Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #1
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304325
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
Par chance, la route longeait une sorte de garage qui encombrait la chaussée d'autos en réparation, et la trépidation des moteurs n'incitait pas à la causerie.
Un vieux chien, galeux, infirme, qui pataugeait dans les flaques de cambouis, vint tourner autour de Puce : Jenny prit sa petite chienne dans ses bras. Ils avaient à peine dépassé la porte de ce chantier, que des cris les firent se retourner : un châssis squelettique, sonnant la ferraille, et que conduisait un apprenti de quinze ans, venait, en sortant de l'atelier, d'exécuter un virage si brusque, que malgré le cri tardif du gamin, le vieux chien noir n'eut pas le temps de se garer. Jacques et Jenny virent le véhicule prendre la pauvre bête de flanc et les deux roues, l'une après l'autre, lui passer sur le corps.
Jenny, horrifiée, hurla :
— « Il va mourir ! Il va mourir ! »
— « Non, il marche ! »
En effet, l'animal s'était relevé et fuyait au hasard, ensanglanté, braillant, traînant dans la poussière son train de derrière brisé qui le faisait zigzaguer et s'écrouler tous les deux mètres.
Défigurée, Jenny répétait sur le même ton :
— « Il va mourir ! Il va mourir ! »
Le chien disparut dans la cour d'une maison. Ses gémissements s'espacèrent, puis cessèrent tout à fait. Les ouvriers du garage, égayés par cet intermède, suivaient les traces de sang. L'un d'eux, qui avait été jusqu'à la maison, cria aux autres :
— « Il y est. Il ne remue plus. »
Jenny, comme soulagée, laissa glisser sa chienne à terre, et ils reprirent la direction de la forêt. Mais cette émotion, ressentie ensemble, les avait encore rapprochés.
— « Je n'oublierai jamais », dit Jacques, « votre figure, votre voix, pendant que vous criiez. »
— « On est stupide, c'est nerveux. Qu'est-ce que je criais ? »
— « Vous avez crié : Il va mourir ! Remarquez : vous aviez vu le chien, roulé par l'auto, devenir une bouillie sanglante ; c'était ça qui était horrible. Et, pourtant, l'angoisse véritable n'a commencé qu'après ce moment-là, c'est-à-dire à l'instant tragique où l'animal, qui jusque-là était vivant, n'avait plus qu'à s'étendre pour mourir. N'est-ce pas ? Parce que la chose la plus pathétique c'est bien ce passage, cette chute insaisissable de la vie au néant. Il y a en nous une terreur de cette minute-là, une espèce de terreur sacrée, qui est toujours prête à s'éveiller… Vous pensez souvent à la mort ? »
— « Oui… C'est-à-dire non, pas très souvent… Et vous ? »
— « Oh, moi, presque sans interruption. Je veux dire que la plupart de mes pensées me ramènent à cette idée de la mort. Mais », reprit-il, avec un accent découragé, « on a beau y revenir souvent, c'est une pensée… » Il n'acheva pas. Son visage était ardent, révolté, presque beau, et l'impatience de vivre s'y mêlait à l'épouvante de mourir.
Ils firent encore quelques pas en silence, puis elle commença, d'une voix timide :
— « Tenez, je ne sais pourquoi — cela n'a aucun rapport — mais je pense à une chose que Daniel vous a peut-être racontée : ma première rencontre avec la mer ? »
— « Non. Dites. »
— « Oh, c'est une vieille histoire… J'avais quatorze ou quinze ans. Voilà : nous étions parties, à la fin des vacances, maman et moi, pour rejoindre Daniel au Tréport. Il nous avait écrit de descendre à je ne sais plus quelle station, et il était venu nous chercher en charrette. Pour m'éviter de découvrir la mer, peu à peu, au hasard des tournants, il m'avait bandé les yeux… C'est stupide, n'est-ce pas ?… À un moment, il m'a fait descendre de voiture et m'a conduite par la main. Je butais à chaque pas. Je sentais un vent de tempête me balayer la figure, j'entendais des sifflements, des mugissements, un vacarme infernal. Je mourais de peur, je suppliais Daniel de me laisser. Enfin, quand nous avons atteint le point le plus haut de la falaise, sans rien dire, il a passé derrière moi, et il a dénoué le bandeau. Alors j'ai aperçu toute la mer : la mer déchaînée dans les roches, au-dessous de moi, presque à pic ; la mer tout autour de moi, à perte de vue. La respiration m'a manqué ; je suis tombée dans les bras de Daniel. Je ne suis revenue à moi que plusieurs minutes après. Alors j'ai sangloté, sangloté… Il a fallu me rentrer, me coucher, j'ai eu de la fièvre. Maman était très mécontente… Eh bien, maintenant, savez-vous ? je ne regrette rien. Je crois que je connais bien la mer. »
Jacques ne lui avait jamais vu cette figure d'où la tristesse avait disparu, ce regard émancipé, avec une pointe d'extravagance. Brusquement, ce feu s'éteignit.
Jacques découvrait peu à peu une Jenny inconnue. Ces alternatives de réserve, puis de fougue subite, faisaient songer à une source aveuglée mais copieuse qui par instants seulement, trouverait issue. Peut-être touchait-il là le secret de cette mélancolie originelle qui donnait à ce visage un tel reflet de vie intérieure, tant de prix à la fugacité de ses sourires ? Et soudain il fut saisi d'angoisse, à la pensée qu'une telle promenade pouvait prendre fin.
— « Vous n'êtes pas pressée », insinua-t-il, lorsqu'ils eurent franchi l'arc de l'ancienne porte de la forêt. « Faisons le grand tour. Je parie que vous ne connaissez pas ce petit chemin-là ? »
Une allée sablonneuse, douce aux pieds, s'enfonçait dans l'ombre du taillis ; elle était, au départ, largement bordée d'herbe ; puis elle devenait de plus en plus étroite. Les arbres, dans ce secteur, poussaient mal ; leur feuillage souffreteux laissait de tout côté percer le ciel.
Ils avançaient, sans être gênés de leur silence.
« Qu'ai-je donc ? » se demandait Jenny. « Il n'est pas ce que je croyais. Non. Il est… Il est… » Mais aucune épithète ne pouvait la satisfaire. « Comme nous nous ressemblons », remarqua-t-elle soudain, avec un sentiment d'évidence et de joie. Puis elle s'inquiéta : « À quoi pense-t-il ? »
Il ne pensait à rien. Il s'abandonnait à un bien-être délicieux et vide ; il marchait auprès d'elle sans rien désirer d'autre.
— « C'est un de nos plus vilains coins de la forêt, que je vous montre là », murmura-t-il enfin.
Elle tressaillit au son de sa voix, et ils eurent ensemble cette pensée que ces minutes de silence avaient eu, pour les choses vagues auxquelles ils songeaient tous deux, une importance capitale.
— « Je suis de votre avis », répondit-elle.
— « Ce n'est même pas de l'herbe, c'est une espèce de chiendent », continua Jacques en piétinant le sol.
— « Ma chienne s'en régale, voyez-la. »
Ils disaient n'importe quoi : le sens des mots avait totalement changé de valeur pour eux.
« J'aime le ton bleu de sa robe », se dit Jacques. « Pourquoi ce bleu doux, un peu gris, est-il si bien sa couleur ? » Puis, sans autre préparation, il s'écria :
— « Je vais vous dire : ce qui me rend si stupide, c'est que je n'arrive pas à détacher mon attention de ce que je sens en moi. »
Et Jenny, croyant lui répondre, déclara :
— « C'est comme moi. Je rêve presque tout le temps. J'aime ça. Vous aussi ? Ce à quoi je rêve n'appartient qu'à moi ; ça me plaît de n'avoir pas à le partager avec les autres. Vous me comprenez ? »
— « Oh, très bien », fit-il.
Des branches d'églantines, dont l'une portait déjà de petites baies, fleurissaient un buisson en travers du sentier. Jacques fut sur le point de les lui offrir : « Voici des fleurs, des fruits, des feuilles et des branches. Et puis… » Il s'arrêterait, il la regarderait… Il n'osa pas. Et, lorsque le buisson fut dépassé, il se dit : « Ce que je suis littéraire ! »