Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #3
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304349
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:
Par-dessus le parapet rougeâtre, au-delà de la courbe que fait le fleuve entre ses ponts, au-delà des clochers, des cheminées d’usines du Petit-Bâle, tout cet horizon fertile et boisé, baigné de chaudes vapeurs, c’est l’Allemagne, l’Allemagne d’aujourd’hui, l’Allemagne mobilisée, que le branle-bas des armes a déjà bouleversée jusqu’au cœur. L’envie le prend d’aller, vers l’ouest, jusqu’au point où le tracé de la frontière se confond avec le Rhin ; où, de la berge suisse, il aura devant lui, presque à portée d’un jet de pierre, cette rive, cette campagne, qui sont allemandes.
Par le quartier de Saint-Alban, il gagne la banlieue. Le soleil s’élève lentement dans un ciel implacable. De pimpantes villas, entre leurs haies taillées, avec leurs tonnelles, leurs balançoires, leurs parterres qu’arrosent des hélices d’eau, leurs tables blanches couvertes de nappes à fleurs, témoignent que rien encore n’est venu troubler la quiétude de ce coin encore immunisé, au centre de l’Europe en feu. Pourtant, à Birsfelden, il croise un bataillon de soldats suisses, en tenue de manœuvre, qui descend de la forêt, en chantant.
La forêt de la Hard est sur la droite, au flanc de la colline. Une longue allée, parallèle au fleuve, s’ouvre à travers une futaie de jeunes arbres. Une plaque indique : Waldhaus. Sur la gauche, à travers les troncs, la plaine verte, ensoleillée, au centre de laquelle coule le Rhin sinueux ; sur la droite, au contraire, c’est l’épaisseur de la forêt, une montagne boisée et abrupte. Jacques avance lentement, sans penser à rien. Après ces jours de réclusion, après cette marche au soleil entre des maisons, l’ombre des arbres est apaisante. Au sommet d’un vallonnement, appuyée aux bois, une construction blanche apparaît dans la verdure. « Ce doit être ça, leur Waldhaus », se dit-il. Un sentier dévale en biais, jusqu’à la berge. La proximité de l’eau rend le sous-bois plus frais encore. Et, brusquement, il se trouve au bord du Rhin.
L’Allemagne est là, séparée seulement de lui par cette eau, par cette coulée lumineuse.
L’Allemagne est déserte. Plus un pêcheur sur la grève d’en face. Plus un cultivateur, dans les prés plantés de pommiers qui s’étendent entre le fleuve et ce petit hameau de toits rouges, groupés autour d’un clocher, au pied des collines qui barrent l’horizon. Mais Jacques distingue, au bord de l’eau, dissimulé dans les broussailles du talus, le faîte d’une cabane rayée aux trois couleurs : guérite de sentinelles ? poste de territoriaux ? de douaniers ?…
Il ne peut plus s’arracher à ce paysage chargé de signes mystérieux. Les mains au fond des poches, les pieds plantés dans le sol humide, il regarde posément l’Allemagne et l’Europe. Jamais il n’a été aussi calme, aussi lucide, aussi conscient, qu’à cette minute où, seul sur la berge du fleuve historique, il ouvre tout grands les yeux sur le monde et sur son destin. Un jour viendra, un jour viendra !… Les cœurs battront à l’unisson, l’égalité des hommes se fera, dans la dignité, la justice… Peut-être faut-il que l’humanité passe encore par cette étape de haine et de violence, avant d’inaugurer l’ère de la fraternité… Pour lui, il n’attendra pas. Il est arrivé à l’heure de sa vie où il ne peut plus différer le don total. S’est-il jamais donné, totalement donné ? à une pensée, à un ami, à une femme ?… Non… Pas même, peut-être, à l’idée révolutionnaire. Pas même à Jenny ! À tout don, il a toujours soustrait une part importante de lui. Il a traversé la vie en amateur inquiet, qui choisit parcimonieusement les parts de lui-même qu’il abandonne. Maintenant seulement, il connaît le don où tout l’être se consume… Le sentiment de son sacrifice le brûle comme une flamme. Fini, le temps où il frôlait sans cesse le désespoir ; où il luttait chaque jour contre des velléités d’abdication ! La mort consentie n’est pas une abdication : elle est l’épanouissement d’une destinée !
Des pas, dans le sous-bois, lui font tourner la tête. C’est un couple de bûcherons, vêtus de noir : l’homme porte une serpe à sa ceinture ; la femme tient un panier au bout de chaque bras. Ils ont le visage sévère des paysans suisses, cette bouche coulissée, ce regard soucieux, qui semblent affirmer que la vie n’est pas une promenade. Tous deux examinent avec méfiance cet inconnu qu’ils ont surpris, à demi caché par les arbustes, scrutant de tous ses yeux ce qui se passe là-bas.
Il a eu tort de s’aventurer si près de la frontière. Sans doute y a-t-il au bord du fleuve des rondes de douaniers, des patrouilles de soldats… Il rebrousse hâtivement chemin, et pique à travers le taillis pour rejoindre la grand-route.
Le même jour, à la fin de l’après-midi, Jacques se rend au rendez-vous que lui a fixé Kappel.
— « Attends-moi dehors », lui dit l’étudiant. « C’est l’heure de la contre-visite, et le patron n’est pas là. Je te rejoins dans dix minutes. »
L’Hôpital des Enfants est situé dans le Petit-Bâle, sur le quai. Un jardin étroit, enclos de palissades de lierre, entoure le bâtiment à trois étages, tout en terrasses comme un sanatorium, où les lits des enfants malades sont exposés au soleil. Des sièges blancs sont disposés à l’ombre des massifs. Jacques s’assied. Calme, silence… Un silence qui n’est troublé que par le pépiement des oiseaux, et celui, plus lointain, des petits malades que Jacques aperçoit à travers les branches : par instants, un buste frêle se soulève sur les oreillers, à l’approche d’une infirmière.
Quelques bonds sur le gravier. C’est Kappel. Sans blouse et sans lunettes, mince et souple dans sa chemise bouffante et son pantalon de toile, il a l’air d’un gamin. Les cheveux sont très blonds, le visage légèrement évidé aux joues, la peau tendre et lisse. Mais le front étonne : sillonné de rides, c’est le front d’un vieil homme ; et le regard aussi, d’un bleu métallique, frangé de cils blonds, surprend par sa maturité.
Kappel est sujet allemand. Il poursuit, à Bâle, ses études de médecine. Il n’a même pas songé à rentrer en Allemagne. Le jour, il travaille avec le professeur Webb, au Kinderspital ; le soir, la nuit, il milite pour la révolution. Familier de la librairie, c’est lui que Plattner a chargé de faire, en un après-midi, la version allemande. Il ne sait d’ailleurs rien des projets de Jacques ; il n’a posé aucune question.
Il sort de sa poche quatre pages d’une écriture gothique, fine et pointue. Jacques s’empare des feuillets, les examine, les palpe. Ses doigts tremblent. Va-t-il parler, va-t-il confier à l’Allemand cet espoir qui l’étouffe ?… Non. L’heure n’est plus aux épanchements, aux échanges : pour ces quelques jours qui lui restent, il s’est condamné à la solitude des forts. Il replie les feuilles et dit seulement :
— « Merci. »
Discrètement, Kappel parle déjà d’autre chose. Il a tiré un journal de sa poche.
— « Tiens, écoute : À l’Académie des Sciences morales, M. Henri Bergson, président en exercice, a pris la parole pour saluer les correspondants belges de la Compagnie. La lutte engagée contre l’Allemagne, a-t-il déclaré, est la lutte même de la Civilisation contre la Barbarie… Bergson !… »
Brusquement il s’interrompt, comme s’il prêtait l’oreille à un bruit éloigné.
— « C’est bête… Tu n’es pas comme ça, toi ? Vingt fois par jour — le soir surtout, la nuit, — je crois entendre des coups sourds… le bruit de la canonnade, en Elsass… »
Jacques détourne les yeux. En Alsace… Oui, là-bas, l’hécatombe est commencée… Une pensée nouvelle lui vient à l’esprit. À l’heure où tant de victimes innocentes sont vouées au plus obscur, au plus passif des sacrifices, il éprouve de la fierté à être demeuré maître de son destin ; à s’être choisi sa mort : une mort qui sera, tout ensemble, un acte de foi et sa dernière protestation d’insurgé, sa dernière révolte contre l’absurdité du monde ; — une entreprise délibérée, qui portera son empreinte, qui sera chargée de la signification précise qu’il aura voulu lui donner.