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La jeune fille et les clones

Электронная книга - «La jeune fille et les clones». Краткое содержание книги:

Sur Stratos, les femmes se reproduisent l'hiver par clonage. En été, les hommes entrent en rut et il faut les enfermer dans les Sanctuaires. Mais quelques-uns échappent à la police sexuelle et s'accouplent, proti pudor ! avec les femmes. Les « vars » qui naissent de ces unions sont élevés jusqu'à la puberté puis chassés du clan ; à eux d'en fonder un autre, s'ils peuvent.
Maia et Leie, sa soeur jumelle, se voient ainsi, très jeunes, réduites à explorer ce monde pastoral et le trouvent plutôt compliqué. Il y a des radicales qui militent pour les droits des hommes ; des Perkinites qui au contraire, pour les éliminer, proposent la parthénogénèse ; et même un visiteur venu des étoiles pour proposer à Stratos de réintégrer le Phylum. Quoi, il y aurait eu sécession ? Pourquoi tous ces mystères : la Porte à Enigmes, le Mur d'Images, le Grand Modeleur ? Et comment faire bouger les choses ?
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Ils n’étaient pas près d’obtenir des renseignements des gens du coin, se dit-elle. Une autre fois, une silhouette furtive les observa depuis une fenêtre à moitié écroulée qui faisait partie d’une rangée d’ouvertures creusées depuis une éternité à mi-hauteur d’une des aiguilles. Ce lieu lui rappela le sanctuaire de Longue Vallée, en plus grand et en plus ancien.

Les ombres des innombrables tours de pierre s’allongeaient sur l’encre des flots, toutes pointant dans la même direction mouvante comme si les flèches de pierre étaient les styles de mille cadrans solaires suivant à l’unisson la marche inexorable des heures et des ères. Ce lieu avait connu les clameurs de l’Histoire et s’était quasiment vidé de toute voix.

— C’est ici qu’les Rois, ceux qui voulaient dev’nir des patriarches, ont livré leur dernière bataille, lui avait expliqué Naroïne. Tous les clans et les cités unis ont envoyé des forces ici pour écraser définitivement l’empire masculin. On en parle pas beaucoup, pour pas encourager les vars à s’allier avec les hommes contre les grandes maisons, mais rien pouvait arrêter une légende aussi formidable.

— On se croirait dans un conte de fées, avait répondu Maïa, partageant le recueillement de son amie. C’est… irréel.

— Y a plus grand monde qui vient par ici, d’nos jours, avait soupiré la boscotte. C’est loin des routes maritimes. J’avais jamais vu ça d’si près. Ça fait réfléchir.

Réfléchir, en effet. Maïa songeait au manque de fiabilité de l’histoire officielle. Elle était sûre que Naroïne avait dit la vérité telle qu’elle l’avait apprise. Et cette vérité était un mensonge. Elle pensa ensuite à l’énigme du monstrueux cratère vitrifié de Grimké, l’île sur laquelle on les avait abandonnés. Depuis qu’ils avaient mis cap au sud, Brod et elle avaient vu d’autres pics portant les mêmes stigmates. Des pans entiers de roche fondue sous l’action d’une furieuse chaleur.

Ils regardèrent sans mot dire la flèche tronquée devant laquelle le vent les poussait : une aiguille coupée en deux, fracassée par une force inimaginable.

Les Rois ont peut-être livré leur dernier combat ici. Mais on ne me fera pas croire que ce sont eux qui ont causé ce… ces ravages. La vérité, c’est qu’il s’était passé ici quelque chose de presque aussi important pour Stratos que sa fondation. Un autre ennemi avait été combattu ici, dans un lointain passé. Et pour ce qu’elle en voyait, il s’en était fallu de peu qu’il ne l’emporte.

La Grande Défense. C’est drôle que personne ne l’ait évoquée, le soir, autour du feu. Pourtant, le combat a dû faire rage dans les Dents du Dragon aussi.

La légende des Rois couvrait une histoire plus ancienne où les hommes auraient joué un rôle admirable. « Et que les dirigeantes voulaient faire oublier. » Elle songea à l’antique bas-relief qu’elle avait découvert près du Temple de cap Grange, avec ses humains en train de se colleter avec des démons cornus sous les ailes protectrices d’une Mère Stratos vengeresse. Maïa y ajoutait un faisceau croissant de preuves, mais de quoi ? Et qui menaient à quelle conclusion ? Mystère…

Le soleil dévoila soudain la mer et les roches, chassant ses austères pensées. Elle sourit. « J’ai changé, et pas seulement physiquement. Ça vient de tout ce que j’ai vu et entendu. C’est Renna, en particulier, qui m’a fait réfléchir au Temps. »

Les clans décourageaient leurs vars de s’interroger sur le passé. Elles devaient s’attacher à réussir dans le présent. Le long terme n’a d’intérêt que quand on a fondé sa ruche et qu’on s’inquiète de sa postérité. Maïa n’avait pas été habituée à considérer Stratos comme un monde doté d’un passé explorable et d’une destinée modifiable. « Il est aisé d’apprendre à se voir comme un maillon d’une chaîne qui a commencé bien avant soi et qui se poursuivra bien après. » Renna avait appelé « continuum » le pont jeté entre les générations, par-delà la mort. Les femmes et les hommes d’autrefois avaient dû affronter ce concept troublant avant qu’il y eût des clones, ou ils n’auraient pas quitté la Terre. Et s’ils y sont arrivés, une humble var comme moi le peut aussi.

Ce genre de pensées revenait à remettre en question les jugements des Savantes-historiennes. C’était audacieux… Elle tentait de rejeter la propagande maternaliste, conservatrice, pour apercevoir un fragment de la vérité. « Les fragments sont presque aussi dangereux que rien du tout », se dit-elle. Mais il devait être possible de soulever le voile, de comprendre comment tout ce qu’elle avait vu et vécu s’articulait.

« Comment vais-je expliquer ça à Leie ? Dois-je l’écarter de ses amies pirates ? L’entraîner quelque part, ligotée et bâillonnée, le temps qu’elle retrouve le sens des valeurs ? » Maïa ne se répandait plus en regrets sur les joies à jamais disparues de l’expérience partagée avec sa jumelle. L’ancienne Leie n’aurait pas compris ce que Maïa pensait aujourd’hui. Et la nouvelle encore moins. Elle lui manquait, mais Maïa lui en voulait de sa dureté et de la supériorité qu’elle avait affichée la dernière et brève fois où elles s’étaient vues.

Elle avait beaucoup plus envie de revoir Renna. « Est-ce que ça fait de moi une fifille à son papa ? Ou suis-je une perverse, animée de sentiments affectifs envers un homme ? » Enfin, les questions philosophiques du genre Pourquoi ? et même Quoi ? importaient moins que de savoir comment ils allaient mettre Renna en sûreté. Si Leie décidait de les accompagner, c’était tant mieux ; sinon, tant pis.

— On devrait commencer à chercher un endroit où s’arrêter, sinon, on risque de heurter un rocher dans le noir, fit Brod. En temps normal, je proposerais de gagner l’océan. On jetterait une ancre flottante et on rejoindrait l’archipel à l’aube, mais là… Je me sens aveugle, sans rapport météo. Il y aurait une tempête de l’autre côté de l’horizon qu’on n’en saurait rien avant de la prendre sur le coin du nez.

— Au mieux, on perdrait des heures et on en sortirait épuisés, acquiesça Maïa. Regarde, il y a une grande île, là, avec un mouillage, ajouta-t-elle en lui montrant un point sur la carte. Ça ne nous détournerait pas trop de notre route.

— Balise de Botjelli…, lut-il. Ça devait être un sanctuaire, comme Hasley. Il doit être abandonné.

Maïa fronça les sourcils. Ce nom lui disait quelque chose. Le soleil était encore assez haut sur l’horizon, mais elle ne put réprimer un frisson d’inquiétude.

— Euh… alors, on met cap à l’ouest, capitaine ?

— C’est çô, M’âme la Propriétaire, répondit Brod en souriant, avec un accent caricatural. Si vous voulez ben m’donner un coup d’main ‘vec la vouèle ?

— Oui, capitaine ! Parée !

Ils exécutèrent la manœuvre et mirent le cap vers l’ouest et vers l’ombre d’une grande île que le soleil couchant auréolait de vapeur d’eau, la transformant en une lance de feu.

— Espérons qu’on trouvera à s’abriter dans le lagon de Botjelli, dit Brod. On remettra cap au sud à l’aube, et dans l’après-midi on reprendra à l’est pour atteindre la passe près du phare d’Hasley.

— Parle-moi un peu du sanctuaire, demanda Maïa.

— C’est la seule citadelle des Dents du Dragon. Elle est mandatée par le conseil régnant pour maintenir l’ordre. Ma guilde a été désignée pour l’occuper. Elle a envoyé deux bateaux et les équipages dont elle pouvait se passer, c’est-à-dire les clampins comme moi. Quand même, je n’aurais pas cru que le capitaine se ferait du fric en se louant à des pirates.

— Tu n’aurais pas pu te faire muter sur un autre bateau ?

— Un aspirant ne conteste pas les décisions du capitaine, même quand il viole la convention non écrite de sa guilde. Et puis, la piraterie n’est pas illégale. Quand j’ai compris que Corsh se vendait à de vraies pirates, il était trop tard. J’ai dû me trahir, parce qu’il avait beau gueuler qu’il ne pouvait se passer de moi et qu’elles n’avaient pas intérêt à me faire du mal, il les a bel et bien laissées me prendre en otage.

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