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Les Mille Et Une Nuits Tome III

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Les Mille Et Une Nuits Tome III
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Le prince Firouz Schah voulut protester à la princesse de Bengale qu’il était venu de Perse maître de son cœur; mais dans le moment qu’il allait prendre la parole, une des femmes de la princesse, qui en avait l’ordre, vint avertir que le dîner était servi.

Cette interruption délivra le prince et la princesse d’une explication qui les eût embarrassés également, et dont ils n’avaient pas besoin. La princesse de Bengale demeura pleinement convaincue de la sincérité du prince de Perse; et quant au prince, quoique la princesse ne se fût pas expliquée, il jugea néanmoins par ses paroles, et à la manière favorable dont il avait été écouté, qu’il avait lieu d’être content de son bonheur.

Comme la femme de la princesse tenait la portière ouverte, la princesse de Bengale, en se levant, dit au prince de Perse, qui fit la même chose, qu’elle n’avait pas coutume de dîner de si bonne heure; mais, comme elle ne doutait pas qu’on ne lui eût fait faire un méchant souper, qu’elle avait donné ordre qu’on servît le dîner plus tôt qu’à l’ordinaire. Et en disant ces paroles elle le conduisit dans un salon magnifique où la table était préparée et chargée d’une grande abondance d’excellents mets. Ils se mirent à table, et dès qu’ils eurent pris place, des femmes esclaves de la princesse, en grand nombre, belles et richement habillées; commencèrent un concert agréable d’instruments et de voix qui dura pendant tout le repas.

Comme le concert était des plus doux et ménagé de manière qu’il n’empêchait pas le prince de s’entretenir, ils passèrent une grande partie du repas, la princesse à servir le prince et à l’inviter à manger, et le prince, de son côté, à servir la princesse de ce qui lui paraissait le meilleur, afin de la prévenir, avec des manières et des paroles qui lui attiraient de nouvelles honnêtetés et de nouveaux compliments de la part de la princesse. Et dans ce commerce réciproque de civilités et d’attentions l’un pour l’autre, l’amour fit plus de progrès de part et d’autre qu’en un tête-à-tête prémédité.

Le prince et la princesse se levèrent enfin de table; la princesse mena le prince de Perse dans un cabinet grand et magnifique par sa structure et par l’or et l’azur qui l’embellissaient avec symétrie, et richement meublé. Ils s’assirent sur le sofa, qui avait une vue très-agréable sur le jardin du palais, qui fut admiré par le prince Firouz Schah pour la variété des fleurs, des arbustes et des arbres tout différents de ceux de Perse, auxquels ils ne cédaient pas en beauté. En prenant occasion de lier la conversation avec la princesse par cet endroit: «Princesse, dit-il, j’avais cru qu’il n’y avait au monde que la Perse où il y eût des palais superbes et des jardins admirables dignes de la majesté des rois; mais je vois bien que partout où il y a de grands rois, les rois savent se faire bâtir des demeures convenables à leur grandeur et à leur puissance, et s’il y a de la différence dans la manière de bâtir et dans les accompagnements, elles se ressemblent dans la grandeur et dans la magnificence.

«- Prince, reprit la princesse de Bengale, comme je n’ai aucune idée des palais de Perse, je ne puis porter mon jugement sur la comparaison que vous en faites avec le mien, pour vous en dire mon sentiment. Mais quelque sincère que vous puissiez être, j’ai de la peine à me persuader qu’elle soit juste. Vous voudrez bien que je croie que la complaisance y a beaucoup de part. Je ne veux pourtant pas mépriser mon palais devant vous: vous avez de trop bons yeux et vous êtes d’un trop bon goût pour n’en pas juger sainement. Mais je vous assure que je le trouve très-médiocre quand je le mets en parallèle avec celui du roi mon père, qui le surpasse infiniment en grandeur, en beauté et en richesses. Vous m’en direz vous-même ce que vous en penserez quand vous l’aurez vu. Puisque le hasard vous a amené jusqu’à la capitale de ce royaume, je ne doute pas que vous ne vouliez bien le voir et y saluer le roi mon père, afin qu’il vous rende les honneurs dus à un prince de votre rang et de votre mérite.»

En faisant naître au prince de Perse la curiosité de voir le palais de Bengale, et d’y saluer le roi son père, la princesse se flattait que si elle pouvait y réussir, son père, en voyant un prince si bien fait, si sage et si accompli en toutes sortes de belles qualités, pourrait peut-être se résoudre à lui proposer une alliance, en offrant de la lui donner pour épouse. Et par là, comme elle était bien persuadée qu’elle n’était pas indifférente au prince, et que le prince ne refuserait pas d’entrer dans cette alliance, elle espérait de parvenir à l’accomplissement de ses souhaits, en gardant la bienséance convenable à une princesse qui voulait paraître être soumise aux volontés du roi son père. Mais le prince de Perse ne lui répondit pas sur cet article conformément à ce qu’elle en avait pensé.

«Princesse, reprit le prince, le rapport que vous venez de me faire de la préférence que vous donnez au palais du roi de Bengale sur le vôtre, me suffit pour ne pas faire difficulté de croire qu’il est sincère. Quant à la proposition que vous me faites de rendre mes respects au roi votre père, je me ferais non-seulement un plaisir, mais même un grand honneur de m’en acquitter. Mais, princesse, ajouta-t-il, je vous en fais juge vous-même: me conseilleriez-vous de me présenter devant la majesté d’un si grand monarque comme un aventurier, sans suite et sans un train convenable à mon rang?

«- Prince, repartit la princesse, que cela ne vous fasse pas de peine: vous n’avez qu’à vouloir, l’argent ne vous manquera pas pour vous faire un tel train qu’il vous plaira; je vous en fournirai. Nous avons ici des négociants de votre nation en grand nombre; vous pouvez en choisir autant que vous le jugerez à propos pour vous faire une maison qui vous fera honneur.»

Le prince Firouz Schah pénétra l’intention de la princesse de Bengale, et la marque sensible qu’elle lui donnait de son amour par cet endroit augmenta la passion qu’il avait conçue pour elle; mais, quelque forte qu’elle fût, elle ne lui fit pas oublier son devoir. Il lui répliqua sans hésiter: «Princesse, dit-il, j’accepterais de bon cœur l’offre obligeante que vous me faites, dont je ne puis assez vous marquer ma reconnaissance, si l’inquiétude où le roi mon père doit être de mon éloignement ne m’en empêchait absolument. Je serais indigne des bontés et de la tendresse qu’il a toujours eues pour moi si je ne retournais au plus tôt, et ne me rendais auprès de lui pour les faire cesser. Je le connais, et pendant que j’ai eu le bonheur de jouir de l’entretien d’une princesse si aimable, je suis persuadé qu’il est plongé dans des douleurs mortelles, et qu’il a perdu l’espérance de me revoir. J’espère que vous me ferez la justice de comprendre que je ne puis pas sans ingratitude, et même sans crime, me dispenser d’aller lui rendre la vie, dont un retour différé trop longtemps pourrait lui causer la perte.

«Après cela, princesse, continua le prince de Perse, si vous me le permettez, et que vous me jugiez digne d’aspirer au bonheur de devenir votre époux, comme le roi mon père m’a toujours témoigné qu’il ne voulait pas me contraindre dans le choix d’une épouse, je n’aurais pas de peine à obtenir de lui de revenir, non pas en inconnu, mais en prince, demander de sa part au roi de Bengale de contracter alliance avec lui par notre mariage. Je suis persuadé qu’il s’y portera de lui-même dès que je l’aurai informé de la générosité avec laquelle vous m’avez accueilli dans ma disgrâce.»

De la manière que le prince venait de s’expliquer, la princesse de Bengale était trop raisonnable pour insister à lui persuader de se faire voir au roi de Bengale, et d’exiger de lui de rien faire contre son devoir et contre son honneur. Mais elle fut alarmée du prompt départ qu’il méditait, à ce qu’il lui parut, et elle craignit, s’il prenait congé d’elle si tôt, que, bien loin de tenir la promesse qu’il lui faisait, il ne l’oubliât dès qu’il aurait cessé de la voir. Pour l’en détourner, elle lui dit: «Prince, en vous faisant la proposition de contribuer à vous mettre en état de voir le roi mon père, mon intention n’a pas été de m’opposer à une excuse aussi légitime que celle que vous m’apportez, et que je n’avais pas prévue. Je me rendrais complice moi-même de la faute que vous commettriez, si j’en avais la pensée. Mais je ne puis approuver que vous songiez à partir aussi promptement que vous semblez vous le proposer. Accordez au moins à mes prières la grâce que je vous demande, de vous donner le temps de vous reconnaître, et puisque mon bonheur a voulu que vous soyez arrivé dans le royaume de Bengale plutôt qu’au milieu d’un désert, (ou que sur le sommet d’une montagne si escarpée qu’il vous eût été impossible d’en descendre), d’y faire un séjour suffisant pour en porter des nouvelles un peu détaillées à la cour de Perse.»

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