Бесплатная библиотека
Читайте книгу на сайте или телефоне
READ-E-BOOK » Классическая проза » Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue] - Читать Любимую Русскую Полную Книгу 👉 Read-E-Book.com

Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]

Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:

À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique. Tandis que la guerre est sur le point de ravager l'Europe, Jacques tente désespérément de sauver la paix, mais l'assassinat de Jaurès précipite le monde dans l'horreur, horreur à laquelle le jeune homme se refuse. Antoine, lui, participe au conflit. En 1918, survivant condamné par les gaz des champs de bataille, il comprend enfin le sens de la vie de son frère et les limites de la sienne.
1 ... 95 96 97 98 99 100 101 102 103 ... 181
Перейти на страницу:

Le trottoir qui longe la berge est presque désert ; il domine de haut la nappe mouvante, dont le couchant fait une coulée de vermeil. Au bas du talus, sur le chemin de halage, des baigneurs profitent des derniers rayons du soleil. Jacques s’arrête une minute : l’air est d’une douceur qui fait mal ; les torses nus dans l’herbe ont un éclat si tendre… Des larmes lui viennent aux yeux. Il reprend sa marche. Maisons-Laffitte, les bords de la Seine, les baignades, l’été avec Daniel…

Par quels chemins, quels détours, la destinée a-t-elle conduit jusqu’à ce dernier soir l’enfant de jadis ? Suite de hasards ? Non. Certes, non !… Tous ses actes se tiennent. Cela, il le sent, il l’a toujours confusément senti. Son existence n’a été qu’une longue et spasmodique soumission à une orientation mystérieuse, à un enchaînement fatal. Et maintenant, c’est l’aboutissement, l’apothéose. Sa mort resplendit devant lui, semblable à ce coucher de soleil glorieux. Il a dépassé la peur. Il obéit à l’appel, sans vaine crânerie, avec une tristesse résolue, enivrante, tonique. Cette mort consciente est bien l’achèvement de cette vie. Elle est la condition de ce dernier geste de fidélité à soi-même… de fidélité à l’instinct de révolte… Depuis son enfance, il dit : non ! Il n’a jamais eu d’autre façon de s’affirmer. Pas : non à la vie… Non au monde !… Eh bien, voici son dernier refus, son dernier : Non ! à ce que les hommes ont fait de la vie…

Il arrive, sans s’être aperçu du chemin, sous le pont de Wettstein. En haut, passent des véhicules, des tramways, — des vivants. Un square, en contrebas, s’ouvre comme un asile de silence, de verdure, de fraîcheur. Il s’assied sur un banc. De petites allées tournent autour des pelouses et des massifs de buis. Des pigeons roucoulent sur les branches basses d’un cèdre. Une femme, en tablier mauve, jeune encore, avec un corps de fillette mais un visage usé, est assise de l’autre côté de l’allée. Devant elle, dans une voiture d’enfant, dort un nouveau-né : un fœtus, aux cheveux rares, au teint cireux. La femme mord goulûment dans une tranche de pain ; elle regarde au loin, dans la direction du fleuve ; de sa main libre, qui est frêle comme une main d’enfant, elle balance distraitement la voiture délabrée, dont toutes les jointures grincent. Le tablier mauve est déteint, mais propre ; le pain est beurré ; l’expression de la femme est paisible, presque satisfaite ; rien ne révèle un excès de pauvreté, et toute la misère du siècle, pourtant, s’étale là, si insoutenable, que Jacques se lève et fuit.

À la librairie, Plattner vient de rentrer.

Il a l’œil brillant, et bombe le thorax :

— « J’ai ce qu’il faut ! Une voiture bâchée. Le chargement y sera invisible. Une bonne jument de trait. Andrejew conduira, il a été garçon de ferme, en Pologne… On mettra plus longtemps, mais on est sûr de passer partout. »

LXXXIII

Minuit sonne au clocher de la Heiliggeistkirche. Une charrette de maraîcher traverse au pas les rues désertes du faubourg sud, et gagne la grand-route d’Aesch.

Sous la bâche épaisse, bouclée de tous côtés, l’obscurité est complète. Plattner et Kappel, assis à l’arrière, parlent à voix basse, la main devant la bouche. Kappel fume ; on voit par instants se déplacer le feu de sa cigarette.

Jacques s’est glissé tout au fond. Calé entre deux ballots de tracts, les épaules pliées, serrant ses genoux entre ses mains jointes, replié sur lui-même dans le noir, il s’efforce, pour vaincre sa fébrilité, de demeurer immobile et les yeux clos.

La voix de Plattner lui arrive, étouffée :

— « Maintenant, mon vieux Kappel, pensons à nous. Un avion, à cette heure-là… Pourrons-nous tranquillement repartir, tous les trois, dans notre carriole, sans être inquiétés, sans qu’on nous demande ce que nous faisons là ? Qu’est-ce que tu crois, toi ? » ajoute-t-il, en se penchant vers le fond de la voiture.

Jacques ne répond pas. Il pense à l’atterrissage… À ce qui adviendra ensuite, sur terre, aux survivants !…

— « D’autant plus », continue Plattner, loquace, « que, même si nous dissimulons la charrette dans les buissons…, il faut renvoyer Andrejew et la voiture avant l’arrivée de l’avion, tout de suite après le déchargement, pour qu’il rejoigne la grand-route avant le jour. »

Jacques se voit déjà dans l’avion… Il se penche hors de la carlingue… Les papiers blancs tournoient dans le vide. Des prairies, des bois, des troupes massées… Les tracts, par milliers, s’éparpillent sur la campagne… Des balles crépitent. Meynestrel se retourne. Jacques voit son visage ensanglanté. Son sourire semble dire : « Tu vois, nous leur apportons la paix, et ils nous canardent !… » L’avion, touché à l’aile, descend, en vol plané… Les journaux en parleront-ils ? Non, la presse est muselée. Antoine ne saura pas. Antoine ne saura jamais.

— « Et nous, alors ? » dit Kappel.

— « Nous ? Dès que l’avion sera chargé, nous décamperons, chacun de notre côté, comme nous pourrons ! »

— « All right ! » fait Kappel.

La voiture doit être en terrain plat, la jument s’est mise au petit trot. La carriole, haut suspendue et peu chargée, bringuebale sur ses ressorts, et ce balancement monotone, dans la nuit, invite au silence, au sommeil. Kappel éteint sa cigarette, et allonge ses jambes sur les ballots.

— « Bonsoir. ».

Au bout d’un instant, Plattner grommelle :

— « Andrejew est idiot. À ce train-là, on va arriver trop tôt, tu ne crois pas ? »

Kappel ne répond rien. Plattner se tourne vers Jacques :

— « Plus nous serons en avance, plus nous risquons d’être remarqués, tu ne crois pas ?… Tu dors ? »

Jacques n’a pas entendu. Il est debout, au centre de la salle. Il est vêtu de ce bourgeron de treillis qu’il portait au pénitencier. Devant lui, en demi-cercle, les officiers du conseil de guerre. La tête haute, il parle en martelant chaque syllabe : « Je sais ce qui m’attend. Mais j’use du dernier droit qui me reste : vous ne m’exécuterez pas sans m’avoir entendu ! » C’est la grande salle moyenâgeuse d’un palais de justice, avec un plafond compliqué, à caissons peints rehaussés d’or. Le général qui préside est juché, au milieu du prétoire, sur un siège élevé. C’est M. Faîsme, le directeur du pénitencier de Crouy. Engagé volontaire, sans doute, et général ?… Toujours le même : jeune et blond, avec ses joues rondes, rasées de près et poudrées, et ses lunettes qui brillent, qui cachent son regard. Il porte coquettement son dolman noir à brandebourgs, garni d’astrakan. Au-dessous de lui, côte à côte à une petite table, deux vieux invalides, la poitrine constellée de médailles. Ils écrivent, sans arrêt ; sous la table, leurs pilons de bois sont tendus en avant. « Je ne cherche pas à me défendre ! On n’a pas à se défendre d’avoir agi selon ses convictions. Mais il faut que ceux qui sont ici entendent, de la bouche d’un homme qui va mourir, la vérité… » Sa main étreint la balustrade demi-circulaire plantée devant lui dans le sol. Ceux qui sont ici… Il sent derrière lui des gradins à perte de vue, des gradins de vélodrome, surchargés de spectateurs. Jenny est venue. Elle est assise, seule, au bout d’un banc, pâle, absente, avec son tablier mauve et une voiture d’enfant. Mais il évite de tourner la tête. Il ne parle pas pour elle. Il ne parle pas non plus pour cette multitude étrangement silencieuse, dont l’attention pèse, comme un fardeau, sur sa nuque. Il ne parle pas pour cette rangée d’officiers qui braquent leurs yeux sur lui. Il parle uniquement pour M. Faîsme, qui l’a si souvent humilié jadis. Il fixe passionnément le visage impassible sans pouvoir, un seul instant, accrocher son regard. Les yeux sont-ils seulement ouverts ? L’éclat des lunettes, l’ombre du képi empêchent d’en être sûr. Jacques se rappelle si bien la lueur mauvaise, au fond des petits yeux gris ! Non, il semble bien, à l’aspect figé des traits, que les paupières soient obstinément baissées. Comme il se sent seul, devant le directeur ! Seul au monde avec son chien, ce barbet boiteux qu’il a trouvé dans les docks de Hambourg… Si Antoine venait, il forcerait bien M. Faîsme à ouvrir les yeux. Comme il se sent seul ! Seul contre tous ! Général, officiers, invalides, et cette foule anonyme, et Jenny elle-même, tous voient en lui un accusé qui a des comptes à rendre. Dérision ! Il est plus grand, plus pur, qu’aucun de ceux qui s’arrogent le droit de le juger ! C’est contre la société entière qu’il fait front… « Il y a une loi supérieure à la vôtre : celle de la conscience. Ma conscience parle plus haut que tous vos codes… J’avais le choix entre un absurde sacrifice sur vos champs de bataille et le sacrifice dans la révolte, pour la libération de ceux que vous avez dupés. J’ai choisi ! J’ai accepté de mourir : mais pas à votre service ! Je meurs, parce que c’est l’unique moyen que vous m’avez laissé de lutter jusqu’au bout, pour la seule chose qui continue à compter pour moi, en dépit de vos excitations à la haine : la fraternité entre les hommes ! » À la fin de chacune de ses phrases, la petite rampe, scellée au sol, vibre sous son poing crispé. « J’ai choisi ! Je sais ce qui m’attend ! » La brusque vision d’un peloton de soldats qui le mettent en joue le fait frissonner. Au premier rang, il a reconnu Pagès et Jumelin. Il relève la tête, et se retrouve dans la salle. L’image du peloton a été si précise, qu’une crispation du visage le fait encore grimacer ; mais il réussit à faire de cette grimace un rictus hautain. Il regarde l’un après l’autre les officiers. Il regarde M. Faîsme ; il le regarde fixement, comme il faisait jadis lorsqu’il cherchait, avec un mélange d’angoisse et de défi, à deviner ce que cachaient les silences du directeur. Il jette, d’une voix mordante : « Moi, je sais ce qui m’attend ! Mais, vous autres, le savez-vous ? Vous vous croyez les plus forts ? Aujourd’hui ! Sur un signe, avec quelques balles, oui, vous pourrez vous enorgueillir de m’avoir fait taire. Mais vous n’arrêterez rien en me supprimant ! Mon message me survit ! Demain, il portera des fruits que vous ne soupçonnez pas ! Et, même si mon appel n’avait pas d’écho, les peuples, noyés par vous dans le sang, ne tarderont pas à comprendre et à se ressaisir ! Après moi, vous verrez se lever contre vous des milliers d’hommes pareils à moi, forts de leur conscience et du sentiment de leur solidarité ! En face de vous et de vos institutions criminelles, se dressent une réalité humaine et une force spirituelle devant lesquelles vos pires moyens de répression sont vains ! Le progrès, l’avenir du monde, travaillent infailliblement contre vous ! Le socialisme international est en marche ! Qu’il ait trébuché, cette fois, c’est possible. Et vous avez sauvagement profité de son faux pas. Oui, vous avez réussi votre mobilisation ! Mais ne vous illusionnez pas sur cette piètre victoire ! Vous ne renverserez pas, à votre profit, l’ordre des choses. C’est l’internationalisme qui, fatalement, triomphera de vous ! qui triomphera sur toute la terre ! Et ce n’est pas avec mon cadavre, que vous lui barrerez le chemin ! » Ses yeux fouillent le masque de M. Faîsme. Masque aveugle, masque de cire. Vague sourire de bouddha, d’une indifférence impénétrable… Jacques tremble de colère. Coûte que coûte, prendre contact avec cet homme, qui est son ennemi ! Avoir, une fois au moins forcé son regard ! Il crie, brutalement : « Monsieur le directeur, regardez-moi ! »

1 ... 95 96 97 98 99 100 101 102 103 ... 181
Перейти на страницу:
0
Сюжет
  • 1
  • 2
  • 3
  • 4
  • 5
  • 6
  • 7
  • 8
  • 9
  • 10
0
Атмосфера
  • 1
  • 2
  • 3
  • 4
  • 5
  • 6
  • 7
  • 8
  • 9
  • 10
0
Главный герой
  • 1
  • 2
  • 3
  • 4
  • 5
  • 6
  • 7
  • 8
  • 9
  • 10
0
Общее впечатление
  • 1
  • 2
  • 3
  • 4
  • 5
  • 6
  • 7
  • 8
  • 9
  • 10
Итоговая оценка: 0.0 из 10 (голосов: 0 / История оценок)