À la fin de l'hiver [At Winter's End - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1989
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 2221056523
- Переводчик: Patrick Berthon
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «À la fin de l'hiver [At Winter's End - fr]». Краткое содержание книги:
Le Peuple survivait à l’abri de son cocon souterrain, génération après génération. Et voilà que le Printemps, annoncé par la Tradition, était revenu. Le Peuple devait sortir et aller recueillir son héritage dans la glorieuse cité de Vengiboneeza. Mais était-il encore humain ?
Non, songea-t-il après un instant de réflexion. Car je serais mort avant que ma main ne l’atteigne.
— Pourquoi m’as-tu frappé ? demanda-t-il.
Pour toute réponse, Noum om Beng lui asséna une gifle sur l’autre joue. Le coup était aussi violent que le premier, mais l’effet de surprise joua beaucoup moins et Hresh accompagna le geste du vieillard, atténuant la force de la gifle.
— T’ai-je mécontenté ? demanda-t-il, les yeux écarquillés.
— Je viens de te frapper une troisième fois, dit Noum om Beng dont la main n’avait pourtant pas bougé.
Cette affirmation tranquille plongea Hresh dans un abîme de perplexité. Mais il comprit très vite quelle erreur il avait dû commettre.
— Je suis désolé de vous avoir offensé, Père, dit-il posément.
— C’est bien. C’est mieux.
— Désormais je vous témoignerai du respect, dit Hresh. Pardonnez-moi, Père.
— Je te frapperai souvent, dit Noum om Beng.
Il tint parole, comme il le faisait toujours. A chacune ou presque de leurs rencontres, il levait la main sur Hresh et lui donnait un soufflet, tantôt léger, presque moqueur, tantôt appliqué avec une étonnante puissance et toujours au moment où Hresh s’y attendait le moins. C’était une discipline rigoureuse et Hresh avait souvent les lèvres tuméfiées, les yeux gonflés ou la mâchoire endolorie pendant plusieurs jours. Mais jamais il ne rendit un coup au vieux sage, et il en arriva bientôt à considérer les gifles de Noum om Beng comme une partie essentielle de sa méthode d’enseignement, une sorte de ponctuation de son discours qu’il fallait accepter sans hésiter. Sur le moment Hresh comprenait rarement ce qu’il avait dit qui méritât cette punition, mais, en règle générale, il le comprenait plus tard, soit au bout d’une demi-heure, soit après plusieurs jours. C’était la manière choisie par Noum om Beng pour attirer l’attention de son élève sur quelque stupidité, une erreur de raisonnement, un manque de perspicacité ou autre déficience intellectuelle.
Hresh était en réalité beaucoup moins tracassé par les coups reçus que par le sentiment d’insuffisance qu’ils concrétisaient. Noum om Beng lui faisait prendre conscience que ses qualités intellectuelles, dont il avait toujours tiré une si grande fierté, avaient des limites. La révélation était douloureuse. Il demeurait donc raide et tendu tout au long des entretiens qu’il avait avec l’ancien du Peuple aux Casques, attendant avec anxiété la confirmation qu’il n’était pas à la hauteur de ce que Noum om Beng espérait de lui.
— Mais pourquoi vas-tu discuter avec lui ? demanda un jour Taniane.
Les deux jeunes gens avaient recommencé de se parler, mais avec circonspection et sans faire allusion une seule fois à la malheureuse proposition de Hresh que Taniane avait repoussée.
— C’est surtout lui qui parle, répondit Hresh. Et il parle essentiellement de philosophie.
— Je ne connais pas ce mot.
— Disons que ce sont des idées sur les idées. C’est très abstrait, très brumeux. Je ne comprend pas le dixième de ce qu’il me raconte.
Il lui expliqua que Noum om Beng choisissait les thèmes de leurs discussions et qu’il refusait de s’en écarter. Hresh brûlait de l’interroger sur les origines et l’histoire du Peuple aux Casques, sur la ruine de la Grande Planète, sur les conditions de vie qu’ils avaient rencontrées et sur bien d’autres points. De loin en loin Noum om Beng lui révélait un détail alléchant, mais il s’en tenait là.
— Il m’a déjà laissé entendre que son peuple était sorti depuis beaucoup plus longtemps que nous, confia Hresh à Taniane. Qu’il y de nombreuses autres tribus et qu’une grande partie de la planète est sous la domination des hjjk. Mais je n’apprends tout cela que d’une manière très floue, en interprétant ses paroles.
De fait, la plupart des questions de Hresh restaient sans réponse. Quelques-unes lui valaient une gifle, sans doute pour le punir de son impertinence, bien qu’il fût souvent incapable de comprendre ce qui avait pu mériter cette punition. Une interrogation sur la nature des dieux pouvait lui valoir une claque, tout comme une question sur les mœurs des vermilions. Peut-être Noum om Beng n’acceptait-il pas qu’on lui pose la moindre question, ou peut-être tenait-il seulement à maintenir Hresh dans l’incertitude. Si tel était le cas, il y réussissait parfaitement.
— Il te frappe ? demanda Taniane d’un air incrédule.
— Cela fait partie de son enseignement. Il n’y a rien de personnel.
— Mais c’est un affront ! Comment peux-tu accepter de recevoir des coups de quelqu’un ?
— C’est une sorte d’affirmation philosophique.
— Toi et ta philosophie ! s’écria Taniane.
Mais elle avait parlé avec douceur et son sourire était chaleureux.
— Ces discussions avec le vieux Beng sont en train de te changer, Hresh, ajouta-t-elle.
— Comment cela, de me changer ?
— Tu es beaucoup trop seul, Hresh. Tu m’adresses rarement la parole et tu ne parles presque plus à personne. Quand tu n’es pas avec Noum om Beng, tu restes seul dans ta chambre ou tu te promènes dans les rues de Vengiboneeza. Et tu ne participes même plus aux expéditions des Chercheurs.
— Koshmar ne tient pas à ce que nous reprenions nos recherches tant que nous ne connaîtrons pas les intentions des Beng.
— Mais tu te promènes dans la ville. Je le sais. Tu pars seul, toujours, et tu marches sans but précis.
— Comment peux-tu savoir cela ? demanda Hresh.
— Parce que je t’ai suivi deux ou trois fois, répondit Taniane avec un sourire effronté.
Il se contenta de hausser les épaules sans lui demander pourquoi et ils en restèrent là. Mais Hresh ne pouvait nier qu’il y eût du vrai dans ce que Taniane lui avait dit. Il avait le sentiment que des changements se produisaient en lui, mais il était incapable d’en faire part à quiconque, car il ne les comprenait pas bien lui-même. Ils n’étaient pas sans rapport avec la révélation de l’Arbre de Vie qui lui avait montré d’une manière si concluante que le Peuple n’était aucunement en droit de revendiquer une nature humaine. Mais ils étaient également liés à l’arrivée des Beng, au départ d’Harruel, à la situation générale de la tribu dans Vengiboneeza et à bien d’autres choses, au nombre desquelles ses relations, ou l’absence de relations, avec Taniane. Mais cela faisait beaucoup trop de problèmes à affronter en même temps. Comme Torlyri l’avait dit un jour, on ne peut pas s’occuper de plus d’une chose extraordinaire à la fois.
Quand Hresh approcha de la salle où siégeait Noum om Beng, il sentit l’anxiété lui étreindre la poitrine. Ces visites faisaient naître en lui une tension de plus en plus forte.
Ce n’était plus comme au début, il y avait déjà un certain nombre de mois de cela. A l’époque, Noum om Beng n’était pour Hresh qu’un vieillard frêle et desséché, distant et impénétrable. Il n’était que le dépositaire d’une masse de connaissances nouvelles, une sorte de coffret contenant des chroniques inconnues qu’il lui appartiendrait de déchiffrer. Mais maintenant qu’ils parlaient la même langue et que Hresh commençait à comprendre la nature profonde du vieux sage, il prenait conscience de la puissance de son esprit, de son austérité de glace et il ne pouvait contenir un sentiment d’effroi à l’idée de lui ouvrir son esprit. Depuis la mort de Thaggoran, jamais Hresh n’avait rencontré quelqu’un qui pût être comparé de près ou de loin à Noum om Beng. Mais Thaggoran était une figure trop familière et Hresh beaucoup trop jeune à l’époque pour qu’il pût y avoir quoi que ce fût d’inquiétant dans leurs conversations. Il n’en allait pas de même avec Noum om Beng. Il donnait accès à Hresh à des univers incompréhensibles et c’était terrifiant.