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Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]

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À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique. Tandis que la guerre est sur le point de ravager l'Europe, Jacques tente désespérément de sauver la paix, mais l'assassinat de Jaurès précipite le monde dans l'horreur, horreur à laquelle le jeune homme se refuse. Antoine, lui, participe au conflit. En 1918, survivant condamné par les gaz des champs de bataille, il comprend enfin le sens de la vie de son frère et les limites de la sienne.
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« Retrouver le texte », se dit-il. « Retrouver le texte… »

cette poignée de charlatans, de ministres, d’ambassadeurs, de généraux ambitieux, qui, dans l’ombre des diplomaties et des états-majors, par leurs intrigues, leurs manœuvres politiques, ont froidement joué avec votre vie, sans vous consulter, sans même vous avertir, vous, peuple français, peuple allemand, qui étiez les enjeux de leurs combines… Car, c’est ainsi : dans cette Europe démocratisée du XXe siècle, aucun peuple n’a su se réserver la direction de sa politique extérieure ; et aucun de ces parlements que vous avez élus, qui devraient vous représenter, aucun n’a jamais connaissance de ces engagements secrets, qui, du jour au lendemain, peuvent vous précipiter — tous — dans la tuerie !

Et, derrière ces grands responsables, il y a enfin, en France comme en Allemagne, tous ceux qui, plus ou moins sciemment, ont rendu la guerre possible, soit en favorisant les agiotages de la haute banque, soit en encourageant de leur approbation partisane les ambitions des hommes d’État. Ce sont les partis conservateurs, les organisations patronales, la presse nationaliste ! Ce sont aussi les Églises, dont les clergés constituent, en fait, presque partout, une sorte de gendarmerie spirituelle au service des classes possédantes ; les Églises qui, trahissant leurs devoirs surnaturels, sont partout devenues les alliées et les otages des puissances d’argent !

Il s’arrête et tente en vain de se relire. La crispation de ses doigts sur ce bout de crayon, sa fièvre, la position incommode, les cahots, lui font une écriture presque indéchiffrable.

« Faire un tri là-dedans », se dit-il. « Mauvais… Plein de redites… Trop long… Pour convaincre, il faut faire dense et court… Mais, pour qu’ils puissent réfléchir, se reprendre, il leur faut bien aussi les données fondamentales !… Difficile ! »

Il n’en peut plus d’être debout. Se rasseoir. Être seul… Il parcourt le couloir, en quête d’un compartiment vide. Tous sont occupés et bruyants. Force lui est de revenir à sa place.

Le soleil, qui commence à baisser, emplit le wagon d’un or rouge, aveuglant. L’homme ronfle, abruti de chaleur, versé sur un coude, son cigare éteint aux lèvres. La vieille, tenant toujours la veste sur ses genoux joints, s’évente avec un journal ; l’air fait voleter ses frisons gris. Elle évite le regard de Jacques ; mais, à tous moments, il surprend, fixé sur lui, un regard furtif, borné et sévère.

Alors il croise les bras, ferme les yeux, compte jusqu’à cent pour s’obliger au calme. Et brusquement submergé de fatigue, il s’endort.

Il s’éveille en sursaut, stupéfait d’avoir dormi. Quelle heure ? Le train ralentit. Où est-on ? Ses compagnons de voyage sont debout : l’homme a remis sa veste, rallumé son mégot ; la femme cadenasse son cabas… Le cerveau engourdi, Jacques cherche à reconnaître la gare. Berne ? Déjà ?

— « Grüetzi[6] », dit l’homme, en passant devant lui.

Il y a du monde sur le quai. Le train est pris d’assaut. Le compartiment est envahi par une famille loquace, qui parle allemand : la mère, la grand-mère, deux fillettes, une bonne. Les filets plient sous un amoncellement de paniers à provisions, de jouets d’enfants. Les femmes ont des visages fatigués, craintifs. Les fillettes, énervées par la chaleur, se querellent pour occuper les coins libres. Sans doute, des gens que la guerre a surpris en vacances, et qui regagnent leur pays ; le père a dû rejoindre son régiment, dès les premiers jours.

Le train repart.

Jacques s’évade dans le couloir, qui est bondé de voyageurs debout ; des hommes, pour la plupart.

Sur la gauche, trois jeunes gens, des Suisses, causent à voix haute, en français :

— « Viviani garde la présidence du Conseil, mais sans portefeuille… » — « Qu’est-ce que c’est que ce Doumergue, qui prend les Affaires étrangères ? »

À droite, deux voyageurs, un jeune étudiant, sa serviette sous le bras, et un homme âgé, à lorgnon, un professeur peut-être, parcourent les journaux.

— « Vous avez vu ? » dit l’étudiant, goguenard, en passant à son compagnon le Journal de Genève. « Le pape en a de bonnes ! Il vient de lancer un Appel aux catholiques du monde ! »

— « Eh bien ? » fait l’autre. « Que tu le veuilles ou non, il existe encore des millions de catholiques sur terre. L’anathème du pape ? Mais, s’il était formel, retentissant… Et, s’il était lancé avant que ça commence !… »

— « Lisez », reprend l’étudiant. « Vous croyez peut-être qu’il condamne solennellement la guerre ? qu’il donne tort aux Pouvoirs ? qu’il confond, sans distinction tous les États belligérants, dans une même excommunication à grand fracas ? Doucement ! Et la prudence apostolique ? Non, non… Tout ce qu’il trouve à dire, à ces millions de catholiques qui, demain, vont être armés pour tuer, et qui, sans doute, attendent anxieusement ses ordres pour se mettre en règle avec leur conscience — ce n’est pas : « Tu ne tueras point ! Refuse ! » — ce qui aurait peut-être, en effet, rendu la guerre impossible… Non ! Il dit, gentiment : « Allez-y, mes enfants !… Allez-y, mais n’oubliez pas d’élever vos âmes vers le Christ ! »

Jacques écoute, distrait. Il se souvient tout à coup d’un prêtre mobilisé qu’il a vu quelque part. Où donc ? À la gare du Nord, en conduisant Antoine… Un jeune prêtre sportif, à l’œil brillant (du genre « abbé de patronage », « entraîneur de jeunes »), qui portait deux musettes en travers de sa soutane retroussée sur des brodequins d’alpiniste tout neufs, et un petit calot de sergent, coquettement campé sur l’oreille… La gare du Nord, Antoine… Antoine, Daniel, Jenny… Tous ceux que son souvenir évoque involontairement, et tous ces hommes, ces femmes qui l’entourent, font partie du monde dont il n’est plus : ce monde des vivants, pour lesquels l’avenir existe, et qui continuent sans lui leur traversée…

Vers la gauche, les trois jeunes Suisses commentent avec indignation l’ultimatum adressé par l’Allemagne à la Belgique.

Jacques fait un pas vers eux, et prête l’oreille.

— « C’était affiché : un corps d’armée allemand a franchi la frontière belge, cette nuit, et marche sur Liège. »

Un homme, encore jeune, sort d’un compartiment voisin pour se mêler au groupe. Il est Belge. Il regagne en hâte Namur, pour s’engager.

— « Moi, je suis socialiste », déclare-t-il aussitôt. « Mais, justement pour ça, je ne peux pas accepter que la Force écrase le Droit ! »

Il parle d’abondance. Il hausse le ton. Il flétrit la Barbarie teutonne ; il exalte la Civilisation occidentale.

D’autres voyageurs s’approchent. Tous, également, se montrent révoltés par le cynisme du gouvernement allemand.

— « La Chambre belge a fait réunion ce matin », dit un homme d’une cinquantaine d’années, qui parle le français avec un fort accent tudesque. « Vous croyez que les socialistes voteront les crédits de défense nationale ? ».

— « Comme un seul homme, Monsieur ! » s’écrie le Belge, terrassant son interlocuteur d’un regard flambant de défi.

Jacques n’a soufflé mot. Il sait que le Belge dit vrai. Mais il se rappelle, rageusement, l’attitude des socialistes belges, à Bruxelles, leurs professions de pacifisme intégral… Vandervelde… Jeudi dernier : il n’y a pas six jours !…

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6

« Dieu vous garde ! », diminutif de : Gott grüsse Sie !

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