À la fin de l'hiver [At Winter's End - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1989
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 2221056523
- Переводчик: Patrick Berthon
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «À la fin de l'hiver [At Winter's End - fr]». Краткое содержание книги:
Le Peuple survivait à l’abri de son cocon souterrain, génération après génération. Et voilà que le Printemps, annoncé par la Tradition, était revenu. Le Peuple devait sortir et aller recueillir son héritage dans la glorieuse cité de Vengiboneeza. Mais était-il encore humain ?
Koshmar était dévorée par une rage permanente, mais elle n’en laissait rien paraître pour le bien de la tribu, pour Torlyri et pour elle-même.
Jour et nuit elle était obsédée par le souvenir du Jour de la Séparation. Elle ne parvenait pas à chasser de son esprit les paroles d’Harruel : « C’en est fini de la domination des femmes !
A compter de ce jour, je suis roi ! » Roi ! Quelle absurdité ! Seuls les Beng pouvaient avoir un homme pour chef, pas le Peuple ! La voix rauque d’Harruel résonnait sans fin dans sa tête. « Qui veut venir avec moi ? Cette ville devient insupportable et il est temps de la quitter ! Qui veut se joindre à moi pour fonder un grand royaume loin d’ici ? Qui veut me suivre ? Qui ? »
Konya. Salaman. Bruikkos. Nittin. Lakkamai.
« Qui veut suivre Harruel ? Qui ? Tu peux être le chef aussi longtemps que tu le désires, Koshmar. La cité t’appartient. Je vais partir d’ici pour ne plus te gêner. »
Minbain. Galihine. Weiawala. Thaloin. Nettin.
L’un après l’autre, ils s’étaient rangés derrière Harruel tandis qu’elle demeurait immobile comme une statue de marbre, sachant qu’elle ne pouvait rien faire pour les en empêcher.
La liste des noms de ceux qui avaient suivi Harruel était un reproche brûlant pour Koshmar. Elle avait songé à demander à Hresh de ne pas les faire figurer dans les chroniques et même de passer toute l’affaire sous silence. Puis elle s’était dit qu’il fallait impérativement relater l’éclatement de la tribu et la défaite de son chef. Car il s’agissait bien d’une défaite, la plus cruelle jamais subie par un chef dans l’histoire du Peuple. Les chroniques ne devaient pas seulement être un recueil des victoires, elles devaient inclure la vérité dans sa totalité, faute de quoi elles n’auraient aucune valeur pour les générations futures.
Un adulte sur six avait choisi de se détourner d’elle et la tribu s’était amenuisée comme une peau de chagrin. Elle avait perdu quelques-uns de ses guerriers les plus braves, plusieurs jeunes femmes dans la fleur de l’âge et deux petits enfants, l’espoir de l’avenir. L’espoir ? Quel espoir pouvait-il y avoir maintenant ? « La cité t’appartient », avait dit Harruel, avant d’ajouter perfidement : « Ou plutôt elle appartient maintenant au Peuple aux Casques. » Il avait malheureusement vu juste. Les Beng étaient partout et la cité leur appartenait en grande partie. Quand des membres des deux tribus se rencontraient dans des quartiers périphériques, il y avait parfois des échanges de regards agressifs et de paroles dures, comme si les Beng avaient du mal à accepter cette intrusion dans leur domaine. Hresh et ses Chercheurs n’entreprenaient plus que de rares expéditions dans les ruines de la cité morte, et pourtant Hresh se rendait souvent chez les Beng pour s’entretenir avec leur ancien. Leurs rapports semblaient avoir une existence autonome, indépendante des tensions qui se créaient entre les deux tribus. A l’exception de Hresh, le Peuple s’était replié sur lui-même depuis le Jour de la Séparation, ne s’éloignant plus guère de son campement, comme un animal léchant ses blessures.
Koshmar se demandait parfois s’il ne vaudrait pas mieux abandonner Vengiboneeza pour de bon, reprendre la route et repartir à zéro. Mais chaque fois que cette idée lui venait, elle la repoussait avec vigueur. Le Livre de la Voie affirmait que c’était à Vengiboneeza que se jouerait le destin du Peuple. Était-ce un destin de quitter furtivement la ville comme des animaux et de l’abandonner à une autre tribu ? En arrivant à Vengiboneeza, le Peuple s’était fixé un objectif et il ne l’avait toujours pas atteint. Il fallait donc rester.
Si jamais je revois Harruel, songeait-elle, je le tuerai de mes propres mains. Que je le surprenne dans son sommeil ou qu’il soit bien éveillé, je le tuerai.
— Est-ce que tu souffres ? lui demanda Torlyri un jour où elles étaient ensemble.
— Si je souffre ? Et de quoi souffrirais-je ?
— Tu avais la bouche bizarrement tordue, comme si quelque chose te faisait mal et que tu essayais de t’en débarrasser.
— Ce n’était qu’un fragment de nourriture coincé entre deux dents, dit Koshmar en riant. Ne t’inquiète pas, Torlyri.
Elle ne laissait voir son tourment à personne. Quand elle parcourait le campement, c’était la tête et les épaules droites, comme s’il ne s’était rien passé. Pendant les couplages avec Torlyri, de plus en plus fréquents, car la femme-offrande délaissée avait besoin de son soutien et de son affection, elle s’efforçait de masquer les blessures de son âme. Au milieu des siens, elle était toute gaieté, tout optimisme. C’était indispensable. Tous les membres de la tribu avaient été bouleversés tant par l’éclatement de leur petit groupe que par l’arrivée des Beng et il se produisait une violente réaction à retardement. Après avoir passé toute leur vie dans la réclusion du cocon, il ne leur était pas facile d’accepter la présence d’étrangers aux portes de leur campement. Ils sentaient la pression de l’âme des Beng, toute proche, pesant sur eux comme l’air saturé d’humidité avant un orage estival. Et que dire du départ de onze des leurs, ce déchirement du tissu tribal, cette rupture des liens du sang et de l’amitié qu’ils avaient crus éternels… Oh ! que tout cela était dur à accepter !
Au milieu de tant de douleurs, Koshmar ne pouvait se permettre de se laisser diminuer par la sienne. Mais elle se rendait souvent dans sa petite chapelle, où elle s’agenouillait et invoquait l’esprit de Thekmur et des chefs qui l’avaient précédée. Elle avait découvert une herbe aromatique qui poussait dans les lézardes des murs de la cité et qu’elle faisait brûler sur son autel. La fumée lui faisait tourner la tête et elle entendait les voix de Thekmur, de Nialli, de Sismoil et des autres. Grâce aux dieux, elles ne lui tenaient pas rigueur de ce qui était arrivé ! Elles faisaient montre de clémence et de bienveillance envers celle qui avait échoué dans sa tâche. Car elle avait échoué.
Le plus important était maintenant d’apprendre à vivre avec la présence des Hommes aux Casques. De résister à leurs empiétements par tous les moyens, hors la guerre. Il fallait mettre au point une division de la ville sans provoquer l’isolement d’un groupe : chacun son secteur et un terrain neutre.
Mais les Beng semblaient avoir d’autres idées.
— Ils ne veulent pas que nous allions dans cette partie de la ville, lui annonça Orbin en montrant sur une copie froissée du plan dressé par Hresh le quart de cercle situé à l’extrême nord-est, adossé à la montagne. Ils ont tendu des cordes à la limite de tout le quartier et quand Praheurt s’en est approché, ils se sont mis à hurler et lui ont fait signe de s’éloigner.
Haniman lui fit un rapport similaire.
— Il sont en train d’ériger sur le front de mer des sortes d’idoles de bois couvertes de touffes de fourrure et ils ont l’air très mécontents quand nous nous en approchons.
— Il faut les compter, dit Koshmar. Je veux savoir exactement combien il y a de Beng. Fais une liste où chacun d’eux figurera avec la forme de son casque. Tu sais écrire ? ajouta-t-elle après un silence.
— Hresh m’a enseigné les rudiments de l’écriture, répondit Haniman.
— Parfait. Tu es chargé de les compter. Si nous devons nous battre, il importe de connaître l’ennemi.
— Tu es prête à te battre contre eux, Koshmar ?
— Préfères-tu qu’ils nous dictent dans quelles parties de la ville nous pouvons aller ou non ?
— Mais ils sont si nombreux ! Et Harruel et Konya ne sont plus des nôtres !
— Il y a certains noms qu’il ne faut plus prononcer ! fit Koshmar en le foudroyant du regard. Nous avons d’autres guerriers. Nous sommes capables d’affronter n’importe qui. Va compter les Beng ! Va les compter !