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Les Mille Et Une Nuits Tome III

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Les Mille Et Une Nuits Tome III
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Alors la princesse, en prenant la parole: «Prince, dit-elle, j’eusse pu vous recevoir dans la chambre où vous m’avez trouvée couchée cette nuit; mais comme le chef de mes eunuques a la liberté d’y entrer, et que jamais il ne pénètre jusqu’ici sans ma permission, dans l’impatience où je suis d’apprendre de vous l’aventure surprenante qui me procure le bonheur de vous voir, j’ai mieux aimé venir vous en sommer ici, comme dans un lieu où ni vous ni moi ne serons pas interrompus: obligez-moi donc, je vous en conjure, de me donner la satisfaction que je vous demande.»

Pour satisfaire la princesse de Bengale, le prince Firouz Schah commença son discours par la fête solennelle et annuelle du Nevrouz dans tout le royaume de Perse, avec le récit de tous les spectacles dignes de sa curiosité qui avaient fait le divertissement de la cour de Perse, et presque généralement de la ville de Schiraz. Il vint ensuite au cheval enchanté, dont la description, avec le récit des merveilles que l’Indien monté dessus avait fait voir devant une assemblée si célèbre, convainquit la princesse qu’on ne pouvait rien imaginer au monde de plus surprenant en ce genre. «Princesse, continua le prince de Perse, vous jugez bien que le roi mon père, qui n’épargne aucune dépense pour augmenter ses trésors des choses les plus rares et les plus curieuses dont il peut avoir connaissance, doit avoir été enflammé d’un grand désir d’y ajouter un cheval de cette nature. Il le fut en effet, et il n’hésita pas à demander à l’Indien ce qu’il l’estimait.

«La réponse de l’Indien fut des plus extravagantes: il dit qu’il n’avait pas acheté le cheval, mais qu’il l’avait acquis en échange d’une fille unique qu’il avait, et que comme il ne pouvait s’engager à s’en priver que sous une condition semblable, il ne pouvait le lui céder qu’en épousant, avec son consentement, la princesse ma sœur.

«La foule des courtisans qui environnaient le trône du roi mon père, qui entendirent l’extravagance de cette proposition, s’en moquèrent hautement, et en mon particulier j’en conçus une indignation si grande qu’il ne me fut pas possible de la dissimuler, d’autant plus que je m’aperçus que le roi mon père balançait sur ce qu’il devait répondre. En effet, je crus voir le moment qu’il allait lui accorder ce qu’il demandait, si je ne lui eusse représenté vivement le tort qu’il allait faire à sa gloire. Ma remontrance néanmoins ne fut pas capable de lui faire abandonner entièrement le dessein de sacrifier la princesse ma sœur à un homme si méprisable: il crut que je pourrais entrer dans son sentiment si une fois je pouvais comprendre comme lui, à ce qu’il s’imaginait, combien ce cheval était estimable par sa singularité. Dans cette vue, il voulut que je l’examinasse, que je le montasse, et que j’en fisse l’essai moi-même.

«Pour complaire au roi mon père, je montai le cheval, et dès que je fus dessus, comme j’avais vu l’Indien mettre la main à une cheville et la tourner pour se faire enlever avec le cheval, sans prendre autre enseignement de lui, je fis la même chose, et dans l’instant je fus enlevé en l’air d’une vitesse beaucoup plus grande que celle d’une flèche décochée par l’archer le plus robuste et le plus expérimenté.

«En peu de temps je fus si fort éloigné de la terre que je n’y distinguais plus aucun objet, et il me semblait que j’approchais si fort de la voûte du ciel que je craignais d’aller m’y briser la tête. Dans le mouvement rapide dont j’étais emporté, je fus longtemps comme hors de moi-même et hors d’état de faire attention au danger présent auquel j’étais exposé en plusieurs manières. Je voulus tourner à contresens la cheville que j’avais tournée d’abord; mais je n’en expérimentai pas l’effet auquel je m’étais attendu. Le cheval continua de m’emporter vers le ciel, et ainsi de m’éloigner de la terre de plus en plus. Je m’aperçus enfin d’une autre cheville; je la tournai, et le cheval, au lieu de s’élever davantage, commença à décliner vers la terre; et comme je me trouvai bientôt dans les ténèbres de la nuit, et qu’il n’était pas possible de gouverner le cheval pour me faire poser dans un lieu où je ne courusse pas de danger, je tins la bride en un même état, et je me remis à la volonté de Dieu sur ce qui pourrait arriver de mon sort.

«Le cheval enfin se posa, je mis pied à terre, et en examinant le lieu, je me trouvai sur la terrasse de ce palais. Je trouvai la porte de l’escalier qui était entr’ouverte, je descendis sans bruit, et une porte ouverte, avec un peu de lumière, se présenta devant moi. J’avançai la tête, et comme j’eus vu des eunuques endormis et une grande lumière au travers d’une portière, la nécessité pressante où j’étais, nonobstant le danger inévitable dont j’étais menacé si les eunuques se fussent éveillés, m’inspira la hardiesse, pour ne pas dire la témérité, d’avancer légèrement et d’ouvrir la portière.

«Il n’est pas besoin, princesse, ajouta le prince, de vous dire le reste, vous le savez. Il ne me reste qu’à vous remercier de votre bonté et de votre générosité, et vous supplier de me marquer par quel endroit je puis vous témoigner ma reconnaissance d’un si grand bienfait, telle que vous en soyez satisfaite. Comme, selon le droit des gens, je suis déjà votre esclave, et que je ne puis plus vous offrir ma personne, il ne me reste plus que mon cœur. Que dis-je, princesse! il n’est plus à moi, ce cœur; vous me l’avez ravi par vos charmes, et d’une manière que, bien loin de vous le redemander, je vous l’abandonne. Ainsi, permettez-moi de vous déclarer que je ne vous connais pas moins pour maîtresse de mon cœur que de mes volontés.»

Ces dernières paroles du prince Firouz Schah furent prononcées d’un ton et d’un air qui ne laissèrent pas douter la princesse de Bengale un seul moment de l’effet qu’elle avait attendu de ses attraits. Elle ne fut pas scandalisée de la déclaration du prince de Perse, comme trop précipitée. Le rouge qui lui en monta au visage ne servit qu’à la rendre plus belle et plus aimable aux yeux du prince.

Quand le prince Firouz Schah eut achevé de parler: «Prince, reprit la princesse de Bengale, si vous m’avez fait un plaisir des plus sensibles en me racontant les choses surprenantes et merveilleuses que je viens d’entendre, d’un autre côté je n’ai pu vous regarder sans frayeur dans la plus haute région de l’air, et quoique j’eusse le bien de vous voir devant moi sain et sauf, je n’ai cessé néanmoins de craindre que dans le moment que vous m’avez appris que le cheval de l’indien était venu se poser si heureusement sur la terrasse de mon palais. La même chose pouvait arriver en mille autres endroits; mais je suis ravie de ce que le hasard m’a donné la préférence et l’occasion de vous faire connaître que le même hasard pouvait vous faire adresser ailleurs, mais non pas où vous puissiez être reçu plus agréablement et avec plus de plaisir.

«Ainsi, prince, je me tiendrais offensée très-sensiblement si je voulais croire que la pensée que vous m’avez témoignée d’être mon esclave fût sérieuse, et que je ne l’attribuasse pas à votre honnêteté plutôt qu’à un sentiment sincère; et la réception que je vous fis hier doit vous faire connaître que vous n’êtes pas moins libre qu’au milieu de la cour de Perse.

«Quant à votre cœur, ajouta la princesse de Bengale d’un ton qui ne marquait rien moins qu’un refus, comme je suis bien persuadée que vous n’avez pas attendu jusqu’à présent à en disposer, et que vous ne devez avoir fait choix que d’une princesse qui le mérite, je serais fort fâchée de vous donner lieu de lui faire une infidélité.»

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