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Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]

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À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique. Tandis que la guerre est sur le point de ravager l'Europe, Jacques tente désespérément de sauver la paix, mais l'assassinat de Jaurès précipite le monde dans l'horreur, horreur à laquelle le jeune homme se refuse. Antoine, lui, participe au conflit. En 1918, survivant condamné par les gaz des champs de bataille, il comprend enfin le sens de la vie de son frère et les limites de la sienne.
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Kappel, après une pause, s’est remis à parler :

— « À Leipzig, quand j’étais petit, nous habitions près de la prison. Un soir d’hiver — il neigeait — la nouvelle est venue dans le quartier que le bourreau était arrivé dans la ville, et qu’il y aurait une exécution à l’aube. Je me souviens : je suis parti, sans rien dire, dans la nuit. Il était tard. La neige était épaisse. Personne dehors. Un silence effrayant sur la place. J’ai fait, tout seul, plusieurs fois, le tour de la prison. Je ne pouvais plus rentrer chez moi. Je ne pouvais plus ôter de ma tête cette pensée : un homme est là, de l’autre côté de ce mur, un homme que les hommes ont condamné à mourir, et qui le sait, et qui attend… »

Quelques heures plus tard, assis au fond de la Kaffeehalle, dans la fumée de mauvais cigares, le dos appuyé à la fraîche céramique du poêle, Jacques trempe du pain dans un bol de café au lait, et rêve. L’ampoule nue, pendue au plafond comme une araignée au bout de son fil, l’aveugle, l’hypnotise, l’isole.

Plattner avait insisté pour le retenir à souper ; mais Jacques, prétextant la fatigue, après avoir corrigé en hâte les épreuves du manifeste, a fui. Il a de l’affection pour le libraire, et se reproche de ne pouvoir la lui témoigner davantage. Mais ces bavardages révolutionnaires pleins de lieux communs et de redites, ces regards accaparants, cette main griffue que Plattner pose à tout instant sur le bras de son interlocuteur, cette façon qu’il a de baisser soudainement son bec vers sa poitrine difforme et d’achever ses phrases, tout bas, comme un conspirateur qui livre son secret, exaspèrent Jacques, excèdent sa résistance nerveuse.

Ici, il est bien. La Kaffeehalle est sombre, pauvre, meublée de grandes tables sans nappes, d’un bois usé, déteint, qui a la couleur et le grain de la mie de seigle. On y sert, à bon marché, des portions de saucisses aux choux, des assiettées de soupe, des tranches de pain taillées en pleine miche. À défaut de solitude, Jacques y a trouvé l’isolement ; l’isolement anonyme dans une promiscuité de troupeau.

Car la Kaffeehalle ne désemplit pas. Bizarre public, où se coudoient toutes les catégories des isolés, des célibataires, des vagabonds. Il y a là des étudiants, familiers et bruyants, qui connaissent le prénom des servantes, commentent les dépêches du soir, discutent tour à tour de Kant, de la guerre, de bactériologie, de machinisme, de prostitution. Il y a là des commis de magasins, des employés de bureau, décemment vêtus, silencieux, séparés les uns des autres par une circonspection semi-bourgeoise qui leur pèse mais qu’ils ne savent pas surmonter. Il y a là des êtres malingres, difficiles à classer, ouvriers en chômage, convalescents évacués de l’hôpital, autour desquels flotte encore un relent d’iodoforme ; des infirmes, comme cet aveugle qui s’est installé près de la porte et garde sur ses genoux serrés une trousse d’accordeur. Il y a, devant le comptoir, une table ronde où dînent trois femmes de l’Armée du Salut, qui ne mangent que des légumes, et qui se font, en chuchotant, d’édifiantes confidences sous leurs cabriolets à brides. Il y a aussi toute une clientèle flottante d’épaves, de pauvres hères charriés là par on ne sait quelles vagues de misère, de crime ou de déveine, et qui, heureux d’être assis, sans trop oser lever les yeux, courbant le dos sous un passé qui semble lourd, tassent longuement leur pain dans leur soupe avant d’y enfoncer la cuillère. L’un d’eux vient de prendre place vis-à-vis de Jacques. Leurs yeux se sont croisés, une seconde. Et, dans le regard de l’homme, Jacques a surpris au passage cette lueur fugitive, qui est comme le langage chiffré de tous les hors-la-loi : échange intime, mystérieux, à l’extrémité des antennes visuelles ; pointe d’interrogation, brève comme l’éclair, toujours la même : « Et toi ? Es-tu aussi un inadapté, un réfractaire, un traqué ? »

Une jeune femme paraît sur le seuil et fait quelques pas dans la salle. La silhouette est svelte ; la démarche, légère. Elle porte un tailleur noir. Ses yeux cherchent quelqu’un, qu’elle n’aperçoit pas.

Jacques a baissé la tête. Son cœur, soudain, lui fait mal. Et brusquement, il se lève, pour s’évader.

Jenny… Où est-elle, à cette heure ? Que devient-elle sans lui, sans autres nouvelles que cette carte laconique, expédiée de la frontière française ? Il pense souvent à elle, ainsi, dans un élan subit et court, passionné, nostalgique ; et, chaque nuit, dans son insomnie, il la serre convulsivement entre ses bras… L’idée du besoin qu’elle a de lui, l’idée de l’avenir incertain auquel il l’abandonne, lui sont, lorsqu’il y songe, intolérables. Mais il y songe peu. Jamais la tentation de conserver sa vie pour elle ne l’a effleuré. Le sacrifice de son amour ne lui apparaît pas comme une trahison : plus il se sent fidèle à lui-même, à celui que Jenny a aimé, plus, au contraire, il se sent fidèle à son amour.

Dehors, c’est la nuit, la rue, la solitude. Il court presque, sans savoir où il va. Un chant sourd, viril, accompagne sa marche. Il a échappé à Jenny. Il est hors de portée. Il n’y a plus en lui que l’ardente, la purifiante exaltation des héros.

LXXXII

Chaque jour, son premier soin est de se conformer à l’une des instructions que lui a remises Meynestrel : Passer tous les matins, entre huit et neuf, devant le n° 3 de la Jungstrasse. Le jour où tu verras une étoffe rouge à la fenêtre, tu demanderas Mme Hultz et tu lui diras : « Je viens pour la chambre à louer. »

Le dimanche 9 août, en passant vers huit heures et demie au coin de la Elssëserstrasse et de la Jungstrasse, son cœur, une seconde, cesse de battre : du linge sèche au balcon n° 3 ; et parmi les nappes, les serviettes, en belle vue, pend un morceau d’andrinople rouge !

La rue, à cet endroit, est faite de petites maisons, séparées de la chaussée par un jardinet. Comme il met le pied sur le perron du n° 3, la porte vire sur ses gonds. Dans la pénombre de l’entrée, il distingue la silhouette d’une femme blonde, en corsage clair, les bras nus.

— « Madame Hultz ? »

Sans répondre, elle repousse derrière lui la porte d’entrée. Le couloir forme un étroit vestibule, assez obscur, clos de toutes parts.

— « Je viens pour la chambre à louer… »

Elle glisse prestement deux doigts dans son corsage, et en tire quelque chose qu’elle lui tend : un minuscule rouleau de papier pelure comme en transportent les pigeons voyageurs. En l’enfouissant au fond de sa poche, Jacques a le temps de sentir sur le papier la tiédeur d’une chair.

— « Je regrette, il y a erreur », fait la jeune femme, à voix haute.

En même temps, elle a rouvert la porte sur le perron. Il cherche son regard, mais elle a baissé les yeux. Il s’incline et sort. La porte se referme aussitôt.

Quelques minutes plus tard, penché avec Plattner sur une cuvette photographique, il déchiffre le texte du message :

Renseignements sur opérations en Alsace incitent à agir sans attendre. Ai fixé notre vol au lundi 10. Départ quatre heures du matin. Pendant la nuit de dimanche à lundi, transportez tracts sur hauteurs nord-est de Dittingen. Voir carte-frontière éditée par état-major français. Tirer ligne droite entre G de Burg et D de Dittingen. Point du rendez-vous est situé à égale distance de G et D, sur plateau découvert dominant chemin de terre. Guetter avion dès la fin de la nuit. Si possible, étaler draps blancs sur le terrain pour aider atterrissage. Apportez cinquante litres essence.

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