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Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]

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À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
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— « Vous aimez Verlaine ? » demanda-t-il.

— « Oui. Surtout Sagesse, que Daniel aimait tant autrefois. »

Il murmura :

— « Beauté des femmes, leur faiblesse, et ces mains pâles

Qui font souvent le bien et peuvent tout le mal…

Et Mallarmé ? », reprit-il, après une pause. « J'ai un recueil de poètes modernes qui n'est pas mal fait. Je vous l'apporterai, voulez-vous ? »

— « Oui. »

— « Aimez-vous Baudelaire ? »

— « Moins. C'est comme Whitman. D'ailleurs, Baudelaire, je le connais peu. »

— « Et Whitman, vous l'avez lu ? »

— « Daniel m'en a fait des lectures cet hiver. Je sens bien pourquoi il aime tant Whitman, lui. Mais moi… » (Ils pensèrent tous deux à ce mot d'« impur », qu'ils avaient prononcé tout à l'heure. « Comme elle me ressemble ! » se dit Jacques.)

— « Mais vous », reprit-il, « c'est justement pour ça que vous n'aimez pas Whitman autant que lui ? »

Elle inclina la tête, heureuse qu'il eût achevé sa pensée.

Le sentier s'élargissait de nouveau pour aboutir à une clairière où s'offrait un banc, entre deux chênes mangés de chenilles. Jenny jeta dans l'herbe son grand chapeau de paille souple, et s'assit.

— « Il y a des moments », confia-t-elle spontanément, comme si elle eût pensé tout haut, « où je suis presque étonnée de votre intimité avec Daniel. »

— « Pourquoi ? » Il sourit : « Parce que vous me trouvez différent de lui ? »

— « Aujourd'hui, très. »

Il s'étendit, à quelque distance d'elle, sur le talus.

— « Mon amitié avec Daniel », murmura-t-il. « Il vous parlait quelquefois de moi ? »

— « Non… C'est-à-dire, oui. Un peu. » Elle rougit ; mais il ne la regardait pas.

— « Ah », reprit-il, mâchant un brin d'herbe, « maintenant c'est une affection stable, une chose pacifiée. Ça n'a pas toujours été ainsi. » Il se tut, et, du doigt, lui montra, dans une flaque de soleil, au bout d'une herbe, un limaçon, transparent comme une agate, qui mouvait avec hésitation dans la lumière ses deux cornes gélatineuses. « Vous savez », reprit-il sans transition, « pendant ma vie d'écolier, il y a eu des semaines entières où j'ai cru devenir fou, tant il y avait de choses en fusion dans ma pauvre tête. Et toujours seul ! »

— « Cependant vous viviez avec votre frère ? »

— « Heureusement. Et j'étais très libre, heureusement aussi. Sans quoi, je crois bien que je serais devenu fou, pour de bon… Ou bien que je me serais évadé. »

Elle songea à l'escapade de Marseille, et, pour la première fois de sa vie, avec quelque indulgence.

— « Je me sentais incompris », déclara-t-il d'une voix sombre ; « incompris de tous ; même de mon frère ; même de Daniel, souvent. »

« Exactement comme moi », se disait-elle.

— « Pendant ces périodes-là, j'étais incapable de m'intéresser à aucun travail de la boîte. Je lisais, je lisais comme un forcené, tout ce qu'il y avait dans la bibliothèque d'Antoine, tout ce que Daniel pouvait m'apporter. Presque tous les romans modernes, français, anglais, russes, y ont passé. Si vous saviez les élans que ça me donnait ! Et, après ça, tout me paraissait d'un ennui mortel : les leçons, les ergotages des textes, la belle morale des honnêtes gens ! Je n'étais décidément pas fait pour tout ça, moi ! » Il ne mettait à parler de lui aucune suffisance ; mais, plein de lui comme tout être jeune et fort, il n'imaginait pas de jouissance plus authentique que de s'analyser ainsi devant ces yeux attentifs ; et le plaisir qu'il y prenait était contagieux. « C'est le temps », poursuivit-il, « où j'adressais à Daniel des lettres de trente pages, que je passais une nuit entière à griffonner ! Des lettres où je déversais tous mes enthousiasmes de la journée, toutes mes haines, surtout ! Ah, je devrais en rire, maintenant… Mais non », dit-il, pressant son front entre ses mains, « tout ça m'a trop fait souffrir, je ne peux pas encore pardonner ça !.. Ces lettres, je les ai reprises à Daniel. Je les ai relues. Chacune est comme la confession d'un fou dans une lueur de lucidité. Elles se suivaient à quelques jours d'intervalle, à quelques heures parfois ; et chacune était comme une explosion, l'explosion d'une crise intérieure, en contradiction le plus souvent avec la crise précédente. Crise religieuse, parce que je venais de me jeter à corps perdu dans les Évangiles, ou bien dans l'Ancien Testament, ou bien dans le positivisme de Comte. Ah, ma lettre après une lecture d'Émerson ! J'ai eu toutes les maladies de l'adolescence : une vincite aiguë, une baudelairite exaspérée ! Mais jamais d'affection chronique ! Un matin, j'étais classique ; le soir, romantique — et je faisais flamber en cachette dans le laboratoire d'Antoine mon Malherbe et mon Boileau. Je l'ai fait, tout seul, riant comme un démon ! Le lendemain, tout ce qui était littérature me semblait également vide, écœurant. Je me mettais à piocher ma géométrie, en recommençant depuis le début ; j'étais absolument décidé à découvrir de nouvelles lois qui devaient bouleverser toutes les notions acquises. Et puis je redevenais poète. J'ai composé pour Daniel des odes, des épîtres de deux cents vers, écrites presque sans rature. Mais le plus incroyable de tout », fit-il, se calmant soudain, « c'est que j'ai rédigé, le plus sérieusement du monde, et en anglais, oui, entièrement en anglais, un traité de quatre-vingts pages sur l'Émancipation de l'individu dans ses rapports avec la Société : The emancipation of the individual in relation to Society ! Je l'ai encore. Attendez, ce n'est pas tout : avec une préface — courte, je l'avoue, — mais en grec moderne ! » (Ce dernier détail était faux ; il se souvenait seulement d'avoir voulu composer cette préface.) Il éclata de rire. « Non, je ne suis pas fou », reprit-il après un silence. Il se tut encore un instant, et, moitié grave, moitié riant, sans orgueil toutefois, il constata : « Tout de même j'étais assez différent des autres… »

Jenny caressait la petite chienne et songeait. Que de fois déjà, elle avait eu de Jacques cette vision d'un être inquiétant, presque dangereux ! Elle dut pourtant s'avouer qu'il ne l'effrayait plus.

Jacques s'était étendu dans l'herbe et regardait devant lui. Il était heureux d'avoir parlé avec cet abandon.

— « N'est-ce pas qu'on est bien sous ces arbres ? » demanda-t-il paresseusement.

— « Oui. Quelle heure est-il ? »

Ils n'avaient pas de montre. La lisière du parc était proche ; rien ne les pressait ; Jenny apercevait, de son banc, les cimes de deux châtaigniers qu'elle connaissait bien, et, plus loin, le cèdre de la maison forestière, qui allongeait ses palmes noires sur le bleu du ciel.

Penchée vers la chienne qui s'était dressée contre sa jupe, elle dit, évitant de se tourner du côté de Jacques :

— « Daniel m'a lu de vos vers. »

Puis, frappée de son mutisme, elle se décida à le regarder : il avait rougi jusqu'à l'épi qui étoilait la naissance des cheveux ; son regard rageur errait autour de lui. Elle rougit à son tour, et s'écria :

— « Ah, j'ai eu tort de vous raconter ça ! »

Jacques se reprochait déjà son irritation et cherchait à la dompter ; mais il ne supportait pas l'idée que quelqu'un — Jenny — pût le juger sur ses balbutiements de jeune homme ; et il était d'autant plus ombrageux à ce sujet, qu'il savait bien n'avoir jamais encore donné sa mesure, en rien ; ce dont il souffrait tous les jours de sa vie.

— « Mes vers, c'est zéro ! » lança-t-il brutalement. (Elle ne protesta pas, ne bougea même pas la main, et il lui en sut gré.) « Ce serait m'estimer bien peu que de… Ceux qui… Ah ! » s'écria-t-il enfin, « si on se doutait de ce que je veux faire ! » Et ce sujet brûlant, la présence de Jenny, cette solitude soulevaient en lui une telle émotion, que sa voix s'étrangla et que ses yeux le piquèrent comme s'il allait éclater en larmes. « Tenez », continua-t-il après un temps d'arrêt, « c'est comme ceux qui me félicitent de mon admission à Normale ! Si vous soupçonniez ce que je pense de ça ! J'en suis honteux. Oui, honteux ! Non seulement honteux d'être reçu, mais honteux d'avoir accepté le… le jugement de tous ces… ! Ah, si vous saviez ce qu'ils sont ! Tous fabriqués par le même moule, par les mêmes livres ! Les livres, et toujours les livres ! Et il a fallu que, moi, j'aille mendier leur… Moi ! Je me suis plié à… Ah !.. Je… » Les mots lui manquaient. Il sentait bien qu'il ne donnait à son aversion aucun motif valable. Mais les bons arguments, les vrais, étaient trop vivaces, trop intimement enracinés en lui, pour être extirpés sur l'heure et étalés au grand jour. « Ah, je les méprise tous ! » cria-t-il. « Et je me méprise encore davantage d'être parmi eux ! Et jamais, jamais je ne pourrai… je ne pourrai pardonner tout ça ! »

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