Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #3
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304349
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:
Vous êtes des dupes ! Les meilleurs d’entre vous croient, de bonne foi, se sacrifier pour le Droit des Peuples. Alors qu’il n’a jamais été tenu compte ni des Peuples ni du Droit, autrement que dans les discours officiels ! alors qu’aucune des nations jetées dans la guerre n’a été consultée par un plébiscite ! alors que vous êtes tous envoyés à la mort par le jeu d’alliances secrètes, anciennes, arbitraires, dont vous ignoriez la teneur, et que jamais aucun de vous n’aurait contresignées !… Vous êtes tous des dupes ! Vous, Français dupés, vous avez cru qu’il fallait barrer la route à l’invasion germanique, défendre la Civilisation contre la menace de la Barbarie. Vous, Allemands dupés, vous, avez cru que votre Allemagne était encerclée, que le sort du pays était en jeu, qu’il fallait sauver votre prospérité nationale exposée aux convoitises étrangères. Et tous, Allemands ou Français, chacun de votre côté, pareillement dupes, vous avez cru de bonne foi que, pour vous seuls, cette guerre était une « guerre sainte » ; et qu’il fallait, sans marchander, par amour patriotique, faire à « l’honneur » de votre nation, au « triomphe de la Justice », le sacrifice de votre bonheur, de votre liberté, de votre vie !… Vous êtes des dupes ! Contaminés, en quelques jours, par cette excitation factice qu’une propagande éhontée a fini par vous communiquer, à vous tous qui en serez les victimes, vous êtes partis, héroïquement, les uns contre les autres, au premier appel de cette patrie qu’aucun danger réel n’a jamais menacée ! sans comprendre que, des deux côtés, vous étiez les jouets de vos classes dirigeantes ! sans comprendre que vous étiez l’enjeu de leurs combinaisons, la monnaie qu’ils gaspillent pour satisfaire leurs besoins de domination et de lucre !
Car c’est bien, exactement avec les mêmes mensonges que les pouvoirs constitués de France et d’Allemagne vous ont sournoisement dupés ! Jamais les gouvernements d’Europe n’avaient encore fait preuve d’un tel cynisme, disposé d’un pareil arsenal d’habiletés, pour multiplier les calomnies, suggérer les fausses interprétations, répandre des nouvelles mensongères, semer par tous les moyens cette panique et cette haine dont ils avaient besoin pour faire de vous leurs complices !… En quelques jours, sans même avoir eu le temps d’évaluer l’énormité du sacrifice qu’on exige de vous, vous avez été encasernés, équipés, poussés au meurtre et à la mort. Toutes les libertés supprimées d’un coup ! Dans les deux camps, le même jour, l’état de siège ! Dans les deux camps, une dictature militaire impitoyable ! Malheur à qui voulait raisonner, demander des comptes, se reprendre ! D’ailleurs, qui de vous l’aurait pu ? Vous ignoriez tout de la vérité ! Votre seul moyen d’information, c’était la presse officielle, le mensonge national ! Toute-puissante, au cœur de ses frontières fermées, cette presse n’a plus qu’une voix : la voix de ceux qui vous commandent, et pour qui votre ignorance crédule, votre docilité, sont indispensables à la réalisation de leurs buts criminels !
Votre faute a été de ne pas prévenir l’incendie, quand il en était encore temps ! Vous pouviez empêcher la guerre ! Votre écrasante majorité d’hommes pacifiques, vous n’avez su ni la grouper, ni l’organiser, ni la faire intervenir à temps, d’une façon cohérente, décisive, pour déclencher contre les incendiaires un mouvement de toutes les classes, de tous les pays, et imposer aux gouvernements d’Europe votre volonté de paix.
Maintenant, partout, une discipline implacable a muselé les consciences individuelles. Partout, vous êtes réduits à la soumission passive de l’animal auquel on a bandé les yeux… Jamais l’humanité n’a connu un pareil envoûtement, un pareil aveuglement de l’intelligence ! Jamais les forces du pouvoir n’ont imposé aux esprits une si totale abdication, ni si férocement bâillonné les aspirations des masses !