Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #3
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304349
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:
L’important reste à faire : écrire ce manifeste, dont tout dépend. Il faut que ce soit un éclair dans la nuit, qui atteigne au cœur ces hommes prêts à s’entre-tuer, qui les pénètre d’évidence, et les redresse tous, dans un même élan !
Déjà, des mots, sans lien, s’entrechoquent dans sa tête. Des phrases, même, s’ébauchent, avec des sonorités de meetings :
« Armées ennemies… Pourquoi, ennemies ? Français, Allemands… Hasard de naissance… Des hommes, les mêmes ! Majorité d’ouvriers, de paysans. Des travailleurs ! Travailleurs ! Pourquoi ennemis ? Nationalités différentes ? Mais intérêts identiques ! Tout les lie ! Tout fait d’eux des alliés naturels !… »
Il tire de sa poche un carnet, un bout de crayon : « Si je notais déjà, à tout hasard, ce qui me vient ? »
Français, Allemands. Tous frères ! Vous êtes pareils ! Et pareillement victimes ! Victimes de mensonges imposés ! Aucun de vous n’a quitté, de son gré, sa femme, ses enfants, sa maison, son usine, son magasin, son champ, pour servir de cible à d’autres travailleurs pareils à lui ! Même horreur de la mort. Même répugnance à tuer. Même conviction que toute existence est sacrée. Même conscience que la guerre est absurde. Même désir de s’évader de ce cauchemar, de retrouver, au plus tôt, femme, enfants, travail, liberté, paix ! Et, pourtant, vous voilà aujourd’hui face à face, avec des balles dans vos fusils, stupidement prêts à vous entre-tuer au premier signal, sans vous connaître, sans aucun motif de haine, sans même savoir pourquoi on vous force à devenir des meurtriers !
Le train ralentit et stoppe.
— « Lausanne ! »
Mille souvenirs… Sa chambre de sapin blond, à la pension Cammerzinn… Sophia…
Pour n’être pas reconnu, il résiste à la tentation de descendre. Il écarte un peu le rideau. La gare, les quais, le kiosque à journaux… C’est sur le 3e quai, là-bas, qu’il a fait les cent pas, un soir d’hiver, avec Antoine, avant de revenir à Paris pour la mort de son père… Il lui semble que ce voyage avec son frère date de dix ans !
Des gens vont et viennent, dans le couloir, portant des valises, traînant des enfants. Deux gendarmes passent, inspectent le convoi. Un couple âgé entre dans le compartiment et s’installe. L’homme, un vieil ouvrier aux mains durcies par le travail, qui a mis pour voyager ses habits du dimanche, enlève sa veste, sa cravate, s’éponge le front et allume un cigare. La femme a pris la veste, la plie soigneusement et la garde sur ses genoux. Jacques, enfoncé dans son coin, a repris son carnet. Fébrilement, il griffonne :
En moins de deux semaines, folie collective, démoniaque. L’Europe entière ! La presse, les fausses nouvelles. Tous les peuples, grisés par les mêmes mensonges ! Ce qui, hier encore, semblait impossible, odieux, est devenu inévitable, nécessaire, légitime !… Partout, les mêmes foules, artificiellement fanatisées, chauffées à blanc, prêtes à se ruer les unes contre les autres, sans savoir pourquoi ! Mourir et tuer, devenus synonymes d’héroïsme, de suprême noblesse !… Pourquoi tout ça ? Pour qui ? Les responsables, où sont-ils ?
Les responsables… il prend dans son portefeuille un feuillet plié. C’est une phrase que Vanheede a extraite pour lui d’un livre sur Guillaume II, une phrase d’un discours prononcé par le Kaiser : Je suis persuadé que la plupart des conflits entre nations sont le résultat des manœuvres et des ambitions de quelques ministres, qui usent de ces moyens criminels, à seule fin de conserver leur pouvoir et d’accroître leur popularité.
« Il faudrait retrouver le texte allemand », se dit-il. « Pour pouvoir leur dire : “Voyez ! Votre Kaiser lui-même !…” Retrouver le texte. Où ? Comment ?… Vanheede ? Impossible d’écrire, Meynestrel a défendu… Retrouver le texte !… À la bibliothèque de Bâle ? Mais, le titre du livre ? Et le temps de chercher… Non… Pourtant !… Retrouver le texte !… » Le sang lui monte à la tête, l’étourdit. « Les responsables… Les responsables… » Il s’agite, change de pose. Ces gens l’exaspèrent. La vieille le suit des yeux, avec étonnement. Elle est assise en face de lui sur la banquette trop haute ; elle porte des bottines noires et des bas blancs ; les cahots balancent ses petites jambes… « Les responsables… Retrouver le texte… » Si la vieille continue à le regarder, il… Elle prend dans son cabas une tranche de pain et des mirabelles ; elle mâche avec lenteur, et crache les noyaux dans le creux de sa main, où brille une alliance. Sur son front, une mouche qu’elle ne paraît pas sentir, va et vient, comme sur un mort… Intolérable !
Il se lève.
Comment retrouver ce texte… À Bâle ? Non, non, peine perdue… Trop tard… Il sait qu’il ne le retrouvera pas !
Avide de fraîcheur, il gagne le couloir et s’agrippe des deux mains à la fenêtre. Des nuées sombres coiffent maintenant la chaîne des Alpes. « Il va y avoir de l’orage. Voilà pourquoi il fait si lourd… »
Le lac, vu de haut, a la densité du mercure, son éclat mort. Les vignes sulfatées, qui dévalent jusqu’au rivage, sont d’un bleu de poison.
« Les responsables… Quand on recherche un incendiaire, on se demande d’abord à qui l’incendie profitera… » Il s’éponge la figure, reprend son crayon, et, debout, adossé au chambranle, s’efforçant d’être indifférent à tout, à la vieille, à cette touffeur d’orage, aux mouches, au bruit, aux secousses, au paysage, à tout l’univers hostile, il note, fiévreusement :
Une puissance occulte, l’État, a disposé de vous comme le fermier de son bétail !… L’État ! Qu’est-ce que l’État ? L’État français, l’État allemand, sont-ils les représentants authentiques, autorisés, du peuple ? les défenseurs des intérêts de la majorité ? Non ! L’État, en France comme en Allemagne, c’est le représentant d’une minorité, c’est le chargé d’affaires d’une association de spéculateurs dont l’argent seul a fait le pouvoir, et qui sont aujourd’hui maîtres des banques, des grandes sociétés, des transports, des journaux, des entreprises d’armement, de tout ! Maîtres absolus d’un système social vassalisé, qui sert les avantages de quelques-uns aux dépens du plus grand nombre ! Ce système, nous l’avons vu à l’œuvre, ces dernières semaines ! Nous avons vu ses rouages compliqués briser une à une toutes les résistances pacifiques ! Et c’est lui, aujourd’hui, qui vous jette, baïonnette au canon, sur la frontière, pour la défense d’intérêts qui sont étrangers, qui sont même funestes, à la presque totalité d’entre vous !… Ceux qui vont se faire tuer, ont le droit de se demander à qui profitera leur sacrifice ! Le droit, avant de donner leur peau, de savoir à qui, à quoi, ils la donnent !…
Eh bien, les premiers responsables, ce sont ces minorités d’exploiteurs publics, les grands financiers, les grands industriels qui, de pays à pays, se font une concurrence acharnée, et qui n’hésitent pas, aujourd’hui, à immoler le troupeau pour consolider leurs privilèges, pour accroître encore leur prospérité ! Une prospérité qui, loin d’enrichir les masses et d’améliorer leur sort, ne servira qu’à assujettir davantage ceux d’entre vous qui échapperont au massacre !…
Mais ces exploiteurs ne sont pas les seuls responsables. En chaque pays, ils se sont assuré, dans le personnel des gouvernements, des soutiens, des auxiliaires… Parmi les responsables, il y a, au second rang, cette poignée d’hommes d’État mégalomanes, dénoncés par le Kaiser lui-même…