Citadelle
- Автор: де Сент-Экзюпери Антуан
- Год: 2009
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Citadelle». Краткое содержание книги:
Il en est d'autres parmi les hommes qui, bien au contraire, furent tourment�s par un amour informulable et singulier. Car tu es �mu par celle-l� seule qui est permanente et bien fond�e, ni m�tiss�e de p�te dans sa chair, ni pourrie de langage dans sa religion ou ses coutumes, et qui ne sort point de cette lessive de peuples o� tout s'est m�lang� et qui est glacier fondu en mare. Qu'elle �tait belle, cette bien-aim�e si jalousement cultiv�e, dans ses aromates et ses jardins et ses coutumes!
Mais les uns comme les autres et moi-m�me, une fois le d�sert franchi, nous butions sur l'imp�n�trable. Car, qui s'oppose � toi, t'ouvre le chemin de son c�ur, comme � ton �p�e celui de sa chair et tu peux esp�rer le vaincre, l'aimer ou en mourir, mais que peux-tu contre qui t'ignore? Et c'est quand me vint ce tourment que pr�cis�ment nous d�couvr�mes que tout autour du mur sourd et aveugle, le sable montrait une zone plus blanche d'�tre trop riche en ossements qui sans doute t�moignaient du sort des d�l�gations lointaines, semblable qu'elle �tait � la frange d'�cume o� se r�sout, le long d'une falaise, la houle que vague par vague d�l�gue la mer.
Mais comme, le soir venu, je consid�rais du seuil de ma tente ce monument imp�n�trable qui durait au milieu de nous, je m�ditai et il me parut que bien plus que la ville � prendre c'�tait nous qui subissions un si�ge. Si tu incrustes une semence dure et ferm�e dans une terre fertile, ce n'est point ta terre qui, de l'entourer, assi�ge ta semence. Car ta semence quand elle craquera, sa graine �tablira son r�gne sur ta terre. �S'il est, par exemple, derri�re les murs, me disais-je, tel ou tel instrument de musique ignor� de nous et s'il en est tir� des m�lodies �pres ou m�lancoliques, et d'un go�t pour nous encore inconnu, l'exp�rience m'enseigne qu'une fois forc�e cette r�serve myst�rieuse et r�pandus mes hommes parmi ses biens je les retrouverai plus tard, dans les soir�es de mes campements s'exer�ant � tirer de ces instruments peu usuels telle m�lodie d'un go�t neuf pour leurs ch�urs. Et leurs c�urs en seront chang�s.
�Vainqueurs ou vaincus, me disais-je, comment saurai-je distinguer! Tu consid�res cet homme muet parmi la foule. Elle l'entoure et le presse et le force. S'il est contr�e vide elle l'�crase. Mais s'il est d'un homme habit� et construit � l'int�rieur, comme de la danseuse que je fis danser, et s'il parle, alors ayant parl� il a dans ta foule pouss� ses racines, nou� ses pi�ges, �tabli son pouvoir et voil� ta foule, s'il se met en marche, qui se met en marche derri�re lui en multipliant sa puissance.
�Il suffit que ce territoire abrite quelque part un seul sage bien prot�g� par son silence, et devenu au c�ur de ses m�ditations, pour qu'il �quilibre le poids de tes armes car il est semblable � une graine. Et comment le distinguerais-tu pour le d�capiter? Il ne se montre que par son pouvoir et dans la seule mesure o� son �uvre est faite. Car il en est ainsi de la vie qui est toujours en �quilibre avec le monde. Et tu ne peux lutter que contre le fou qui te propose des utopies mais non contre celui qui pense et construit le pr�sent puisque le pr�sent est tel qu'il le montre. Il en est ainsi de toute cr�ation, car le cr�ateur n'y appara�t point. Si de la montagne o� je t'ai conduit tu vois ainsi r�solus tes probl�mes, et non autrement, comment te d�fendrais-tu contre moi? Il faut bien que tu sois quelque part.
�Ainsi de ce barbare qui ayant crev� des remparts et forc� le palais royal fit irruption face � la reine. Or la reine ne disposait d'aucun pouvoir, tous ses hommes d'armes �tant morts.
�Quand tu fais une erreur dans le jeu que tu jouais par simple go�t du jeu, te voil� rouge, humili� et d�sireux de r�parer ta faute. Cependant il n'est point de juge pour te fl�trir sinon ce personnage que tel jeu d�liait en toi et qui proteste. Et tu te gardes des faux pas dans la danse bien que ni l'autre danseur ni personne n'ait qualit� pour te les reprocher. Ainsi pour te faire mon prisonnier je n'irai point te montrer ma puissance mais je te donnerai le go�t de ma danse. Et tu viendras o� je voudrai.
�C'est pourquoi la reine, se tournant vers le roi barbare quand il creva la porte et surgit en soudard la hache au poing et tout fumant de sa puissance, et plein d'un �norme d�sir d'�tonner, car il �tait vaniteux et vantard, eut un sourire triste, comme de d�ception secr�te, et d'indulgence un peu us�e. Car rien ne l'�tonnait sinon la perfection du silence. Et tout ce bruit, elle ne daignait point l'entendre, de m�me que tu ignores les travaux grossiers des �goutiers, bien que tu les acceptes comme n�cessaires.
�Dresser un animal, c'est l'enseigner � agir dans la seule direction pour lui efficace. Quand tu veux sortir de chez toi tu fais le tour, sans y r�fl�chir, par la porte. Quand ton chien veut gagner son os, il te fera les actes sollicit�s de lui car il a observ� peu � peu qu'ils �taient chemin le plus court vers sa r�compense. Bien qu'en apparence ils n'aient point de rapport avec l'os. Cela se fonde sur l'instinct m�me et non sur le raisonnement. Ainsi le danseur conduit la danseuse par des r�gles du jeu qu'ils ignorent eux-m�mes. Qui sont langage cach� comme de toi � ton cheval. Et tu ne saurais me dire exactement les mouvements qui te font ob�ir de ton cheval.
�Or la faiblesse du barbare �tant qu'il voulait d'abord �tonner la reine, son instinct lui enseigna vite qu'il n'�tait qu'un chemin, tous les autres chemins la rendant plus lointaine, plus indulgente et plus d��ue, et il commen�a de jouer du silence. Ainsi commen�ait-elle elle-m�me de le changer � sa fa�on, pr�f�rant au bruit de la hache les r�v�rences silencieuses.�
Ainsi me semblait-il qu'� entourer ce p�le qui nous for�ait de regarder vers lui, bien qu'il ferm�t les yeux d�lib�r�ment, nous lui faisions jouer un r�le dangereux car il recevait de notre audience le pouvoir de rayonnement d'un monast�re.
C'est pourquoi, ayant r�uni mes g�n�raux, je leur dis:
�Je prendrai la ville par l'�tonnement. Il importe que ceux de la ville nous interrogent sur quelque chose.�
Mes g�n�raux assagis par l'exp�rience et quoique n'ayant rien compris de mes paroles, firent divers bruits d'assentiment.
Je me souvenais �galement d'une r�plique qu'opposa mon p�re � certains, qui lui objectaient que les hommes, dans les grandes choses, ne c�daient qu'� de grandes forces:
�Certes, leur avait-il r�pondu. Mais vous ne risquez point de vous contredire car vous dites qu'une force est grande quand elle fait c�der les forts. Or voici un marchand vigoureux, arrogant et avare. Il transporte une fortune de diamants, lesquels sont cousus dans sa ceinture. Et voici un bossu ch�tif, pauvre et prudent qui n'est point connu du marchand, parle un autre langage que le sien, et souhaite cependant de s'attribuer les pierres. Tu ne vois point o� loge la force dont il dispose?
��Nous ne le voyons point, dirent les autres.
��Cependant, poursuivit mon p�re, le ch�tif ayant abord� le g�ant l'invite, comme il fait chaud, � partager son th�. Et tu ne risques rien quand tu portes des pierres cousues dans ta ceinture � partager le th� d'un bossu ch�tif.
��Certes, rien, dirent les autres.
��Et cependant � l'heure de la s�paration, le bossu emporte les pierres, et le marchand cr�ve de rage, musel� jusque dans ses poings par la danse que l'autre lui a dans�e.
��Quelle danse? firent les autres.
��Celle de trois d�s taill�s dans un os�, r�pondit mon p�re.
Puis il leur expliqua:
�Il y a que le jeu est plus fort que l'objet du jeu. Toi g�n�ral, tu gouvernes dix mille soldats. Ce sont les soldats qui d�tiennent les armes. Ils sont tous solidaires les uns des autres. Et cependant tu les envoies se jeter l'un l'autre en prison. Car tu ne vis point des choses mais du sens des choses. Quand le sens des diamants fut d'�tre caution des d�s ils coul�rent dans la poche du bossu.�
Les g�n�raux qui m'entouraient cependant s'enhardirent:
�Mais comment les atteindrais-tu, ceux de la ville, s'ils refusent de t'�couter?