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La Vie rêvée d'Ernesto G.

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La Vie rêvée d'Ernesto G.
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À côté de la porte, deux lumières, une bleue et une rouge, s’allumaient pour signaler les entrées et les sorties. Un surveillant ouvrit la porte de communication de l’extérieur. Joseph vit entrer un homme d’une quarantaine d’années avec un visage fatigué, des cheveux clairsemés et une barbe de plusieurs jours. L’homme portait une chemise rayée fripée et un blue-jean. Il s’immobilisa comme s’il était sur ses gardes.

Joseph avait pensé qu’en voyant Martin, il ressentirait un signal affectif ou une vibration, une clochette intérieure le préviendrait : c’est lui ton fils enlevé à l’âge de six ans. Il était convaincu que la voix du sang parlerait, qu’elle le soulèverait, les projetterait l’un contre l’autre, qu’ils s’étreindraient avec force en se donnant des tapes dans le dos. Martin aurait crié : « Papa, papa ! » Et Joseph : « Mon fils, mon chéri ! » En détaillant cet homme, Joseph se demanda si c’était bien Martin. Il se trompait peut-être. Il ne ressentait rien de particulier. Ils ne se ressemblaient pas.

C’était gênant.

Le regard de l’homme fit le tour de la pièce et s’arrêta sur Joseph qui occupait le seul box libre. Il se détendit et s’avança. Joseph se leva. Ils restèrent quelques secondes face à face.

– Monsieur, dit l’homme en le saluant d’un mouvement de tête.

– Martin ?

En entendant son prénom, Martin fronça les sourcils.

– On se connaît ?

– Martin, c’est moi. Je suis Joseph. Je suis ton père.

– Mon père ! Qu’est-ce que vous racontez ? Mon père, il est mort.

– Je suis Joseph Kaplan. Et tu es Martin, mon fils.

Le visage de Martin s’empourpra. Il eut comme un rictus de douleur et fut sur le point de crier. Il serra les poings.

– Elle m’a menti ! Ce n’est pas vrai. Ce n’est pas possible. Elle n’a pas fait ça.

Martin se mit à tanguer d’un pied sur l’autre, sa respiration s’accéléra. Il donna un violent coup de la main sur la table qui fit sursauter tout le monde. Des têtes se dressèrent au-dessus des cloisons. Le surveillant s’approcha.

– Qu’est-ce qu’il y a ?

– C’est rien, chef, dit Martin.

– On se calme, fit-il.

Il s’éloigna et reprit sa ronde.

Martin fixait Joseph d’un air hostile.

– Qu’est-ce qui me le prouve ? demanda-t-il.

– Pourquoi je viendrais te dire ça ? Quel intérêt ?

– J’en sais rien. Vous êtes peut-être dérangé. Comme elle.

– Tu ne veux pas t’asseoir ?

Martin se laissa tomber sur la chaise, Joseph s’assit en face de lui. Martin gardait les yeux fermés, la tête baissée. Il avait le front en sueur.

– Elle m’a toujours dit que vous étiez mort.

– Tu n’as aucun souvenir ?

Martin secoua la tête.

– Aucun ? répéta Joseph. Ni de moi, ni d’Helena ?

– Qui c’est Helena ?

– C’est ta sœur. Elle a deux ans de plus que toi.

– Ah bon… Non, je ne me souviens de rien. Elle m’a dit que vous aviez eu un accident, que vous étiez mort. Et puis, je n’y ai plus pensé. Il y avait bien quelques images dans ma mémoire mais je ne savais pas d’où elles venaient.

– Vous habitiez où ?

– À Saint-Étienne. Avec ma grand-mère. Et puis, il y avait Georges.

– Georges ? Son mari ?

– C’était comme mon père. On a aussi vécu à Paris. C’est confus dans ma tête. Pourquoi vous venez maintenant ?

– Tu peux me tutoyer.

– Pourquoi après tout ce temps ?

– Avant, ce n’était pas possible. Il y avait le Mur.

– Quel mur ?

– Le mur de Berlin.

– Mais c’était en Allemagne. Vous étiez en Tchécoslovaquie.

– On n’était pas libres. C’était une gigantesque prison. Avec des centaines de millions de gens à l’intérieur.

– Qu’est-ce que c’est que ces salades ? Vous n’avez rien fait pour me retrouver.

– Qu’est-ce que je pouvais faire ? Tu ne sais pas comment on a vécu. Ce n’était pas une plaisanterie. On était enfermés. Avec des miradors, des chiens policiers et des milliers de kilomètres de barbelés. Il y avait même une fausse frontière. Ceux qui la franchissaient croyaient être arrivés en Allemagne et ils se reposaient. C’était un piège pour les arrêter plus facilement. Je ne pouvais pas partir, il y avait Helena, elle était trop jeune, on se serait fait prendre. Et je ne pouvais pas l’abandonner. J’étais coincé.

– Mais pourquoi avoir autant attendu ? Je ne sais pas, moi, si j’avais eu un enfant, on ne me l’aurait pas enlevé. Je me serais battu, je me serais défendu.

– J’ai essayé au début. Avec le ministère, avec l’ambassade, mais à l’époque, ce n’était pas possible, il n’y avait rien à faire.

– Qui me dit que c’est vrai ?

– Moi. Il faut que tu me fasses confiance.

– Confiance, confiance…

Martin éclata d’un rire aigre et toisa Joseph.

– D’accord, vous êtes mon père, et ça va changer quoi pour moi ? Vous allez me rendre mon enfance ? Je vais sortir d’ici ? Je vais avoir la belle vie ? Non, je suis là, au fond du trou. Et pour longtemps. J’étais persuadé que c’était à cause d’elle, parce qu’elle m’a emmerdé toute ma vie, qu’elle ne m’a jamais aimé, il n’y en avait que pour elle, ses rôles minables et sa carrière à la con, elle n’a pensé qu’à sa gueule et à se débarrasser de moi. Je croyais aussi que c’était à cause de cette molasse de Georges, c’était son larbin, juste bon à allonger les billets. En définitive, je m’étais trompé, vous avez une sacrée part de responsabilité. Vous avez bien réussi votre coup tous les deux. Bravo, j’espère que vous allez le regretter jusqu’à la fin de votre vie. L’autre, malheureusement, elle ne peut plus s’en rendre compte, elle a de la chance, elle est ailleurs. Mais quand elle avait sa tête, ça ne changeait rien. Ce n’était jamais sa faute, toujours la mienne. Oui, j’espère vraiment que vous allez regretter ce que vous m’avez fait. Parce que c’est à cause de vous que je suis là. Et que je suis seul. Oui, je suis tout seul sur terre.

– Je comprends, c’est normal que tu m’en veuilles. Mais je ne te laisserai pas tomber, Martin, moi je vais t’aider. Nous avons été séparés mais c’était malgré nous, nous pouvons surmonter cette épreuve. Je suis avec toi maintenant. On peut reconstruire un peu de vie entre nous. Ce ne sera pas facile mais il faut le vouloir.

– Ah oui, et comment ? Par un coup de baguette magique ? Hop, une cuillère de compassion, et envolées les années de merde ? Allez vous faire foutre, vous et vos regrets à la con. Je ne vous aime pas et je ne vous aimerai jamais. Pour moi mon père, c’est Georges. C’est le seul qui a compté pour moi. Écoutez-moi bien, la seule chose dont j’aie besoin, ce n’est pas de votre regard de curé et de votre gentillesse. Je n’en ai rien à foutre de votre affection. Aujourd’hui, j’ai besoin de pognon. C’est la seule chose qui pourra m’aider. Du pognon pour cantiner, améliorer cet ordinaire de merde et cette bouffe infecte. Du pognon pour l’avocat. Parce que, avec cet enfoiré qui ne se bouge pas, je vais crever ici.

***

À son retour à Prague, Joseph invita Helena à déjeuner. Cela n’arrivait jamais. Quand ils se voyaient, c’était toujours le dimanche en famille. Il avait besoin d’être tranquille pour parler avec elle. Elle accepta immédiatement.

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