains, on en a parlé entre nous, aucun ne retournera en arrière. On a tourné la page. On viendra en vacances mais on rentrera chez nous, en France. C’est là qu’est notre vie aujourd’hui.

Pavel passait le plus clair de son temps avec Joseph. Ils se retrouvaient dans un café près de l’hôtel de ville puis se baladaient bras dessus, bras dessous. Malgré son opération du genou, Pavel avait toujours du mal à marcher. Il aurait fallu qu’il maigrisse mais il avait bon appétit et ses efforts s’avéraient inutiles. Cela l’énervait de voir Joseph aussi svelte qu’avant.

– Dis-moi, on va avoir quatre-vingts ans tous les deux, mais toi, on t’en donne soixante. Comment tu fais, Joseph ?

– C’est de famille.

– Tu te rappelles le voyage de Zurich à Prague ? On a pas mal changé, hein ?

– C’est vrai, mais au moins on est toujours là.

– Au fait, est-ce que par hasard, tu connaîtrais des éditeurs ici ? C’est pour mon livre.

Ils évitaient de trop parler du passé, ils n’en avaient pas plus envie l’un que l’autre mais parfois, c’était plus fort qu’eux. Ils étaient les seuls à pouvoir vraiment se comprendre. Il y avait un point sur lequel Pavel n’avait pas changé, qui le faisait se disputer avec tout le monde. Ludvik et Helena préféraient éviter la question et Joseph, lui, souriait et le laissait discourir. Pavel était resté communiste. Pur jus de la clandestinité et de la résistance. Et il ne se gênait pas pour hausser le ton ni pour apostropher ceux qui doutaient de la pertinence de sa conviction.

– Je suis toujours communiste. Et je n’ai pas l’intention de changer.

– Après ce qu’ils t’ont fait subir, tu n’es pas rancunier, objecta Ludvik.

– Vous n’avez rien compris. Ce ne sont pas les communistes qui m’ont fait des misères. Ceux-là, c’étaient des salauds et des traîtres à la cause. Nous les communistes, les vrais, on s’est toujours battus pour l’égalité, la justice, et contre l’arbitraire. J’y ai cru toute ma vie, ce n’est pas aujourd’hui que je vais retourner ma veste et hurler avec les loups.

– Des comme toi, on n’en fait plus beaucoup, papa.

– Vous allez voir, bande de cons, maintenant qu’il n’y a plus de communisme pour vous défendre, ce que vous allez prendre avec le capitalisme triomphant.

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