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Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]

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À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique. Tandis que la guerre est sur le point de ravager l'Europe, Jacques tente désespérément de sauver la paix, mais l'assassinat de Jaurès précipite le monde dans l'horreur, horreur à laquelle le jeune homme se refuse. Antoine, lui, participe au conflit. En 1918, survivant condamné par les gaz des champs de bataille, il comprend enfin le sens de la vie de son frère et les limites de la sienne.
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Après quarante-huit heures de ce travail fiévreux, il se décide enfin à remettre son manuscrit pour l’impression. « Être prêt pour samedi », a dit Meynestrel…

Plattner est dans l’arrière-boutique de sa librairie, entre ses ballots de papier, derrière sa double porte de moleskine, tous volets clos malgré l’heure matinale. (C’est un homme d’une quarantaine d’années, petit, laid, mal portant ; il souffre de l’estomac ; il a mauvaise haleine. Son thorax bombe comme un bréchet ; son crâne déplumé, son cou maigre, son nez proéminent et busqué, font penser à un vautour. Ce nez en porte à faux semble entraîner le corps en avant, déplacer son centre de gravité, et causer à Plattner une sensation constante de déséquilibre, dont la gêne se communique à l’interlocuteur. Il faut s’habituer à cette disgrâce pour remarquer l’ingénuité du regard, la cordialité du sourire, la douceur d’une voix un peu traînante, facilement émue, et où frémit à tout instant comme une offre d’amitié. Mais Jacques n’a que faire d’un nouvel ami. Il n’a plus besoin de personne.)

Plattner est effondré. Il vient de recevoir confirmation du vote des crédits de guerre, au Reichstag, par la fraction parlementaire des social-démocrates.

— « Le vote des socialistes français, à la Chambre, c’est déjà un coup terrible », avoue-t-il, d’une voix qui tremble d’indignation. « On s’y attendait un peu, malgré tout, depuis l’assassinat de Jaurès… Mais les Allemands ! Notre social-démocratie, la grande force prolétarienne d’Europe !… C’est le coup le plus dur de toute ma vie de militant !… J’avais refusé de croire les journaux officiels. J’aurais donné ma main à couper que les social-démocrates tiendraient tous à infliger une condamnation publique au gouvernement impérial. Quand j’ai lu la note d’agence, j’ai ri ! Ça puait le mensonge, la manœuvre ! Je me disais : « Demain, nous aurons le démenti ! » Et voilà. Aujourd’hui, il faut se rendre à l’évidence. Tout est exact, sinistrement exact !… Je ne sais pas encore bien comment les choses se sont passées, dans la coulisse. Peut-être qu’on ne saura jamais la vérité… Rayer prétend que Bethmann-Hollweg aurait convoqué Sudekum, le 29, pour obtenir de lui que la social-démo cesse son opposition… »

— « Le 29 ? » dit Jacques. « Mais, le 29, à Bruxelles, le discours de Haase !… J’y étais ! Je l’ai entendu ! »

— « Possible. Rayer affirme que, quand la délégation allemande est rentrée à Berlin, le comité directeur s’était réuni, et que la soumission était faite : le Kaiser savait qu’il pouvait décréter la mobilisation ; qu’il n’y aurait pas de soulèvement, pas de grève générale !… Il a dû y avoir une réunion du Parti, en séance secrète, avant le vote du Reichstag, et ça n’a pas dû aller tout seul ! Je me refuse encore à douter de gens comme Liebknecht, comme Ledebour, comme Mehring, comme Clara Zetkin, comme Rosa Luxembourg ! Seulement, ils ont dû être en minorité : il leur a fallu s’incliner devant les traîtres… Le fait est là : ils ont voté pour ! Trente années d’efforts, trente années de luttes, de lentes et difficiles conquêtes, annulées par un vote ! En un jour, la social-démo perd, pour jamais, l’estime du monde prolétarien… À la Douma, au moins, les socialistes russes, eux, ont fait front contre le tsarisme ! Ils ont tous voté contre la guerre ! Et en Serbie aussi ! J’ai vu la copie d’une lettre de Douchan Popovitch : l’opposition socialiste serbe reste indomptable ! Le seul pays, pourtant, où le patriotisme de la défense nationale aurait eu quelque excuse !… Même en Angleterre, la résistance est opiniâtre : Keir-Hardie ne désarme pas. J’ai là le dernier numéro de l’Independent Labour Party. Ça, c’est tout de même réconfortant, n’est-ce pas ? Il ne faut pas désespérer. Nous nous ferons entendre, peu à peu. On ne nous bâillonnera pas tous… Tenir bon, envers et contre tout ! L’Internationale renaîtra ! Et, ce jour-là, elle demandera des comptes à ceux qui avaient sa confiance, et que la dictature impérialiste a si facilement domestiqués ! »

Jacques le laisse parler. Il approuve, par contenance. Après ce qu’il a vu, à Paris, aucune défection ne peut plus l’étonner.

Il a pris sur la table, quelques journaux qui traînent, et il parcourt distraitement les manchettes : Cent mille Allemands marchent sur Liège… L’Angleterre mobilise sa flotte et son armée… Le grand-duc Nicolas est nommé généralissime de toutes les forces russes… La neutralité de l’Italie est officielle… Victorieuse offensive des Français en Alsace.

En Alsace… Il repousse les journaux. Offensive en Alsace… Vous y avez goûté, maintenant, à leur guerre ! Vous avez entendu le sifflement des balles… Tout ce qui le distrait de son exaltation solitaire lui est devenu insupportable. Il a hâte de quitter la librairie, de se retrouver dehors.

Dès que Plattner a pris le manuscrit en main pour commencer le calibrage, il s’évade, sans se laisser retenir.

Bâle s’offre à sa flânerie. Bâle, et son Rhin majestueux, et ses squares, ses jardins ; Bâle, tout en contraste d’ombre et de lumière, de chaleur torride et de fraîcheur ; Bâle, et ses fontaines d’eau vive où il baigne ses mains moites… Le soleil d’août embrase le ciel. De l’asphalte, monte une odeur âcre. Il grimpe, par une ruelle, vers la cathédrale. La place du Münster est déserte : aucune voiture, aucun passant… Congrès de Bâle, 1912 !… L’église semble fermée. Son grès rouge a le ton d’une ancienne poterie : on dirait une vieille châsse en terre cuite, monumentale et inutile, abandonnée au soleil.

Sur la terrasse qui domine le Rhin, sous les marronniers où l’ombre de l’abside et le courant du fleuve entretiennent un air frais, Jacques est seul. D’en bas, d’une école de natation cachée dans la verdure, montent, par intervalles, des cris joyeux. Il est seul avec des ramiers : il suit un instant des yeux leurs battements d’ailes. Non, jamais encore jusqu’à son arrivée à Bâle, lui, le solitaire, il ne s’est senti aussi définitivement seul. Et, cet isolement total, il en savoure avec ivresse la dignité, la puissance : il n’en veut plus sortir, maintenant, jusqu’à ce que tout soit consommé… Brusquement, sans motif, il pense : « Je n’agis ainsi que par désespoir. Je n’agis ainsi que pour me fuir… Je ne torpillerai pas la guerre… Je ne sauverai personne, personne d’autre que moi-même… Mais, moi, je me sauverai, en m’accomplissant ! » Il se lève pour chasser la pensée terrible. Il serre les poings : « Avoir raison, contre tous ! Et s’évader, dans la mort… »

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