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Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]

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À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
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Jenny avait passé cette matinée-là sans sortir ; et, lorsque Daniel lui avait proposé de l'accompagner au tennis, elle avait refusé avec entêtement, prétextant qu'elle avait à faire. Mais elle n'avait goût à rien, et ne parvenait pas à occuper son temps.

Quand elle vit, de sa fenêtre, les deux jeunes gens traverser le jardin, son premier mouvement fut de contrariété : Jacques lui gâtait ce repas en tête à tête avec son frère, dont elle s'était réjouie. Cependant, son dépit ne put résister à la joyeuse apparition de Daniel dans la porte entrouverte :

— « Devine qui je t'amène pour déjeuner ? »

« J'ai le temps de changer de robe », pensa-t-elle.

Jacques se promenait de long en large dans le jardin ; mieux que jamais, il goûtait, ce matin, l'attrait du lieu. Au sortir de ce parc à villas, la propriété des Fontanin avait le charme d'une ferme abandonnée à l'orée de la forêt. Des bâtiments disparates étaient venus s'accoler au logis central, ancien pavillon de chasse sans doute, à hautes fenêtres, dix fois remanié ; sous un auvent, un escalier de bois pareil à un escalier de grange desservait la plus élevée des deux ailes. Les pigeons de Jenny voletaient perpétuellement sur la pente des toits de tuiles, et les murs étaient restés enduits d'un vieux crépi rose vif qui buvait la lumière comme un badigeon italien. De grands sapins, poussés en désordre, ensevelissaient la maison dans une ombre sèche qui sentait la résine et où l'herbe ne poussait plus.

Le déjeuner fut égayé par l'entrain communicatif de Daniel. Il était ravi de sa matinée, plein d'espoir pour l'après-midi. Il complimenta Jenny sur sa robe de toile bleu lin, et lui mit au corsage une rose blanche ; il l'appelait « petite sœur », riait de tout et se divertissait lui-même de sa verve.

Il voulut que Jacques et Jenny vinssent le conduire à la gare et attendissent avec lui le train.

— « Tu reviendras pour dîner ? » demanda-t-elle. Jacques remarqua, non sans une nuance de tristesse, le ton cassant, à coup sûr involontaire, qui perçait par moments sous ses dehors effacés et doux.

— « Mon Dieu, c'est probable », répondit Daniel. « Je veux dire que je ferai l'impossible pour prendre le train de sept heures. Mais, de toute façon, je reviendrai avant la nuit ; je l'ai écrit à maman. » Il avait prononcé ces derniers mots avec une intonation d'enfant docile, si charmante sur ses lèvres d'homme, que Jacques ne put s'empêcher de rire, et que Jenny elle-même, qui se penchait pour attacher la laisse au collier de sa petite chienne, releva la tête avec un regard amusé.

Le train entrait en gare. Daniel les quitta pour courir aux premiers wagons, qui passaient vides ; et, de loin, ils le virent, penché à la portière, qui agitait avec gaminerie son mouchoir.

Ils se retrouvèrent seuls, sans avoir eu loisir de s'y préparer, encore étourdis par la bonne humeur de Daniel. Ils gardèrent sans effort le ton de la camaraderie, comme si Daniel continuait à leur servir de lien ; et ils se sentirent l'un et l'autre si soulagés par cette nouvelle trêve, qu'ils furent attentifs à ne pas perdre l'accord.

Jenny, attristée un peu par ce départ, songeait aux continuelles absences de son frère.

— « Vous devriez obtenir de Daniel qu'il ne passe pas ainsi les vacances à aller et à venir. Il ne sait pas combien maman s'attriste de voir qu'il vient si peu, cette année. Oh, naturellement, vous allez le défendre », ajouta-t-elle, mais sans la moindre pointe.

— « Non, je n'en ai nullement l'intention », répliqua-t-il. « Croyez-vous que j'approuve la vie qu'il mène ? »

— « Le lui dites-vous, au moins ? »

— « Bien sûr. »

— « Mais il ne vous écoute pas ? »

— « Il m'écoute. C'est plus grave : je crois qu'il ne me comprend pas. »

Elle hasarda, se tournant vers lui :

— « … qu'il ne vous comprend plus ? »

— « Peut-être ; oui. »

Du premier coup, leur conversation prenait un tour sérieux. À propos de Daniel, ils échangeaient une sympathie, qui, depuis hier, n'était pas entièrement nouvelle entre eux, mais qu'ils n'avaient jamais encore consenti à laisser s'établir aussi ouvertement. Et, comme ils allaient rentrer dans le parc, ce fut elle qui proposa :

— « Si nous prenions la route ? Vous me reconduiriez à la maison par la forêt ? Il est si tôt, il fait si doux ? »

Un grand bonheur, qu'il ne chercha pas à cacher, entrait en lui ; il n'osa s'y abandonner : il craignait de laisser s'évanouir le précieux sujet de leur entente, et se hâta de renouer :

— « Il y a en Daniel une telle ivresse de vivre ! »

— « Ah, je sais bien », dit-elle. « De vivre sans contrainte. Mais une vie sans contrainte est bien… bien dangereuse. Est impure », ajouta-t-elle, sans le regarder.

Il répéta gravement :

— « Impure. Je pense comme vous, Jenny. »

Ce mot, qu'il hésitait toujours à prononcer, mais qui lui montait si souvent aux lèvres, il le recueillait avec transport sur celles, de la jeune fille. Toutes les aventures de Daniel étaient impures. Impure aussi, la passion d'Antoine. Impurs, tous les désirs charnels. Seul était pur ce sentiment innommé qui depuis des mois germait en lui — qui, depuis hier, s'épanouissait d'heure en heure.

Cependant il poursuivait, avec une apparence de calme :

— « Comme je lui en veux quelquefois de cette attitude qu'il a prise devant la vie ! Cette espèce de… »

— « De perversité », dit-elle naïvement ; un terme qu'elle employait souvent avec elle-même, synonyme pour elle de tout ce qui semblait suspect à son innocence.

— « Cette espèce de cynisme, plutôt », rectifia-t-il, employant lui aussi le terme impropre qu'il avait adopté pour son usage. Mais aussitôt, l'idée lui vint qu'il se trahissait un peu lui-même ; et s'arrêtant, il s'écria : « Ce n'est pas que j'aie de l'estime pour les natures sans cesse en lutte contre elles-mêmes : je préfère… » (Jenny le considérait, attentive à pénétrer sa pensée, et comme si cette dernière phrase eût été spécialement importante à ses yeux) « … je préfère celles qui ont pris le parti d'être ce qu'elles sont. Encore faut-il pourtant… » Plusieurs exemples dont il n'osait se servir devant la jeune fille se présentèrent à son esprit. Il hésita.

— « Oui », articula-t-elle : « Moi, j'ai peur que Daniel ne finisse par perdre tout à fait le… comment dirai-je ?… le sens de la faute. Vous me comprenez ? »

Il approuva de la tête et ne put s'empêcher à son tour de la regarder avec insistance, car son visage réfléchi ajoutait beaucoup à ses paroles. « Dans ce qu'elle dit là », songea-t-il, « quelle confession involontaire ! »

Elle demeurait maîtresse d'elle-même ; mais la contraction de sa bouche et sa respiration oppressée révélaient son effort à étouffer, en ce moment, une de ces brusques ardeurs dont elle était si souvent consumée, et qu'elle s'appliquait à ne jamais laisser paraître.

« Pourquoi donc », se demandait Jacques, « son visage prend-il si aisément ces aspect dur et fermé ? Est-ce à cause des sourcils, dont la ligne est trop mince et trop sèche ? N'est-ce pas plutôt à cause de ces deux trous noirs que font, en se rétractant, les pupilles, dans le gris-bleu, trop clair, de l'iris ? » Et, dès cet instant-là Jacques oublia Daniel pour ne plus penser qu'à Jenny.

Pendant quelques minutes, ils marchèrent sans parler. Intervalle relativement long, qui leur parut très court. Pourtant, lorsqu'ils voulurent reprendre l'entretien, ils s'aperçurent que leurs pensées avaient, de part et d'autre, couvert beaucoup de chemin, et peut-être en des sens différents. De sorte qu'aucun d'eux ne savait plus comment rompre le silence.

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