Citadelle
- Автор: де Сент-Экзюпери Антуан
- Год: 2009
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Citadelle». Краткое содержание книги:
�Qu'as-tu? dis-je � un homme qui titubait.
��Je suis aveugle.�
Je fis �ventrer deux chameaux sur trois et nous b�mes l'eau des visc�res. Les survivants nous les charge�mes de la totalit� des outres vides et, gouvernant cette caravane, j'exp�diai des hommes vers le puits d'El Ksour que l'on disait douteux.
�Si El Ksour est tari, leur dis-je, vous mourrez l�-bas aussi bien qu'ici.�
Mais ils revinrent apr�s deux journ�es sans �v�nements qui me co�t�rent le tiers de mes hommes.
�Le puits d'El Ksour, t�moign�rent-ils est une fen�tre sur la vie.�
Nous b�mes et ralli�mes El Ksour pour boire encore et refaire les provisions d'eau.
Le vent de sable s'apaisa et nous parv�nmes � El Ksour dans la nuit. Il �tait l�, autour du puits, quelques �pineux. Mais au lieu de squelettes sans feuilles nous aper��mes d'abord des sph�res d'encre emmanch�es sur des b�tons maigres. Nous ne compr�mes point d'abord la vision, mais quand nous f�mes � proximit� de ces arbres ils firent, l'un apr�s l'autre, comme explosion avec un grand bruit de col�re. La migration de corbeaux qui les avaient choisis comme perchoirs les ayant d�pouill�s d'un seul coup, comme une chair qui e�t �clat� autour de l'os. Leur vol �tait si dense que malgr� l'�clatante pleine lune il nous tenait dans l'ombre. Car les corbeaux, loin de s'�loigner, agit�rent longtemps sur nos fronts leur tourbillon de cendre noire.
Nous en tu�mes trois mille car nous manquions de nourriture.
Ce fut une f�te extraordinaire. Les hommes b�tirent des fours de sable qu'ils emplirent de bouse s�che, laquelle brillait clair comme du foin. Et la graisse des corbeaux parfuma l'air. L'�quipe de garde autour du puits man�uvrait sans repos une corde de cent vingt m�tres qui accouchait la terre de toutes nos vies. Une autre �quipe distribuait l'eau � travers le camp comme elle l'e�t fait pour des orangers dans la s�cheresse.
J'allais ainsi, de mes pas lents, regardant revivre les hommes. Puis je m'�loignais d'eux, et, une fois rentr� dans ma solitude, j'adressai � Dieu cette pri�re:
�J'ai vu, Seigneur, au cours d'une m�me journ�e, la chair de mon arm�e s'ass�cher puis revivre. Elle �tait d�j� semblable � une �corce de bois mort, or la voici dispose et efficace. Nos muscles rafra�chis nous porteront o� nous voudrons. Et cependant il s'en est fallu d'une heure de soleil et nous �tions effac�s de la terre, nous et la trace de nos pas.
�J'ai entendu rire et chanter. L'arm�e que j'emporte avec moi est cargaison de souvenirs. Elle est clef d'existences lointaines. Repose sur elle des esp�rances, des souffrances, des d�sespoirs et des joies. Elle n'est point autonome mais mille fois li�e. Et cependant il s'en est fallu d'une heure de soleil et nous �tions effac�s de la terre, nous et la trace de nos pas.
�Je les m�ne vers l'oasis � conqu�rir. Ils seront semence pour la terre barbare. Ils apporteront nos coutumes � des peuples qui les ignorent. Ces hommes qui mangent et boivent et ne vivent ce soir que d'une vie �l�mentaire, � peine se seront-ils montr�s dans les plaines fertiles, que tout y changera non seulement des coutumes et du langage, mais de l'architecture des remparts et du style des temples. Ils sont lourds d'un pouvoir qui agira le long des si�cles. Et cependant il s'en est fallu d'une heure de soleil et nous �tions effac�s de la terre, nous et la trace de nos pas.
�Ils ne le savent point. Ils avaient soif, ils sont satisfaits pour leur ventre. Cependant l'eau du puits d'El Ksour sauve des po�mes et des villes et de grands jardins suspendus � car il �tait de ma d�cision d'en faire b�tir. L'eau du puits d'El Ksour change le monde. Et cependant une heure de soleil l'e�t pu tarir et nous e�t effac�s de la terre, nous et la trace de nos pas.
�Ceux qui en revinrent les premiers nous dirent: �Le puits d'El Ksour est une fen�tre sur la vie.� Tes anges �taient pr�ts de te r�colter mon arm�e dans leurs grandes corbeilles et de te la verser dans ton �ternit� comme une �corce de bois mort. Nous les avons fuis par ce trou d'aiguille. Je ne sais plus m'y reconna�tre. D�sormais si je consid�re un simple champ d'orge sous le soleil, en �quilibre entre la boue et la lumi�re et capable de nourrir un homme, j'y verrai v�hicule ou passage secret, quoique ignorant ce dont il est le charroi ou le chemin. J'ai vu sortir des villes, des temples, des remparts et de grands jardins suspendus du puits d'El Ksour.
�Mes hommes boivent et songent � leur ventre. Il n'est rien en eux que plaisir du ventre. Ils sont mass�s autour du trou d'aiguille. Et il n'est rien au fond du trou d'aiguille que clapotis d'une eau noire quand un r�cipient la tourmente. Mais d'�tre vers�e sur la graine s�che et qui ne conna�t rien de soi sinon son plaisir de l'eau, elle r�veille un pouvoir ignor� qui est de villes, de temples, de remparts et de grands jardins suspendus.
�Je ne sais plus m'y reconna�tre si Tu n'es clef de vo�te et commune mesure et signification des uns et des autres. Le champ d'orge et le puits d'El Ksour et mon arm�e, je n'y d�couvre que mat�riaux en vrac, s'il n'est point Ta pr�sence au travers qui me permette d'y d�chiffrer quelque ville cr�nel�e qui se b�tit sous les �toiles.�
CLVII
Nous f�mes bient�t en vue de la ville. Mais nous n'en d�couvr�mes rien, sinon des remparts rouges d'une hauteur inusit�e et qui tournaient vers le d�sert une sorte d'envers d�daigneux, d�pouill�s qu'ils �taient d'ornements, de saillies, de cr�neaux, et con�us de toute �vidence pour n'�tre point observ�s du dehors.
Quand tu regardes une ville elle te regarde. Elle dresse contre toi ses tours. Elle t'observe de derri�re ses cr�neaux. Elle te ferme ou t'ouvre ses portes. Ou bien elle d�sire �tre aim�e ou te sourire et tourne en ta direction les parures de son visage. Toujours quand nous prenions les villes il nous semblait, tant elles avaient bien �t� b�ties en vue du visiteur, qu'elles se donnaient � nous. Portes monumentales et avenues royales, que tu sois chemineau ou conqu�rant, tu es toujours re�u en prince.
Mais le malaise s'empara de mes hommes quand les remparts, peu � peu grandis par l'approche, nous parurent si visiblement nous tourner le dos dans un calme de falaise, comme s'il n'�tait rien hors de la ville.
Nous us�mes la premi�re journ�e � en faire le tour, lentement, cherchant quelque br�che, quelque d�faut, ou � tout le moins quelque issue mur�e. Il n'en �tait point. Nous cheminions � port�e de fusil mais aucune riposte ne rompait jamais le silence bien qu'il arriv�t que quelques-uns de mes hommes dont le malaise allait s'aggravant tirassent eux-m�mes des salves de d�fi. Mais il en �tait de cette cit� derri�re ses remparts comme du ca�man sous sa carapace qui ne daigne m�me pas pour toi sortir d'un songe.
D'une �minence lointaine qui, sans surplomber les remparts, permettait un regard rasant, nous observ�mes une verdure serr�e comme du cresson. Or, � l'ext�rieur des remparts, on n'e�t point d�couvert un seul brin d'herbe. Il n'�tait plus, � l'infini, que sable et rocaille us�s de soleil, tant les sources de l'oasis avaient �t� patiemment drain�es pour le seul usage int�rieur. Ces remparts retenaient toute v�g�tation comme le casque une chevelure. Nous d�ambulions stupides � quelques pas d'un paradis trop dense, d'une �ruption d'arbres, d'oiseaux, de fleurs, �trangl�e par la ceinture des remparts comme pour le basalte d'un crat�re.
Quand les hommes eurent bien connu que le mur �tait sans fissures, une part d'entre eux fut prise de peur. Car cette ville jamais, de m�moire d'homme, n'avait donc ni d�l�gu� ni accueilli de caravane. Aucun voyageur n'avait apport� avec son bagage l'infection de coutumes lointaines. Aucun marchand n'y avait introduit l'usage d'un objet ailleurs familier. Aucune fille captur�e au loin n'avait vers� sa race dans la leur. Il semblait � mes hommes palper l'�corce d'un monstre informulable qui ne poss�d�t rien en commun avec les peuples de la terre. Car les �les les plus perdues, des naufrages de navires les ont une fois ab�tardies, et tu trouves toujours quelque chose pour �tablir ta parent� d'homme et forcer le sourire. Mais ce monstre, s'il se montrait, ne montrerait point de visage.