Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #3
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304349
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:
— « Qu’est-ce qu’il y a ? Que dis-tu ? Tu m’as appelé ? » demande Plattner.
Les paupières du général se soulèvent. Un regard sans âme : le regard que le moribond d’hôpital rencontre dans les yeux de l’infirmier professionnel, pour qui l’homme entré en agonie n’est déjà plus qu’un cadavre à ensevelir… Et, tout à coup, une pensée atroce traverse l’esprit de Jacques : « Il fera tuer aussi mon chien. Par Arthur, le gardien, puisqu’il l’a pris pour ordonnance !… »
— « Qu’est-ce que tu dis ? » répète Plattner.
Comme Jacques ne répond pas, il allonge la main dans l’obscurité, et touche la jambe de Jacques, qui ouvre les yeux. Mais ce qu’il voit, d’abord, ce n’est pas la voûte de la bâche, c’est le plafond de la cour d’assises, avec ses caissons dorés. Enfin, il reprend conscience : Plattner, les ballots de tracts, la carriole…
— « Tu m’as appelé ? » répète Plattner.
— « Non. »
— « On ne doit plus être loin de Laufen », remarque le libraire, après un silence. Puis, renonçant à vaincre le mutisme de Jacques, il se tait.
Kappel, couché sur le plancher de la voiture, dort d’un sommeil d’enfant.
De temps à autre, Plattner se dresse, et, par la fente de la bâche, il cherche à regarder dehors. Au bout d’un instant, il annonce, à mi-voix :
— « Laufen ! »
La charrette, au pas, traverse la ville déserte. Il est deux heures.
Une vingtaine de minutes s’écoulent encore. Puis la jument s’arrête.
Kappel sursaute :
— « Quoi ? Qu’est-ce qui se passe ? »
— « Chut ! »
La voiture vient de traverser Röschenz. Il faut maintenant quitter la vallée : à la sortie du village, la route se continue par un chemin de terre abrupt, plein de fondrières desséchées. Andrejew est descendu de son siège. Il éteint les lanternes, et saisit la jument par la bride. L’équipage repart.
Des cahots secouent la voiture ; les ressorts, les arceaux de bois gémissent. Jacques, Plattner et Kappel s’emploient à empêcher le chargement de glisser d’un côté à l’autre de l’étroite caisse. Ces heurts, ce bruit ont éveillé dans la mémoire de Jacques un rythme, une phrase musicale, tendre et nostalgique, et que, d’abord, il ne reconnaît pas… L’étude de Chopin ! Jenny… Le jardin de Maisons-Laffitte… Le salon de l’avenue de l’Observatoire… Le soir, si proche, si lointain, où, sur sa prière, Jenny s’est mise au piano…
Enfin, après une grande demi-heure, nouvel arrêt. Andrejew vient déboucler les courroies de la bâche :
— « On y est. »
Silencieusement, les trois hommes sautent de la voiture.
Il n’est que trois heures. La nuit, bien qu’étoilée, est encore très noire. Pourtant, déjà, vers l’est, le ciel commence à pâlir.
Andrejew attache la jument au tronc d’un petit arbre. Plattner, maintenant, se tait : il semble moins assuré que dans la librairie ; il cherche à percer du regard l’obscurité qui l’entoure. Il murmure :
— « Mais où est-il votre plateau ? »
— « Viens », dit Andrejew.
Les quatre hommes gravissent un talus planté d’arbustes. Au sommet de la pente, au bord du plateau, Andrejew, qui marche devant, s’arrête. Il souffle un instant, pose une main sur l’épaule de Plattner, tend l’autre dans le noir, et explique :
— « À partir de là — tu verras, tout à l’heure — il n’y a plus d’arbres. C’est ça le plateau. Celui qui l’a choisi, tu sais, il connaît son affaire. »
— « Maintenant », conseille Kappel, « il faut vivement décharger la voiture, pour qu’Andrejew puisse repartir. »
— « Allons-y ! » fait Jacques, à voix haute. La fermeté de cette voix le surprend lui-même.
Ils redescendent tous quatre le talus. Le transport des sacs, des bidons, s’effectue en quelques minutes, malgré l’escarpement qui sépare le plateau du chemin.
— « Dès qu’il fera moins noir », dit Jacques, en déposant à terre un paquet de toiles blanches, « nous étalerons les draps sur le plateau, en trois ou quatre points éloignés du centre, pour l’atterrissage. »