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Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:

Qu'un crocodile aux yeux jaunes ait ou non dévoré son mari Antoine, disparu au Kenya, Joséphine s'en moque désormais. Elle a quitté Courbevoie pour un immeuble huppé de Passy, grâce à l'argent de son best seller, celui que sa sœur Iris avait tenté de s'attribuer, payant cruellement son imposture dans une clinique pour dépressifs. Libre, toujours timide et insatisfaite, attentive cependant à la comédie cocasse, étrange et parfois hostile que lui offrent ses nouveaux voisins, Joséphine semble à la recherche de ce grand amour qui ne vient pas. Elle veille sur sa fille Zoé, adolescente attachante et tourmentée et observe les succès de son ambitieuse aînée Hortense, qui se lance à Londres dans une carrière de styliste à la mode. Joséphine ignore tout de la violence du monde, jusqu'au jour où une série de meurtres vient détruire la sérénité bourgeoise de son quartier. Elle-même, prise pour une autre sans doute, échappe de peu à une agression. La présence de Philippe, son beau-frère, qui l'aime et la désire, peut lui faire oublier ces horreurs. Impossible d'oublier ce baiser, le soir du réveillon de Noël, qui l'a chavirée. Le bonheur est en vue, à condition d'éliminer l'inquiétant Lefloc-Pinel, son voisin d'immeuble, un élégant banquier dont le charme cache bien trop de turpitudes.
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Elle lui fit signe d’entrer de mauvaise grâce. Elle repoussa l’aspirateur et posa le nœud du boa.

— Celui que je connais s’appelle Luca, récapitula Joséphine en serrant l’enveloppe entre ses mains. Il écrit une thèse sur l’histoire des larmes pour un éditeur italien. Il passe beaucoup de temps en bibliothèque, a l’air d’un étudiant attardé. Il est sombre, mélancolique, il ne rit pas souvent…

— Ça pour sûr ! Il a pas bon caractère ! Il s’irrite pour un oui, pour un non. C’est parce qu’il a des aigreurs d’estomac. Il se nourrit mal. C’est normal, un homme seul, ça ne se cuisine pas des petits plats !

— Ah ! Vous voyez, on parle bien du même.

— Oui, oui. Les gens qui digèrent mal sont imprévisibles, ils sont soumis à leurs sucs gastriques. Et lui, il est comme ça, un jour, il vous sourit, l’autre, il fait la bobine. Vittorio, je vous dis. Un très bel homme. Modèle dans les journaux…

— Non ! Son frère Luca !

— Mais puisque je vous dis qu’il y a pas de Luca. Y a un Vittorio qui ne digère pas bien ! Je suis bien placée tout de même, c’est moi qui lui monte le courrier ! Et sur les enveloppes, c’est pas Luca d’écrit, c’est Vittorio. Et les contraventions, Vittorio. Et les rappels de factures, Vittorio ! Y a pas plus de Luca que de fontaine d’écus au coin de la rue ! Vous me croyez pas ? Vous avez la clé ? Montez vérifier vous-même…

— Mais je suis déjà venue ici et je sais que c’est chez Luca Giambelli.

— Moi, je vous dis qu’il n’y en a qu’un, et que c’est Vittorio Giambelli, mannequin de son état, homme difficile aux intestins fragiles. Qui perd ses papiers, perd ses clés, perd la tête et passe la nuit chez les flics ! Alors faut pas m’en conter et me faire croire qu’ils sont deux quand il n’y en a qu’un ! Et c’est bien mieux comme ça parce que avec deux comme lui, je deviendrais folle !

— Ce n’est pas possible, murmura Joséphine. C’est Luca.

— Vittorio. Vittorio Giambelli. Je connais sa mère. J’ai parlé avec elle. Elle a bien des misères avec lui… C’est son fils unique et elle méritait pas ça. Je l’ai vue comme je vous vois. Assise sur cette chaise…

Elle montra une chaise où dormait un gros chat gris.

— Elle pleurait et me racontait les horreurs qu’il lui faisait. Elle habite pas loin. À Gennevilliers. Je peux vous donner son adresse si vous voulez…

— Ce n’est pas possible, dit Joséphine en secouant la tête. Je n’ai pas rêvé…

— J’ai bien peur qu’il vous ait raconté des craqueries, ma petite dame. C’est dommage qu’il soit pas là. Il est parti en Italie. À Milan. Faire un défilé. Il rentre après-demain. Vittorio Giambelli. Ça pour paraître, il paraît. Il assure à lui seul le décor et les mandolines…

La gardienne ruminait comme si elle revenait d’une déception amoureuse.

— Luca, il a dû l’inventer pour faire l’intéressant. Il déteste quand on dit qu’il pose pour des magazines. Ça le rend fou furieux ! N’empêche, c’est de ça qu’il vit. Vous croyez que ça m’amuse, moi, de faire le ménage pour les autres ? Mais c’est de ça que je vis ! À son âge tout de même ! Il serait temps qu’il devienne raisonnable…

— Mais c’est insensé !

— Il ment comme il respire, mais un jour ça va mal finir, c’est moi qui vous le dis ! Parce que dès qu’on le contrarie, il devient enragé… Il y a même eu des gens dans l’immeuble pour demander son départ, c’est vous dire. Il s’en est pris à une pauvre dame qui voulait lui faire signer une de ses photos, il l’a menacée, fallait voir comment ! Il lui a balancé un tiroir en pleine gueule ! Y a des gens en liberté qu’on se dit qu’on ferait mieux de les enfermer.

— J’aurais jamais cru…, balbutia Joséphine.

— Vous êtes pas la première à qui ça arrive ! Ni la dernière, hélas !

— Vous ne lui direz pas que je suis venue… Dites ? dit Joséphine. Je ne veux pas qu’il sache que je sais. S’il vous plaît, c’est important…

— C’est comme vous voulez. Ça me coûtera pas, je recherche pas sa compagnie. Alors la clé ? Vous la gardez ?

Joséphine reprit l’enveloppe. Elle la lui renverrait par courrier.

Elle fit semblant de s’éloigner, attendit que la concierge ait refermé la porte et revint s’asseoir sur les marches de l’escalier. Elle entendit l’aspirateur ronfler dans la loge. Elle avait besoin d’un répit avant de rejoindre Iphigénie. Luca était l’homme en slip qui fronçait les sourcils sur l’affiche. Elle se souvint qu’au début de leur histoire, il disparaissait tout le temps. Puis il réapparaissait. Elle n’osait pas poser de questions.

Qui était-il ? Vittorio et Luca ? Vittorio qui rêvait d’être Luca ? Ou Luca, empêtré de Vittorio ? Plus elle réfléchissait, plus le mensonge devenait un abîme profond et mystérieux qui s’ouvrait sur un autre abîme où elle dégringolait.

Il a une double vie. Mannequin, qu’il méprise, chercheur et érudit qu’il respecte… Cela expliquait pourquoi il était si distant, pourquoi il la vouvoyait. Il ne pouvait pas se rapprocher de peur d’être démasqué. Il ne pouvait pas s’abandonner de peur de tout avouer.

Et quand il lui avait dit, en novembre, juste avant qu’elle se fasse agresser : « Joséphine, il faut que je vous parle, j’ai un truc important à vous dire… », il avait peut-être eu envie de se confesser, de se libérer de ce mensonge. Et, à la dernière minute, il n’en avait pas eu le courage. Il n’était pas venu. Pas étonnant qu’il ne fasse pas attention à moi ! Il était occupé ailleurs. Tel un jongleur concentré sur ses balles, il surveillait chaque mensonge. C’est du boulot de mentir, cela demande une sacrée organisation. Une attention constante. Et beaucoup d’énergie.

Elle se dirigea vers la voiture où l’attendait Iphigénie. Se laissa tomber lourdement sur son siège. Mit le contact, les yeux perdus dans le vide.

— Ça va pas, madame Cortès ? Vous avez l’air chamboulé…

— Ça va passer, Iphigénie.

— Vous êtes toute blanche ! Vous avez reçu une révélation ?

— On peut appeler ça comme ça.

— Mais y a pas de casse ?

— Un peu… quand même, soupira Joséphine en essayant de retrouver la route d’Intermarché.

— C’est la vie, madame Cortès ! C’est la vie !

Et elle remit une mèche sortie de son foulard comme si elle faisait de l’ordre dans sa vie, justement.

— Vous savez, Iphigénie, expliqua Joséphine un peu vexée d’être si vite rangée dans la catégorie « accidents de la vie », ma vie à moi, elle a été longtemps morne et monotone. Je ne suis pas habituée.

— Ben va falloir vous y faire, madame Cortès. La vie, c’est souvent un chemin de plaies et de bosses. C’est rarement une promenade tranquille. Ou alors c’est qu’elle s’est endormie et quand elle se réveille, elle n’arrête plus de vous secouer !

— Moi, justement, j’aimerais bien qu’elle s’arrête un peu !

— C’est pas vous qui décidez…

— Je sais, mais je peux émettre un souhait, non ?

Iphigénie siffla son petit bruit de flûte bouchée de ses lèvres pincées, l’air de dire faut pas trop y compter et Joséphine reconnut au bout de la rue, la grande avenue qui menait à Intermarché.

Elles remplirent deux Caddie de victuailles et de boissons. Iphigénie voyait grand. Joséphine la modérait. Elle n’était pas sûre qu’il y aurait foule. Monsieur et madame Merson, monsieur et madame Van den Brock, monsieur Lefloc-Pignel avaient promis de passer, deux couples de l’immeuble B et une dame qui vivait seule avec son caniche blanc avaient dit oui aussi. Iris. Zoé. Mais les autres ? Iphigénie avait affiché son invitation dans le hall et prétendait que l’immeuble B viendrait en légion. Ils ne se mouchent pas du pied, eux, c’est pas comme ceux de l’immeuble A qui ont dit oui pour vous faire plaisir à vous, pas à moi.

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