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Dictionnaire amoureux de San-Antonio

Электронная книга - «Dictionnaire amoureux de San-Antonio». Краткое содержание книги:

Assimilée à une « littérature de gare », l'œuvre de Frédéric Dard, dit San-Antonio a tardé à être reconnue comme majeure. Mais l'engouement du public pour ces aventures était tel qu'elles suscitèrent bientôt la curiosité des critiques et des intellectuels, comprenant enfin que ces romans cachaient aussi une vision réjouissante et féroce de la société.
Ce dictionnaire tente d'éveiller la curiosité sur l'homme et les aspects riches de sa création littéraire unique. Comment évoquer avec amour le si prolifique Frédéric Dard ? Devant l'ampleur de la tâche, le plus simple était de faire comme l'auteur : tous les matins, afficher une page blanche, surmonter l'angoisse et laisser place à l'imagination désordonnée. Avec une idée forte que San-Antonio semblait me souffler à l'oreille : « Faut qu'on le capte bien, le grand, qu'on s'imprègne à fond de lui, qu'on pige son beau talent, […] et puis, tu comprends : qu'on ait envie de le choper par le cou pour l'accolade de la tendresse, histoire de bien se sentir un homme auprès de cet homme-là. »
Biographie de l'auteur
Médecin, publicitaire, muséographe, enseignant et écrivain depuis dix ans, Éric Bouhier a une véritable passion pour l'œuvre de San-Antonio. L'écriture de ce dictionnaire amoureux est l'aboutissement d'une lecture assidue depuis l'adolescence et d'un travail de recherche mené ces vingt dernières années avec des proches de Frédéric Dard et des membres d'une association dédiée à entretenir la mémoire de l'écrivain.
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Mes funérailles étaient prévues pour 10 heures, mais dès 9 heures, la maison était déjà pleine de gens…

Rituel du matin

Un jour d’automne 1975.

Comme tous les matins, il y a fête à bras, comme on dit dans le Dauphiné  ; comprenez : il faut retourner au turbin.

La cafetière fait entendre son épais crachotement de vapeur. Le café « entre en gare », dit Frédéric. Françoise sort le beurre du bahut, les pots de confiture et enquille des toasts dans le grille-pain. Puis ils prennent le petit déjeuner ensemble. Frédéric s’attarde ensuite dans la salle de bains. Pré-shave Helena Rubinstein et rasoir Braun ; il est maintenant rasé de frais, les baffies à la Mac-Kac coupées au cordeau ! Il a troqué sa robe de chambre contre un pantalon gris, un blazer, une chemise bleue à col blanc et une cravate unie, grise. Le besoin de s’habiller comme un P-DG qui a rendez-vous avec ses personnages. Être à la hauteur pour les accueillir. Françoise part lui chercher la tasse de café qui accompagne le « rituel du matin ». Quand elle entre dans le bureau, Frédéric est déjà à sa table de travail, face à l’IBM. Mais le pêcheur de mots n’a pas encore largué les amarres. Il est immobile, les yeux fixes, l’air triste, absent, englué dans son histoire comme les braves vieilles mouches d’autrefois l’étaient dans les serpentins du papier collant. Elle connaît trop son homme pour ne pas avoir compris la signification de ce début de méditation désenchantée.

Quelques semaines plus tôt, il a achevé Dis bonjour à la dame dans l’enthousiasme. Heureux d’avoir campé Son Altesse boulimique Béru Ier roi des Naves au mieux de sa forme. La scène béruréenne ponctuée d’un Tu vas voir, salope, si j’sus pas Victor Hugo ! a mis aux anges de Caro ; lui qui connaît les états d’âme de son gendre-écrivain mieux que personne. Françoise, elle, derrière l’exaltation de la création, a deviné la souffrance qui gagnait son homme au fur et à mesure de l’écriture de La Vie privée de Walter Klozett, entamée dans la foulée du précédent. Sans même un jour de repos. Elle a même eu peur qu’il ne détruise le manuscrit juste après le mot fin. Il en a déjà confié un entier à la cheminée, puis un autre qu’elle a recollé feuille après feuille. Elle ne veut plus revivre une telle tentative d’autodestruction : Dard tuant San-Antonio !

Walter Klozett les a laissés tous les deux en miettes. Elle, paniquée tout au long des 200 pages, doutant de ce qu’elle lisait. Félicie, Béru et le Vieux confondant San-Antonio avec quelqu’un d’autre et l’appelant « Mon cher Walter » ! Non, ce n’était pas possible. Elle qui rit tant depuis dix ans à découvrir avant tout le monde les turpitudes de la bande à San-A. a tremblé pour la première fois devant la mise en scène de ce dédoublement de personnalité. Elle sait son mari maniaco-dépressif, elle ne veut pas d’un schizophrène. Frédéric est sorti du roman moralement épuisé, conscient d’avoir créé un monstre au point de douter un instant de la manière de conclure. Et puis, il a eu cette idée géniale : la démission de San-A. de la police, rédigée sur papier glacé. Et celle de Béru qui figurera, il l’espère, en bonne place dans la prochaine anthologie du pet : Ce matin, le Vieux a voulu me téléphoner. Ça tombait bien ; j’avais justement besoin de loufer, j’ai mis l’écouteur devant mon dargif et j’y ai balancé le pet du siècle dans les trompes d’Eustache. Dedieu, j’y ai foutu tout mon cœur, il a été si tant tellement violent que mon Éminence ressemble à une photo aérienne de la Beauce à l’époque des labours. Restait à fonder une agence privée, voilà qui est fait. Elle va offrir à tous une liberté renouvelée. A priori, tout est rentré dans l’ordre ; il paraît même que les directeurs du Fleuve Noir tiennent Walter Klozett pour un des meilleurs de la série.

Le rituel du matin a rassuré Françoise, même si cette routine commence presque toujours par un moment de déprime de son Frédéric. Ou plutôt, aujourd’hui, d’absence inquiète. D’habitude, comme il l’avoue volontiers : Trois cafés, je réfléchis, j’essaye de tricher. Je me dis : ah tiens, je suis mal rasé, je vais me couper trois poils de plus. Besoin de retarder le moment fatidique. Je dis à Françoise « j’ai la frousse ». J’ai peur comme un acteur qui va entrer en scène. Et puis je me mets à ma machine, je commence, deux ou trois mots… et je sens cette espèce de paix qui entre en moi, ce bien-être, cette volupté. Mais ce matin Frédéric est englué dans ses contradictions ; il a beau se sentir en manque d’écriture, il n’arrive pas à surmonter cette inévitable période d’effroi à la perspective de travailler. Pourtant, il sait qu’il sera heureux, une fois devant la page noircie. N’a-t-il pas dit au dernier journaliste venu l’interviewer : Je ne suis pas un écrivain de plume mais un écrivain de papier  ? À croire que l’aventure Walter Klozett a laissé des traces. Il lui faut oublier le commissaire le temps d’un « gros San-Antonio ». Décider de faire un livre ! Un vrai ! J’y pense et aussitôt la peur me prend. Je me dis : la machine va gripper. Elle va s’enrayer.

Ou alors, pour une fois, un San-Antonio sans le commissaire ; voilà, c’est cela, l’idée ; laisser la parole à Béru, qu’il se raconte, ce gros porc lubrique, 400 pages pour lui tout seul ! Béru se confiant à un magnéto pour immortaliser le tout, à la manière de Sophie Lannes, quand elle est venue le « faire accoucher » de son autobiographie, Je le jure. Je vais mettre mon Béru le Valeureux en danger de mort, en urgence de confidences à sa Marie-Marie, en besoin de testamenter avant le grand plongeon.

Frédéric se saisit de sa main gauche et la pose sur le bord de l’IBM, les doigts à portée de touches. La paralysie n’est pas complète et il peut confier la moitié gauche du clavier à l’agilité relative de ses index et majeur. Trois feuilles blanches et deux carbones sont glissés dans la machine. Les premières lettres s’impriment, sous l’encre noire du ruban tricolore, accompagnées de leur discret cliquetis électrique.

FACE 1

Cinq, trois, deux, quatre, zéro… On va voir si ça fonctionne, ce fourbi. Je crois que c’est ce bitougno qui renroule. On va toujours ess…

S

Saint-Locdu-le-Vieux

Deux villages de France rythment la vie des deux principaux protagonistes des San-Antonio. Le havre de paix de San-A. se trouve à Saint-Cloud, tandis que Saint-Locdu-le-Vieux est le village natal et d’enfance de Béru, dit Sandre dans sa jeunesse. À ce dernier village, désignant un gros bourg imaginaire de la campagne normande, sont associées deux énigmes.

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