La victoire d'Angélique
- Автор: Голон Анна, Голон Серж
- Язык: французский
- Жанр: Исторические любовные романы
Электронная книга - «La victoire d'Angélique». Краткое содержание книги:
– Je les ai vus de loin. Leur carrosse était arrêté au bas du grand pré, sur le chemin du Roi. Je ne savais pas ce qu'ils venaient faire là ni ce qu'ils attendaient. Je ne l'ai su que plus tard. Mais c'était la petite qu'ils attendaient, et c'est là qu'ils l'ont attrapée.
– Seigneur ! s'exclama Cantor en blêmissant.
Elle posa vivement sa main sur son bras.
– Elle leur a échappé, vous dis-je ! Mais prenez patience. Laissez-moi poursuivre mon récit. Ils sont revenus le lendemain, tous ces Français, comme des perroquets avec leurs talons rouges, leurs dentelles et plumes. Cette fois, ils sont montés vers le manoir. Madame la gouverneur marchait à leur tête. J'ai dit à mes jeunes frères : « Déguerpissons ! Sortons par l'arrière, et allons nous cacher dans le bois. »
« Ils n'ont trouvé que maison vide. Mais après leur passage, je ne voulais pas revenir dans les murs. J'ai envoyé mes frères loger à la ville, les plus grands chez ces Messieurs de Saint-Sulpice où ils sont élevés, et le plus jeune, chez ma sœur qui est mariée à un officier en garnison au bourg de Saint-Armand. En attendant, j'ai pris logis dans ce magasin. Quelques jours plus tard, j'ai aperçu l'Indien qui tournait aux alentours, cherchant du monde à qui délivrer son message. Je l'ai appelé et il m'a tout raconté.
« Honorine s'est enfuie avec l'aide d'une de leurs sœurs baptisée de la tribu des Agniers et ils l'ont cachée parmi eux, à Khanawake. Mais, quand ils ont vu que cette femme venait la rechercher avec tant de constance et que leurs pères jésuites, croyant bien faire, lui apportaient aide, ils ont été très effrayés. Ce que voyant, ils l'ont confiée à une caravane de citoyens des Cinq-Nations qui, bien que baptisés, souhaitaient se rapprocher de leur pays d'Iroquoisie.
– Elle est sauvée !..., s'écria Cantor en se dressant, et en lançant en l'air son chapeau.
En attrapant les mains de Marie-Ange, il la fit tourner dans une ronde enthousiaste.
– Ma sœur est sauvée ! Petite cousine, vous allégez mon cœur d'un poids sans pareil ! Ce gibier faisandé, ces fauves de Cour ne pourront plus la poursuivre au fond de nos forêts !...
– Ils ne l'ont pas tenté. L'on murmurait que Mme de Gorrestat avait peine à dissimuler son déplaisir devant l'inanité des recherches.
– Quel chemin les gens de Khanawake ont-ils pris pour rejoindre le pays des Cinq-Nations ?
– Je l'ignore. Le baptisé m'a dit que l'itinéraire devait rester secret afin de faire courir le moins de danger possible à l'enfant.
– Soit ! Je trouverai..., mais plus tard. Auparavant, je dois en finir avec le démon. Et croyez-moi, ma mie, ce ne sera pas chose facile que de débarrasser la Terre de sa présence impie.
Comme il ébauchait un mouvement pour prendre congé, la jeune fille le retint.
– Le soir tombe. Vous devriez suivre la route, car cette partie du fleuve n'est pas navigable la nuit. Qu'allez-vous faire à retourner en ville et qu'on vous reconnaisse. Au moins, demeurez jusqu'à demain. Le jour sera neuf et vos forces aussi. Je vais aller vous chercher à manger.
Tandis qu'elle s'éclipsait, Cantor se laissa aller en arrière dans le foin. Il étendit ses membres courbatus. Maintenant qu'il était rassuré sur le sort d'Honorine, il se sentait fourbu. Il n'avait plus la force de penser à rien et il demeurait seulement ébahi de cette rencontre avec Marie-Ange, sa cousine. C'était vrai qu'elle ressemblait à sa mère, et il s'imaginait volontiers que celle-ci devait avoir la même vivacité ailée, dans sa jeunesse à Monteloup. Elle l'avait encore lorsque, sous l'aiguillon d'un travail à accomplir ou d'une directive à donner, toutes choses urgentes à l'habitude, il lui prenait l'idée de courir, de traverser prés ou maisons, de gravir allègrement un escalier ou un sentier des bois, sans souci d'âge ou de dignité de son rang.
Ce qui était surprenant, c'est que Marie-Ange avait aussi d'Angélique quelque chose de son âme, et près d'elle il se sentait en familiarité comme s'il l'avait toujours connue, qu'elle avait partagé ses jeux au Plessis ou à Versailles, dans sa petite enfance.
Elle revint avec de grandes tranches de pain, des charcuteries, un pichet de cidre. Tandis qu'il mangeait, elle s'étendit près de lui dans le foin et lui dit que son père lui proposait de partir en France pour connaître la vie d'une jeune noble française. Appuyé sur un coude, il sentit qu'elle l'examinait avec des yeux brillants de satisfaction.
Cela le gêna un peu. Il ne fallait pas oublier que ces filles canadiennes étaient assez hardies. Privilégiées par leur sexe en ce pays qui manquait de femmes, innocentes et « nature » comme tous les enfants qui naissaient hors des contraintes ou des inégalités d'une vieille société hiérarchisée, elles ne s'embarrassaient pas de « quant-à-soi » et de scrupules qui leur paraissaient sans objet. Les chemins alambiqués de l'Amour décrits par la « Carte du Tendre » et les subtilités des Précieuses parisiennes leur étaient inconnus.
Les curés de leurs paroisses et les religieuses qui les enseignaient avaient bien raison de les faire passer sans attendre de la férule de l'école à celle du mariage. Dès quatorze ans, c'étaient d'accortes petites femmes de colons, prêtes à assumer la solitude de l'hiver, les naissances annuelles, les travaux des champs et de l'étable, en de lointaines censives.
Marie-Ange du Loup, à seize ans, presque dix-sept, n'étant pas mariée, refusant tous les prétendants, et ne se reconnaissant pas de vocation religieuse, se trouvait dans une situation qui n'allait pas tarder à devenir difficile. Elle devait être à la fois plus enfant et plus « mûre » que ses compagnes, nées et élevées comme elle en Nouvelle-France, mais qui, du berceau au mariage, grandissaient étroitement motivées par ce destin de femmes de pionniers, de fondatrices de familles qui les attendait.
Ici, les années de formation mondaine n'étaient pas prises en compte.
– Cousin, n'est-il pas temps que nous nous tutoyions ?
– Comme tu le veux, petite cousine.
Elle se releva une nouvelle fois pour aller chercher une fourrure de grande taille qu'elle jeta sur eux deux étendus l'un près de l'autre, car le froid du crépuscule commençait à se faire sentir.
– À quoi penses-tu ? demanda-t-elle.
– Le combat est pour demain, répondit-il en joignant ses paumes sur sa poitrine et en prenant l'attitude d'un gisant les yeux clos.
Il lui sut gré de ne pas poser d'autres questions et, loin de chercher à le distraire, de s'endormir après avoir enfoui son petit nez confiant contre son épaule.
Chapitre 44
Mme de Gorrestat, alias Ambroisine de Maudribourg, regarda autour d'elle avec humeur.
Elle se tenait devant sa coiffeuse qui, par instants, lui renvoyait ce reflet d'un visage auquel elle n'était pas encore tout à fait habituée.
Elle avait beau user de fards avec habileté, ramener les boucles de sa coiffure sur ses tempes et ses joues, il y avait certaines boursouflures, certaines cicatrices qu'elle n'était pas parvenue entièrement à effacer.
Elle se tenait là, au cœur de cette maison de grosses pierres trapues que ses hôtes de Montréal avaient mise à sa disposition, et si elle devait reconnaître que l'habitation était assez bien meublée, elle s'y sentait mal à l'aise depuis qu'elle avait appris qu'Angélique y avait été reçue avant elle.
La disparition de l'enfant Honorine lui était apparue comme un présage de mauvais augure.
Elle commença d'éprouver l'insolite des lieux où elle se trouvait.
Elle aurait dû se souvenir que les terres lointaines sécrétaient des forces étrangères. Elle avait éprouvé cela à Gouldsboro. Mais ici, c'était pire, car il y avait l'ennui en plus, qui venait saper sa fièvre d'action.
Ici, tout était tellement ennuyeux. Tandis qu'à Gouldsboro...