La victoire d'Angélique
- Автор: Голон Анна, Голон Серж
- Язык: французский
- Жанр: Исторические любовные романы
Электронная книга - «La victoire d'Angélique». Краткое содержание книги:
Comme il remontait une allée de chênes qui conduisait à la route carrossière et qui le cachait de la maison, il entendit courir derrière lui et aperçut une jeune religieuse qui s'efforçait de le rejoindre dans un grand bruit de lourdes jupes.
– Monsieur, j'ai cru comprendre que vous étiez le frère de notre petite Honorine. Oh ! Cher Monsieur, retrouvez-la ! Que dira mère Bourgeoys à son retour ? Elle avait laissé des ordres pour que l'enfant puisse partir avec la caravane selon la demande du messager qui est venu de la part de votre mère. Comment notre sœur Delamare a-t-elle pu se laisser circonvenir à ce point ?...
À force de l'interroger, le jeune homme comprit comment les choses s'étaient passées. Ambroisine, forte des prérogatives de son rang, armée de sa douce et inflexible emprise sur les êtres de bonne volonté, comme sur les âmes noires par ailleurs, avait tout arrêté et remis la machine en marche à l'envers, à son bon plaisir.
Elle avait suspendu le départ d'Honorine, l'avait fait ramener. Puis la petite avait disparu, mais apparemment elle n'était pas tombée dans les mains d'Ambroisine puisque celle-ci la faisait rechercher. À moins que ce ne fût qu'une feinte pour dissimuler son crime. Elle était capable de tout. Un jour, on retrouverait un petit cadavre mutilé. Le cœur de Cantor lui faisait mal à force d'être serré d'angoisse.
– Je n'ose émettre à haute voix mon opinion, chuchota la petite sœur en regardant de droite et de gauche, mais je me suis réjouie que la petite se soit échappée, car cette personne, la femme du nouveau gouverneur, m'a paru effrayante...
– Et vous avez raison, ma sœur, lui asséna-t-il, car je sais de source sûre, de source ecclésiastique, que c'est un démon, un démon succube.
Elle poussa un cri d'horreur, se voila la face des deux mains, et s'enfuit en sanglotant vers la maison.
Cantor était furieux. Ces nonnes étaient toutes des demeurées ? L'une abandonnait ses responsabilités directoriales pour un voyage qui pouvait bien durer, pour le moins, deux années, l'autre, sitôt sa supérieure le dos tourné, contrecarrait ses ordres, une troisième se cachait, de peur d'encourir des blâmes, en essayant de protéger les enfants... Puis il se ressaisit. Les pauvres femmes. On reconnaissait bien là le vent de désordre qui se levait sur le passage de la Démone.
Mais en attendant, qu'était devenue Honorine ?
Il gagna la rive et se mit à marcher le long du fleuve, ne sachant encore ce qu'il allait faire. Pour aborder l'ennemie, l'habile créature à langue de serpent, il lui fallait reprendre force. Il pensait à Honorine, et derrière les mots prononcés dans le parloir : « désobéissante comme elle était », elle a disparu, « elle a fait une rage épouvantable, elle s'est sauvée », il revoyait la silhouette de la petite bonne femme aux cheveux roux, haute « comme trois pommes », sa ronde frimousse sans beauté mais si comique dressée sur son joli cou, dans cette attitude de défi et de dignité qui n'appartenait qu'à elle.
Quelle force indomptable en cette petite créature ! C'est pourquoi on avait tendance à se montrer dur et injuste envers elle. Et lui le premier, pensa-t-il avec remords. Il est vrai qu'elle était insupportable.
Mais il continuait de se sentir en colère contre toutes les femmes, et lorsqu'il pensait à l'injustice qui n'avait cessé d'accabler Honorine, sa colère s'étendait à ceux qui en avaient eu la charge et qui l'avaient mal aimée, donc peu à peu à lui-même. Tout le monde voulait s'en débarrasser, de cette fille. Lui aussi quand il était à Wapassou voulait qu'elle soit punie. Elle l'agaçait, cette fillette exigeante et susceptible qui accaparait leur mère et même leur père sans y avoir de droits. D'où sortait-elle, cette fille ?... Il fallait mieux ne pas y songer car cela donnait envie... de s'en débarrasser.
Et maintenant, c'était bien fait ! On ne savait même plus où elle était. Tout le monde l'avait voulu. Mais c'était une chose horrible, un poids plus lourd que le plomb à supporter. Car elle était si petite et si drôle. Elle était orgueilleuse, têtue, mais sans défense.
« Qu'est-ce qu'un enfant, dit l'Iroquois. On ne peut attacher d'importance à ses actes car il n'a pas de raison. Que lui doit l'adulte ?... Le défendre en attendant qu'il se fortifie et que la raison lui vienne !... »
Mais Honorine avait été arrachée et rejetée au grand vent !... Il se souvenait, quand elle lui apportait des petits bouquets de fleurs, quand elle lui cirait ses bottes pour lui faire plaisir... Elle l'avait toujours aimé. Il était son préféré. Pourquoi l'avait-il repoussée ? Il ne comprenait plus. Ce n'était qu'une enfant ! Il n'aurait pas dû laisser tant de stupide jalousie ronger son propre cœur. Et maintenant Honorine était perdue par leur faute à tous, par sa faute...
Des larmes jaillirent de ses yeux... Il s'efforçait de les retenir.
– Je suivrai sa piste !... J'irai jusqu'au bout du monde. Je ferai avouer la mégère. Je la retrouverai, Honorine... Je la ramènerai.
La petite Honorine en prières. C'était bien ainsi qu'elle s'était annoncée la dernière fois. Il était allé aux Ursulines de Québec pour lui faire ses adieux avant de s'embarquer avec Florimond. Mais elle avait fait dire par la mère Supérieure qu'elle priait, à la chapelle, qu'elle avait une vision... et elle avait tout bonnement refusé de le voir. Quelle tête de bois !...
Il s'essuya les yeux.
« Je te retrouverai, tête de bois !... »
Seul, il suivait le bord du fleuve. Il était loin de la ville maintenant, et avait dépassé les dernières maisons dispersées parmi les jardins et les champs.
Il n'entendait que le froissement des hautes herbes contre ses bottes et le susurrement des insectes de fin d'été, dont les nuits froides commençaient à réduire le nombre, groupés en nuages voraces.
Machinalement, il allait vers l'ouest, il avait pris la direction opposée à celle de son campement, un coin sous les saules qu'il avait établi vers la pointe extrême de l'île, en un lieu encore peu aménagé, où il n'y avait, sur cette butte, qu'un vieux moulin désaffecté, parce que le propriétaire du lot n'avait jamais amené de recrue pour peupler ces terres. Les Sulpiciens qui les lui avaient concédées étaient en pourparlers pour les reprendre, mais l'affaire traînait et le lieu, en attendant, demeurait le domaine du gibier aquatique.
Cantor de Peyrac y avait débarqué le matin. Il ne s'était approché de l'île de Montréal qu'avec précaution et, à la suite de nombreuses manœuvres destinées à brouiller sa piste, et à retrouver à chaque étape son compagnon, Wolverine, qui le suivait le long de la rive. Ou bien, doué d'un instinct qui l'avertissait à distance de ses intentions, il l'attendait sous un buisson à l'endroit où le jeune voyageur quittait la barque ou le navire sur lesquels il avait pris passage pour une journée de remontée du Saint-Laurent, ou bien Cantor, assis près de son feu dans la nuit du rivage, le voyait surgir au bout de quelques heures, avec de grands bonds farceurs.
Le canot lui avait servi à faire traverser l'animal. Et maintenant, le glouton était dans l'île. Il fallait agir vite avant que des chiens ou des Indiens ou des habitants, laboureurs, pêcheurs, chasseurs ou couples d'amoureux ne le découvrent et ne signalent sa présence.
Cantor de Peyrac devait arrêter un plan. Mais il lui fallait calmer en lui cet ouragan de peine qui l'avait submergé.
Il fit effort pour se raisonner, et trouva consolation à se souvenir de toutes les bonnes parties qu'il avait faites avec Honorine, ce lutin aux cheveux roux. Car, au fond, ils s'entendaient très bien tous les deux. Souvent, il l'avait juchée sur ses épaules pour la faire danser et sauter « comme les Indiens » dans leurs danses de guerre en criant « You ! You ! You ! » et il l'avait emmenée, en cachette, un soir au clair de lune, écouter le chœur des jeunes loups, en s'approchant assez près pour les apercevoir.