Le Seigneur des anneaux [1 La fraternité de l'anneau]
- Автор: Толкин Джон Рональд Руэл
- Серия: Le Seigneur des Anneaux #1
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Christian Bourgois
- ISBN: 9782267027419
- Жанр: Фэнтези
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Version 104826 - 2014-09-30 14:40:02 +0200
des mots inouïs furent dits,
des visions furent montrées,
suscitées en dehors du monde
et défendues dans nos contrées.
Un vaisseau neuf ils lui bâtirent
de mithril et de verre elfique
sans rame ou voilure à son mât,
sa proue d’un éclat magnifique :
le Silmaril tel un flambeau,
tel un drapeau de flamme vive
par Elbereth y fut placé
pour le guider vers d’autres rives ;
aussi des ailes immortelles
lui donna-t-elle, et décida
à jamais, pour l’éternité,
sa destinée et son mandat :
quitter le monde, terre et mer,
sillonner le ciel sans rivage ;
suivre la Lune et le Soleil
sur un océan de nuages.
Des hauts sommets de Toujoursoir,
parmi les sources murmurantes,
passé le grand Mur de Montagnes
il s’envola, lumière errante.
Se détournant du Bout du Monde
et voulant retrouver sa terre,
il voyagea entre les ombres,
fulgurante étoile insulaire ;
il vogua au-dessus des brumes,
lointaine flamme étincelante,
merveille du matin naissant
sur les eaux grises de Norlande.
Et sur la Terre du Milieu
passant, il entendit les pleurs
des filles et des femmes elfes
aux Jours Anciens, triste douleur.
Mais un destin pesait sur lui :
jusqu’à la chute de la Lune,
sans jamais plus chercher mouillage
sur ces Rivages d’infortune,
toujours en éternel héraut,
voguer sans jamais faire escale
et porter au loin sa lumière,
Flammifer de l’Occidentale.
Le chant cessa. Frodo ouvrit les yeux et vit Bilbo assis sur son tabouret, au milieu d’un cercle d’auditeurs souriant et applaudissant.
« Maintenant, il faudrait nous la refaire », dit un Elfe.
Bilbo se leva et s’inclina. « Je suis flatté, Lindir, dit-il. Mais ce serait trop fatigant de tout répéter. »
« Pas trop fatigant pour vous, répondirent les Elfes en riant. Vous ne vous lassez jamais de réciter vos propres vers, vous le savez bien. Mais vraiment, nous ne saurions répondre à votre question après une seule audition ! »
« Quoi ! s’écria Bilbo. Vous êtes incapable de dire quels passages sont de moi, et lesquels sont du Dúnadan ? »
« Il n’est pas aisé pour nous de faire la différence entre deux mortels », dit l’Elfe.
« Sornettes, Lindir, fit Bilbo avec un grognement. Si vous n’arrivez pas à distinguer entre un Homme et un Hobbit, votre jugement est moins fin que je ne le croyais. Ils diffèrent autant que des pois et des pommes. »
« Peut-être. Les moutons diffèrent sans doute aux yeux d’autres moutons, répondit Lindir avec un rire. Ou aux yeux des bergers. Mais pour nous, les Mortels n’ont jamais été un objet d’étude. Nous avons d’autres préoccupations. »
« Je ne vais pas discuter avec vous, dit Bilbo. J’ai sommeil, après tant de musique et de chants. Je vous laisse deviner, si le cœur vous en dit. »
Il se leva et vint à la rencontre de Frodo. « Voilà, c’est fait, dit-il à voix basse. Ça s’est mieux passé que je ne l’aurais cru. On ne me demande pas souvent une deuxième audition. Qu’est-ce que tu en as pensé ? »
« Je ne vais pas essayer de deviner », dit Frodo avec le sourire.
« Pas la peine, dit Bilbo. En fait, tout était de moi. Sauf qu’Aragorn a insisté pour que j’y mette une pierre verte. Il semblait y tenir. Je ne sais pas pourquoi. Pour le reste, il considérait visiblement que tout cela me dépassait, et il m’a dit que si j’avais le culot de faire des vers sur Eärendil dans la maison d’Elrond, c’était mon affaire. J’imagine qu’il avait raison. »
« Je ne sais pas, dit Frodo. Ça me semblait convenir, mais je ne saurais dire pourquoi. J’étais assoupi quand tu as commencé, et l’histoire semblait continuer mon rêve. Ce n’est que vers la fin que j’ai compris que c’était vraiment toi qui parlais. »
« N’est-ce pas qu’il est difficile de rester éveillé ici ? On finit par s’y habituer, dit Bilbo. Non qu’un hobbit puisse développer autant d’appétit pour la musique et la poésie, et les contes. Les Elfes semblent en raffoler autant que de la nourriture, ou même davantage. Ils vont continuer longtemps comme ça. Que dirais-tu de nous esquiver pour bavarder encore un peu sans être dérangés ? »
« Est-ce permis ? » dit Frodo.
« Bien sûr. Ce sont des réjouissances, rien de bien important. Tu es libre d’aller et venir à ta guise, tant que tu ne fais aucun bruit. »
Se levant, ils passèrent discrètement dans l’ombre et se dirigèrent vers les portes. Sam demeurait assis là, toujours profondément endormi, le sourire aux lèvres. Malgré tout le plaisir que lui procurait la compagnie de Bilbo, Frodo quitta la Salle du Feu avec une pointe de regret. Comme ils passaient le seuil, une voix claire et solitaire s’éleva en chant.
A Elbereth Gilthoniel,
silivren penna míriel
o menel aglar elenath !
Na-chaered palan-díriel
o galadhremmin ennorath,
Fanuilos, le linnathon
nef aear, sí nef aearon !
Frodo s’arrêta un moment et se retourna. Il vit Elrond dans son fauteuil : le feu jouait sur son visage comme le soleil d’été sur les feuilles. La dame Arwen se trouvait assise près de lui. À sa grande surprise, Frodo vit qu’Aragorn se tenait à côté d’elle : sa cape sombre rejetée en arrière, il semblait vêtu de mailles elfiques, et une étoile brillait sur sa poitrine. Ils se parlaient ; puis tout à coup, Frodo crut voir Arwen se tourner vers lui, et l’éclat de ses yeux tomba sur lui de loin et lui perça le cœur.
Il resta saisi d’enchantement, tandis que ruisselaient les douces syllabes du chant elfique, perles de mots et de musique entremêlés. « C’est un hymne à Elbereth, dit Bilbo. Ils chanteront cela, et bien d’autres chants du Royaume Béni, plusieurs fois ce soir. Viens ! »
Il conduisit Frodo à la petite chambre où il logeait. Elle donnait sur les jardins et regardait au sud par-delà le ravin de la Bruinen. Là, ils s’assirent quelque temps près de la fenêtre, contemplant les étoiles lumineuses au-dessus des escarpements boisés, et s’entretenant à voix basse. Ils ne parlaient plus des menues nouvelles du lointain Comté, ni des ombres et des périls noirs qui les entouraient, mais des belles choses qu’ils avaient vues ensemble dans le monde : les Elfes, les étoiles, les arbres, et le doux déclin de la brillante année au fond des bois.
Enfin, on cogna à la porte. « Vous m’excuserez, dit Sam, passant la tête dans l’entrebâillement, mais je me demandais seulement si vous aviez besoin de quelque chose avant de dormir. »
« Et vous nous excuserez de même, Sam Gamgie, répondit Bilbo. Je suppose qu’il est temps que votre maître aille se coucher ; c’est ce que vous êtes venu nous dire ? »
« Eh bien, m’sieur, il y a un Conseil tôt demain matin, à ce que j’entends, et c’était la première fois qu’il se levait aujourd’hui. »