Le grand livre [Doomsday Book - fr]
- Автор: Уиллис Конни
- Год: 1994
- Язык: французский
- Год: J’ai lu
- ISBN: 2-277-23761-2
- Переводчик: Jean-Pierre Pugi
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Le grand livre [Doomsday Book - fr]». Краткое содержание книги:
Kivrin Engle, elle, a choisi l’an 1320, afin d’étudier les us et coutumes de cette époque fascinante qu’aucun de ses contemporains n’a encore visitée : le Moyen Age.
Le grand jour est arrivé, tous sont venus assister au départ : Gilchrist, le directeur d’études de Kivrin ; l’archéologue Lupe Montoya, le docteur Ahrens ; sans oublier ce bon professeur Dunworthy, qui la trouve trop jeune et inexpérimentée pour se lancer dans pareille aventure et qui s’inquiète tant pour elle.
Ses craintes sont ridicules, le professeur Gilchrist a tout prévu ! Tout, mais pas le pire…
— Laissez-moi entrer, dit le prêtre. Je dois l’entendre en confession.
Cet homme avait effectivement de lourdes fautes à se faire pardonner, mais elle répondit :
— Non.
Il martela le battant avec plus de vigueur.
— Je regrette, mais c’est contagieux, ajouta-t-elle.
— Il va mourir, et il ne pourra pas entrer dans le royaume des Cieux sans confession.
Il n’ira pas au Paradis, se dit-elle. Il a condamné à mort tous ces gens.
Les yeux du clerc s’entrouvrirent. Ils étaient injectés de sang et sa respiration bourdonnait. Il se meurt, pensa-t-elle.
— Katherine.
Il agonise, dans une demeure étrangère. Elle avait elle aussi été très malade et devait la vie au soutien d’Eliwys, d’Imeyne et de Roche. Elle aurait pu tous les contaminer. Le prêtre lui avait administré l’extrême-onction, tenu la main.
Elle redressa la tête du mourant pour qu’il fût un peu plus à son aise, puis elle alla entrebâiller la porte.
— C’est d’accord, fit-elle. Mais je dois d’abord vous dire certaines choses.
Roche avait mis ses vêtements sacerdotaux et retiré son masque. Il apportait dans un panier l’huile des malades et le viatique, qu’il posa sur le coffre sans quitter des yeux le clerc dont la respiration était de plus en plus laborieuse.
— Je dois l’entendre en confession.
— Pas avant d’avoir écouté ce que j’ai à vous dire.
Elle inspira à pleins poumons.
— Il a la peste bubonique. Une affection toujours fatale, ou presque. Elle est diffusée par les puces des rats et par l’haleine de ceux qui en sont atteints, leurs effets et leurs biens.
Elle le regarda, inquiète. Elle espérait qu’il comprenait. Il paraissait angoissé, lui aussi, et dépassé par les événements.
— Ce n’est pas comme la typhoïde ou le choléra. Cette maladie a tué des centaines de milliers de gens en Italie et en France. En certains endroits, elle a fait tant de victimes qu’il ne restait aucun survivant pour enterrer les morts.
Elle ne réussissait pas à interpréter son expression.
— Vous vous souvenez qui vous êtes et d’où vous venez, déclara-t-il finalement.
Il croit que je fuyais la peste quand Gawyn m’a trouvée, conclut-elle. Si je le confirme, il s’imaginera que c’est moi qui leur ai apporté ce fléau. Mais son regard n’était pas accusateur, et il fallait absolument qu’il prit conscience des dangers.
— Oui, répondit-elle.
Elle attendit.
— Que faut-il faire ? s’enquit-il.
— Empêcher Dame Imeyne et les autres de pénétrer dans cette chambre, leur dire de ne pas sortir de la maison et de ne laisser entrer personne, informer les villageois qu’ils doivent rester chez eux et se tenir éloignés des rats. Il n’y aura plus ni festins ni danses, tous devront rester cloîtrés.
— Je dirai à Dame Eliwys de ne pas laisser Agnès et Rosemonde quitter le manoir, et aux villageois de demeurer dans leurs huttes.
Un gargouillis sortit de la gorge du clerc. Ils se tournèrent vers lui.
— N’y a-t-il rien que nous puissions tenter ? demanda-t-il.
Pendant son absence, Kivrin avait passé en revue tout ce que les contemporains avaient expérimenté. Ils s’étaient entourés de fleurs et avaient bu des émeraudes pilées, placé des sangsues sur les bubons. Les remèdes avaient été pires que le mal mais c’était sans importance, à en croire le docteur Ahrens. Seuls les antimicrobiens tels que la tétracycline et la streptomycine auraient été efficaces, des produits qui ne seraient découverts que bien des siècles plus tard.
— Il faut lui donner à boire et le tenir au chaud, dit-elle.
— Dieu lui viendra en aide.
Non, pensa-t-elle. Il n’a rien fait. Il a laissé périr la moitié des Européens.
— Dieu ne peut rien pour nous, fit-elle.
Roche hocha la tête et prit l’huile des malades.
Kivrin s’agenouilla pour ramasser la dernière bande d’étoffe qu’elle plaça devant la bouche et le nez du prêtre.
— Attachez votre masque. Ne l’oubliez jamais, quand vous approchez de cet homme.
Elle ne portait pas le sien, et elle espéra qu’il ne le remarquerait pas.
— Est-ce Dieu qui nous a envoyé ce fléau ?
— Non, non.
— Le Diable, alors ?
Répondre oui était tentant. La plupart des gens avaient tenu Satan pour responsable de la peste noire. Dans toute l’Europe, ils avaient recherché ses suppôts, torturé les Juifs et les lépreux, lapidé les femmes âgées, érigé des bûchers pour les jeunes filles.
— C’est une maladie. Dieu nous aiderait, s’il le pouvait. Mais Il…
Quoi ? Dieu est sourd à nos prières ? Dieu est mort ? Dieu n’existe pas ?
— Il ne peut intervenir.
— Devons-nous agir en Son nom ?
— Oui.
Il s’agenouilla à côté du lit et elle l’imita.
— Je savais que c’était Lui qui vous avait envoyée parmi nous, ajouta-t-il.
« Mittere digneris sanctum Angelum. Envoie-nous Ton saint ange des cieux pour garder et protéger tous ceux qui sont réunis dans cette maison.
— Protégez Roche, murmura Kivrin dans son enregistreur. Sauvez Rosemonde. Faites que le clerc meure avant que ses poumons ne soient atteints.
Le prêtre récitait ces prières avec la même intonation que lorsqu’elle avait été malade, et elle espérait que sa voix réconfortait le clerc comme elle l’avait apaisée. Il ne put se confesser et tressaillit quand le père Roche appliqua l’huile sur ses paumes. Sa respiration devint plus bruyante et le prêtre lui redressa la tête. Les petites ecchymoses violacées visibles sur les bras indiquaient que les vaisseaux sanguins éclataient les uns après les autres.
Roche se tourna vers elle.
— Est-ce la fin des temps ? L’Apocalypse annoncée par les apôtres ?
Oui, pensa Kivrin.
— Non, dit-elle. C’est une période d’épreuves, mais tous ne mourront pas. Et il y aura ensuite des époques merveilleuses pour le genre humain. La Renaissance, la découverte de remèdes qui rendront les hommes invulnérables à ceci, à la variole et à la pneumonie. Tous auront de quoi manger et ne souffriront plus du froid, même au cœur de l’hiver.
Elle pensa à Oxford, aux rues et aux boutiques décorées pour Noël.
— Il y aura partout des lumières et les cloches sonneront toutes seules.
Sa voix dut apaiser le clerc. Sa respiration se régularisa et il s’endormit.
— Il faut vous écarter, à présent, dit-elle en guidant Roche vers la fenêtre. Et vous devez vous laver les mains sitôt après l’avoir touché.
Elle alla chercher le bol, qui ne contenait presque plus d’eau.
— Il est également indispensable de laver les récipients et les cuillers que nous utilisons pour le nourrir, de brûler les pansements. La peste est dans tout cela.
Il s’essuya les mains sur le bas de sa soutane puis descendit fournir des instructions à Eliwys. Il rapporta un linge propre et de l’eau. Kivrin déchira le tissu en larges bandes et en noua une sur sa bouche et son nez.
Le bol fut bientôt vide. Le clerc réclamait constamment à boire. Elle se chargeait de le désaltérer, pour éviter à Roche d’approcher.
Le prêtre alla sonner et dire les vêpres. Kivrin referma la porte derrière lui et tendit l’oreille, mais nul son ne s’élevait du rez-de-chaussée. Peut-être dormaient-elles, ou étaient-elles malades. Elle revit Imeyne qui se penchait pour appliquer son cataplasme, Agnès debout au pied du lit, Rosemonde clouée au sol par le corps du pestiféré.
Il est trop tard, pensa-t-elle. Ils ont tous été exposés à la maladie. Quelle était la durée de l’incubation ? Deux semaines ? Non, c’était le temps nécessaire pour que le vaccin fût pleinement efficace. Trois jours ? Deux ? Elle ne savait plus. Pendant combien de temps avait-il été contagieux ? Près de qui était-il resté assis, le soir de Noël ? À qui avait-il parlé ? Elle n’y avait pas prêté attention, elle ne s’était intéressée qu’à Gawyn. Elle n’en gardait qu’un souvenir, lorsqu’il avait agrippé la jupe de la servante.