Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #3
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304349
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:
— « Maintenant, toi, file avec ta guimbarde ! » grogne Plattner, en s’adressant au Polonais.
Andrejew, tourné vers les trois hommes, reste quelques secondes immobile. Puis il fait un pas vers Jacques. On ne distingue pas l’expression de ses traits. Jacques, spontanément, tend les mains. Il est trop ému pour parler ; il éprouve soudain, pour cet homme qu’il ne reverra plus, une tendresse que l’autre ne soupçonnera jamais. Le Polonais saisit les mains tendues, et, se penchant, il baise Jacques à l’épaule, sans un mot.
Son pas résonne en dévalant la pente. Un miaulement d’essieux : la voiture tourne sur place. Puis, plus rien… Andrejew doit refermer la bâche, ou vérifier le harnais avant de regrimper sur son siège… Enfin la charrette s’ébranle, et le grincement des roues, le gémissement des ressorts, le pas sourd des sabots dans le sol sableux, d’abord distincts, s’évanouissent progressivement dans la nuit. Sans échanger une parole, Plattner, Kappel et Jacques, coude à coude, debout au bord du talus, attendent, plongeant leurs regards dans les ténèbres, vers le bruit qui s’éloigne. Lorsqu’il n’y a plus rien à écouter que le silence, Kappel, le premier, se retourne vers le plateau, et s’allonge nonchalamment sur le sol. Plattner vient s’asseoir à côté de lui.
Jacques est resté debout. Plus rien à faire, maintenant. Attendre le lever du jour, l’avion… L’inaction forcée le livre, de nouveau, à son angoisse. Ah, qu’il aurait souhaité vivre seul ces derniers moments… Pour fuir ses compagnons, il fait quelques pas, devant lui. « Tout va bien, jusqu’ici… Meynestrel, maintenant… On l’entendra de loin… Dès qu’il fera moins nuit, les draps… » L’obscurité est toute frémissante de crissements d’insectes. Rongé de fièvre, titubant de fatigue, tendant à la fraîcheur de la nuit son visage en sueur, il va et vient, au hasard, sur le plateau, trébuchant contre les aspérités du sol, tournant en rond pour ne pas trop s’éloigner de Plattner et de Kappel, dont, par instants, il perçoit dans l’ombre les voix chuchotantes. Enfin, les jambes rompues par cette déambulation d’aveugle, il se laisse glisser à terre, et ferme les yeux.
Il a reconnu, à travers l’épaisseur des murs, ce pas qui glisse sur les dalles. Il savait que Jenny trouverait un moyen de s’introduire dans la prison, de se frayer encore une fois un chemin jusqu’à lui. Il l’attendait, il l’espérait, et pourtant il ne veut pas… Il se débat… Qu’on ferme les portes ! Qu’on le laisse seul !… Trop tard ! Elle vient. Il la voit, à travers les barreaux. Elle avance vers lui, du fond de ce long couloir blanc de clinique, elle glisse vers lui, à demi cachée sous ce voile de crêpe qu’elle n’a pas le droit de relever devant lui. Ils le lui ont défendu… Jacques la regarde, sans faire un mouvement d’accueil… Il ne cherche pas à l’approcher ; il ne cherche plus de contact avec personne : il est de l’autre côté des grilles… Et maintenant, sans qu’il sache comment, il tient entre ses paumes, à travers le crêpe, la petite tête ronde, qui tremble. Sous le voile, il distingue les traits crispés. Elle demande, tout bas : « Tu as peur ? » — « Oui… » Ses dents claquent si fort qu’il a de la peine à articuler ses mots. « Oui, mais personne ne le saura, que toi. » D’une voix surprise et paisible, d’une voix chantante qui n’est pas vraiment la sienne, elle murmure : « Pourtant, c’est la fin… l’oubli de tout, la paix… » — « Oui, mais tu ne sais pas ce que c’est… Tu ne peux pas comprendre… » Derrière lui, quelqu’un est entré dans la cellule. Il n’ose pas tourner la tête ; il crispe les épaules… Tout s’efface. On lui a fixé un bandeau sur les yeux. Des poings le poussent. Il marche. Un air frais glace la sueur sur son cou. Ses pieds foulent du gazon. Le bandeau lui couvre les yeux, mais il voit distinctement qu’il traverse l’esplanade de Plaimpalais, encadrée de troupes. Peu importe les soldats. Il ne pense plus à rien, ni à personne. Il n’a d’attention que pour cet air léger qui l’environne, cette douceur de la nuit finissante et du jour qui naît. Les larmes ruissellent sur ses joues. Il tient haut sa tête aux yeux bandés, et il marche. Il marche à pas fermes, mais par saccades, comme un pantin désarticulé, parce qu’il ne commande plus à ses jarrets, et que le sol lui semble creusé de trous où il enfonce. Peu importe. Il avance. Des rumeurs ont autour de lui un mugissement ininterrompu et doux, comme la chanson du vent. Chaque pas le rapproche du but. Et il lève à deux mains devant lui, comme une offrande, quelque chose de fragile qu’il lui faut porter sans faux pas, jusqu’au bout… Derrière son épaule, quelqu’un ricane… Meynestrel ?…
Lentement, il rouvre les yeux. Au-dessus de lui, le firmament, où déjà les constellations s’effacent. La nuit s’achève ; elle s’éclaire et se colore là-bas, vers l’est, derrière les crêtes dont la ligne se découpe sur un ciel jeune, poudré d’or.
Il n’a pas le sentiment d’un réveil : il a tout oublié de son cauchemar. Son sang bat avec force. Son esprit est lucide, nettoyé comme un paysage après la pluie. L’action approche : Meynestrel va venir. Tout est prêt… Dans sa tête sonore, où les pensées s’enchaînent avec netteté, la phrase de Chopin, de nouveau, s’élève, comme un accompagnement en sourdine, d’une déchirante douceur. Il tire de sa poche son carnet, et en arrache une page qu’il confiera à Plattner. Sans voir ce qu’il écrit, il griffonne :
« Jenny, seul amour de ma vie. Ma dernière pensée, pour toi. J’aurais pu te donner des années de tendresse. Je ne t’ai fait que du mal. Je voudrais tant que tu gardes de moi une image… »
Un choc amorti, suivi d’un second, vient d’ébranler la terre, sous lui. Il s’arrête, indécis. C’est une suite d’explosions lointaines qu’il entend et qu’il perçoit en même temps par tous ses membres collés au sol. Soudain, il comprend : le canon !… Il fourre le carnet dans sa poche, et se lève d’un bond. Au bord du plateau, près du talus, Plattner et Kappel sont déjà debout. Jacques les rejoint en courant :
— « Le canon ! Le canon d’Alsace ! »
Rassemblés, ils s’immobilisent, le cou tendu, l’œil ouvert et fixe. Oui : c’est la guerre, là-bas, qui attendait la première lueur de l’aube pour reprendre… De Bâle, ils ne l’avaient pas encore entendue…
Et, tout à coup, tandis qu’ils retiennent leur souffle, de l’autre bout de la terre, un bruit différent les fait se retourner, tous trois, en même temps. Ils s’interrogent des yeux. Aucun d’eux n’ose encore nommer ce bourdonnement à peine perceptible, et qui, pourtant, de seconde en seconde, s’amplifie. La canonnade se poursuit au loin, à intervalles réguliers ; mais ils ne l’entendent plus. Tournés vers le sud, ils scrutent ce ciel pâle qu’emplit maintenant le ronronnement de l’insecte invisible…
Brusquement, ensemble, leurs bras se lèvent : un point noir a surgi par-dessus les crêtes de Hoggerwald. Meynestrel !
Jacques crie :
— « Les repères ! »
Chacun d’eux saisit un drap, et s’élance vers un point différent du plateau.
C’est Jacques qui a le plus long trajet à faire. Il court, butant contre les mottes de terre, serrant contre lui le drap plié. Il ne pense plus à rien d’autre qu’à atteindre à temps l’extrémité du plateau. Il n’ose pas perdre une seconde à lever la tête pour suivre le vol de l’avion, dont le grondement l’assourdit, et qui, déjà, décrivant des cercles d’oiseau de proie, semble fondre sur lui pour le cueillir et l’emporter.
LXXXIV