Les Essais - Livre II
- Автор: Монтень Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:
Qui, sinon le malhonnête et le menteur, est sensible
À la fausse louange et craint la calomnie ?
[Horace Épîtres I, 16, vv. 39-40]
Voilà pourquoi tous ces jugements fondés sur des apparences extérieures sont extrêmement incertains et douteux. Il n'est pas de témoin plus sûr que chacun pour soi.
22. Et quand elle est méritée, combien de serviteurs sont associés à notre gloire ? Celui qui se tient ferme dans une tranchée découverte, que fait-il d'autre que ce que font devant lui cinquante pauvres éclaireurs qui lui ouvrent le passage, et le couvrent de leur corps pour cinq sous par jour ?
Refuse les condamnations de Rome la turbulente,
N'essaie pas de réformer son injuste balance ;
Ne te cherche pas en dehors de toi.
[Perse Satires I, 5]
23. Ce que nous appelons rehausser notre nom consiste à l'étendre et le répandre dans de nombreuses bouches ; nous voulons qu'il y soit bien reçu, et que son accroissement lui soit profitable : c'est ce qu'il peut y avoir de plus excusable dans ce dessein. Mais l'excès, dans cette maladie, va jusqu'au point où certains cherchent à faire parler d'eux de quelque façon que ce soit. Trogue-Pompée522 dit d'Hérostrate523, et Tite-Live de Manlius Capitolin524, qu'ils étaient plus désireux d'une grande réputation plutôt que d'une bonne. C'est là un défaut ordinaire... Nous sommes plus soucieux de savoir si l'on parle de nous que de la façon dont on en parle, et il nous suffit de savoir que notre nom est dans la bouche des gens, peu importe de quelle façon. Il semble qu'être connu soit une façon de mettre sa vie et sa durée à la garde d'autrui. En ce qui me concerne, je considère que je ne suis que chez moi, et pour cette autre face de ma vie qui loge dans la connaissance qu'en ont mes amis, à la considérer toute nue et simplement en elle-même, je sais bien que je n'en ressens le bénéfice et la jouissance que par la vanité de l'idée que je m'en fais. Et quand je serai mort, cette idée m'importera encore bien moins, et je perdrai pour de bon l'usage des véritables avantages qui, parfois, en dérivent : je n'aurai plus de prise par où saisir la réputation, ni elle d'endroit par où elle puisse me toucher ou même parvenir jusqu'à moi.
24. Dois-je m'attendre à ce que mon nom connaisse un jour la gloire ? Tout d'abord, je n'ai pas de nom qui soit vraiment le mien : des deux que j'ai, l'un est commun à toute ma race, et même encore à d'autres : il y a une famille à Paris et à Montpellier qui se nomme « Montaigne » ; une autre en Bretagne ; et en Saintonge on trouve des « de la Montaigne ». Le déplacement d'une seule syllabe mêlera nos destins, de telle sorte que je prendrai part à leur gloire, et eux, peut-être à ma honte. D'ailleurs, les miens se sont autrefois appelés « Eyquem », nom d'une maison encore connue en Angleterre. Quant à mon autre nom, il appartient à quiconque aura envie de le prendre... Ainsi un crocheteur sera-t-il peut-être honoré à ma place ? Et quand j'aurais une marque qui me soit propre, que pourrait-elle bien désigner quand je n'y serai plus ? Pourrait-elle indiquer et mettre en valeur le néant ?
Si la postérité me loue, la pierre de mon tombeau
En pèsera-t-elle moins lourd sur mes os ?
De mes mânes, de mon tertre, de ma cendre fortunée,
Des violettes surgiront-elles ?
[Perse Satires I, 37]
Mais de cela j'ai déjà parlé ailleurs525.
25. Au demeurant, dans toute bataille où dix mille sont estropiés ou tués, il n'en est pas quinze dont on parlera. Il faut qu'une grandeur particulièrement éminente, ou quelque conséquence importante, lui ait été associée par le fait du hasard, pour qu'une action personnelle prenne de la valeur ; et non seulement celle d'un arquebusier, mais même celle d'un chef. Car en vérité, tuer un homme, ou deux, ou dix, et faire courageusement face à la mort, si ce n'est pas rien pour nous, car il y va de nous-mêmes, pour le reste du monde ce sont là des choses tellement ordinaires, on voit cela tellement tous les jours, et il en faut tellement pour produire un effet notable, que nous ne pouvons en attendre aucune renommée particulière.
C'est une chose qui arrive à bien d'entre nous,
Banale, et parmi les innombrables faits dus au hasard.
[Juvénal Satires XIII, 9]
26. Parmi tant de milliers d'hommes morts depuis quinze cents ans en France, les armes à la main, il n'y en a pas cent dont nous ayons eu connaissance. Ce n'est pas seulement la mémoire des chefs qui est ensevelie, mais celle des batailles et des victoires également. Les destinées de plus de la moitié du monde, faute de registre où les consigner, sont demeurées telles quelles, et se sont évanouies sans parvenir à la durée. Si j'avais en ma possession les événements inconnus, je crois qu'ils supplanteraient facilement ceux qui sont connus, dans tous les cas. Comment se peut-il que chez les Romains eux-mêmes, sans parler des Grecs, parmi tant d'écrivains et de témoins, tant de rares et nobles exploits, si peu soient parvenus jusqu'à nous ?
A peine si un léger souffle porte leur renommée jusqu'à nous.
[Virgile Énéide VII, 646]
Ce sera déjà bien si dans cent ans on se souvient, en gros, qu'à notre époque il y eut des guerres civiles en France !
27. Les Lacédémoniens offraient des sacrifices aux Muses avant de se lancer dans une bataille, pour que leurs exploits fussent bien et dignement écrits : ils estimaient que c'était là une faveur divine, et peu commune, que les belles actions aient des témoins capables de leur donner vie et d'assurer leur pérennité. Pouvons-nous croire qu'à chaque arquebusade que nous essuyons, à chaque danger que nous courons, il y ait aussitôt un greffier pour les enregistrer ? Et même si cent greffiers consignaient cela, leurs commentaires ne dureraient pas plus de trois jours, et personne n'en saurait rien. Nous ne possédons même pas la millième partie des écrits des Anciens ; c'est le hasard qui leur donne vie, une vie courte ou longue selon la faveur qu'il leur témoigne, et de ce que nous possédons, nous pouvons à bon droit nous demander si ce n'est la plus mauvaise part, puisque nous ne savons rien du reste. On ne fait pas des livres d'histoire avec des choses insignifiantes : il faut avoir été le bâtisseur d'un empire ou d'un royaume, avoir gagné cinquante-deux batailles rangées, toujours en état d'infériorité — comme César. Dix mille bons compagnons d'armes et plusieurs grands capitaines moururent à sa suite, vaillamment et courageusement, dont les noms n'ont pas duré plus longtemps que n'ont vécu leurs femmes et leurs enfants.