Citadelle
- Автор: де Сент-Экзюпери Антуан
- Год: 2009
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Citadelle». Краткое содержание книги:
Me hantait donc cette image d'une g�n�ration install�e en intruse dans la coquille de l'autre. Et m'apparaissaient essentiels les rites qui dans mon empire obligent l'homme � d�l�guer ou recevoir son h�ritage. J'ai besoin d'habitants chez moi, non de campeurs, et qui ne viendraient de nulle part.
C'est pourquoi je t'imposerai comme essentielles les longues c�r�monies par lesquelles je recoudrai les d�chirures de mon peuple afin que rien de son h�ritage ne soit perdu. Car l'arbre certes ne se pr�occupe point de ses graines. Quand le vent les arrache et les emporte, cela est bien. Car l'insecte certes ne se pr�occupe point de ses �ufs. Le soleil les �l�vera. Tout ce que poss�dent ceux-l� tient dans leur chair et se transmet avec la chair.
Mais que deviendras-tu si nul ne t'a pris par la main afin de te montrer les provisions d'un miel qui n'est point des choses mais du sens des choses? Visibles certes sont les caract�res du livre. Mais je te dois supplicier pour te faire don de ces clefs du po�me.
Ainsi des fun�railles que je veux solennelles. Car il ne s'agit point de ranger un corps dans la terre. Mais de recueillir sans en rien perdre, comme d'une urne parce qu'elle s'est bris�e, le patrimoine dont ton mort fut d�positaire. Il est difficile de tout sauver. Les morts sont longs � recueillir. Il te faut longtemps les pleurer et m�diter leur existence et f�ter leur anniversaire. Il te faut bien des fois te retourner pour observer si tu n'oublies pas quelque chose.
Ainsi des mariages qui pr�parent les craquements de la naissance. Car la maison qui vous enferme devient cellier et grange et magasin. Qui peut dire ce qu'elle contient? Votre art d'aimer, votre art de rire, votre art de go�ter le po�me, votre art de ciseler l'argent, votre art de pleurer et de r�fl�chir, il vous faudra bien les ramasser pour d�l�guer � votre tour. Votre amour je le veux navire pour cargaison qui doit franchir l'ab�me d'une g�n�ration � l'autre et non concubinage pour le partage vain de provisions vaines.
Ainsi des rites de la naissance car il s'agit l� de cette d�chirure qu'il importe de r�parer.
C'est pourquoi j'exige des c�r�monies quand tu �pouses, quand tu accouches, quand tu meurs, quand tu te s�pares, quand tu reviens, quand tu commences de b�tir, quand tu commences d'habiter, quand tu engranges tes moissons, quand tu inaugures tes vendanges, quand s'ouvrent la guerre ou la paix.
Et c'est pourquoi j'exige que tu �duques tes enfants afin qu'ils te ressemblent. Car ce n'est point d'un adjudant de leur transmettre un h�ritage, lequel ne peut tenir dans son manuel. Si d'autres que toi le peuvent instruire de ton bagage de connaissances comme de ton petit bazar d'id�es, il perdra s'il t'est retranch�, tout ce qui n'est point �non�able et ne tient pas dans le manuel.
Tu les b�tiras � ton image de peur que plus tard ils ne tra�nent, sans joie, dans une partie qui leur sera campement vide, dont, faute d'en conna�tre les clefs, ils laisseront pourrir les tr�sors.
CLIV
M'�pouvantaient les fonctionnaires de mon empire car ils se montraient optimistes:
�Cela est bon ainsi, disaient-ils. La perfection est hors d'atteinte.�
Certes est hors d'atteinte la perfection. Elle n'a d'autre sens que celui d'�toile pour guider ta marche. Elle est direction et tendance vers. Mais la marche compte seule et il n'est point de provisions au sein desquelles tu te puisses asseoir. Car alors meurt le champ de force qui seul t'anime et te voil� comme un cadavre.
Et si quelqu'un n�glige l'�toile c'est qu'il veut s'asseoir et dormir. Et o� t'assois-tu? Et o� dors-tu? Je ne connais point de lieu de repos. Car tel lieu s'il t'exalte c'est qu'il est un objet de ta victoire. Mais autre est le champ de bataille o� tu respires cette victoire neuve, autre cette liti�re que tu en fais quand tu pr�tends en vivre.
A quelle �uvre t�moin compares-tu la tienne pour t'en satisfaire?
Car tu t'�tonnes du pouvoir de mes rites ou de mon chemin de campagne. Et t'�tonnant tu es aveugle.
Observe le sculpteur, il porte en lui quelque chose d'in�non�able. Car n'est jamais �non�able ce qui est de l'homme et non du squelette d'un homme pass�. Et le sculpteur p�trit pour le transporter un visage de glaise.
Or donc tu cheminais et tu es pass� devant son �uvre et tu as regard� ce visage peut-�tre arrogant ou peut-�tre m�lancolique, puis tu as continu� ton chemin. Et voici que tu n'�tais plus le m�me. Faiblement converti, mais converti, c'est-�-dire tourn� et pench� dans une nouvelle direction, pour un temps court peut-�tre, mais pour un temps.
Un homme donc �prouvait un sentiment informula-ble: il a donn� quelques coups de pouce dans la glaise. Il a plac� sa glaise sur ton chemin. Et te voil� charg�, si tu empruntes cette route, du m�me sentiment informu-lable.
Et cela m�me s'il s'est �coul� cent mille ann�es entre son geste et ton passage.
CLVI
Il s'�leva un vent de sable qui charria vers nous des d�bris d'oasis lointaine, et le campement fut combl� d'oiseaux. Il en �tait sous chaque tente qui partag�rent notre vie, non farouches et cherchant ais�ment notre �paule, cependant, faute de nourriture, ils p�rissaient chaque jour par milliers, bient�t secs et craquants comme une �corce de bois mort. Comme ils empestaient l'air je les fis r�colter. On en emplit de grandes corbeilles. Et l'on versa cette poussi�re � la mer.
Quand nous conn�mes pour la premi�re fois la soif, nous assist�mes, � l'heure des chaleurs du soleil, � l'�dification d'un mirage. La ville g�om�trique se refl�tait, pure de lignes, dans les eaux calmes. Un homme devint fou, poussa un cri, et, dans la direction de la ville se prit � courir. Comme le cri du canard sauvage qui �migr� retentit dans tous les canards, je compris que le cri de l'homme avait �branl� les autres hommes. Ils �taient pr�ts, � la suite de l'inspir�, de basculer vers ce mirage et le n�ant. Une carabine bien ajust�e le culbuta. Et il ne fut plus qu'un cadavre, lequel enfin nous rassura.
L'un de mes soldats pleurait.
�Qu'as-tu?� lui dis-je.
Je croyais qu'il pleurait le mort.
Mais il avait d�couvert � ses pieds une de mes �corces craquantes et il pleurait un ciel d�shabill� de ses oiseaux.
�Lorsque le ciel perd son duvet, me dit-il, il y a menace pour la chair de l'homme.�
Nous remont�mes l'ouvrier des entrailles du puits, il s'�vanouit, mais il nous avait pu signifier que le puits �tait sec. Car il est des mar�es souterraines d'eau douce. Et l'eau, quelques ann�es durant, va penchant vers les puits du Nord. Lesquels redeviennent sources de sang. Mais ce puits nous tenait comme un clou dans une aile.
Tous songeaient aux grandes corbeilles pleines d'�corce de bois mort.
Nous ralli�mes cependant le puits d'El Bahr le lendemain soir.
Je convoquai les guides, la nuit venue:
�Vous nous avez tromp�s sur l'�tat des puits. El Bahr est vide. Que ferai-je de vous?�
Luisaient d'admirables �toiles au fond d'une nuit am�re � la fois et splendide. Nous disposions de diamants pour notre nourriture.
�Que ferai-je de vous?� disais-je aux guides.
Mais vaine est la justice des hommes. N'�tions-nous pas tous chang�s en ronces?
Le soleil �mergea, d�coup� par la brume de sable en forme de triangle. Ce fut comme un poin�on pour notre chair. Des hommes churent, frapp�s au cr�ne. Des fous se d�clar�rent en grand nombre. Mais il n'�tait plus de mirages qui les sollicitassent de leurs cit�s limpides. Il n'�tait plus ni mirage ni horizon pur, ni lignes stables. Le sable nous enveloppait d'une lumi�re tumultueuse de four � briques.
Comme je levais la t�te j'aper�us � travers les volutes le tison p�le qui entretenait l'incendie. �Le fer de Dieu, songeais-je, qui nous marque comme des b�tes.�