La victoire d'Angélique
- Автор: Голон Анна, Голон Серж
- Язык: французский
- Жанр: Исторические любовные романы
Электронная книга - «La victoire d'Angélique». Краткое содержание книги:
– Que me veux-tu ? demanda le jeune homme blond.
L'homme enturbanné chercha à se faire entendre. Cantor le retenait d'une main et de l'autre continuait à lui couper le souffle avec la pointe de son poignard.
– Tu connais le règlement du bord : « fautes-châtiments » ? Quels en sont les termes pour celle que tu t'apprêtes à me demander de commettre avec toi ?
Cantor récita d'une voix monocorde d'élève :
– Faute : sodomie ; peine : étranglé et jeté en mer ou débarqué sur une île déserte parfois sans eau...
– Notre capitaine ferme les yeux sur ces jeux...
– Je peux le prier de les rouvrir. Je l'ai payé pour ça.
Le pauvre « musulman » éconduit s'en fut confirmer à ses compères qu'il n'y avait rien à faire. Il n'avait même pas pu entrevoir la bourse aux louis d'or. Par contre, par le caban entrouvert du blondinet, il avait vu un véritable arsenal. Deux pistolets, un coutelas et une petite hachette comme en ont les Indiens. Plus l'épée en baudrier. Et il devait avoir une dague dans chaque botte.
Aussi, par la suite, tout resta calme. On était sur l'autre versant du voyage. Plus proches du grand continent de l'Amérique que de l'Europe familière.
Chapitre 38
À Terre-Neuve, il se confirma que le navire qui portait le gouverneur, son épouse et son escorte, continuait sur Québec, comme prévu. On ne parlait pas de personnes descendues à l'escale et qui auraient fait voile vers la Baie Française.
Il se rassura pour sa famille.
À Tadoussac, il quitta sa « patache », ayant réglé ses dettes avec le capitaine. Une joyeuse sensation d'être revenu au pays l'habitait lorsqu'il flairait l'odeur des feux, l'odeur des fourrures, celle du fleuve plus fade, et cela reposait après tant de jours dans la saumure. Pourtant, longtemps l'eau était encore salée, très avant sous Québec. Cependant, s'il goûtait de la nature des sensations amicales, il ne chercha pas à se faire reconnaître des humains. Un brouillard annonçant l'automne, assez frais, lui permettait de tenir un pan de son manteau sur son visage, et sur les bâtiments qu'il emprunta, pour la remontée du Saint-Laurent, la plupart du temps il dormit le chapeau sur le nez.
En vue de l'île d'Orléans, il savait déjà qu'il ferait son possible pour garder son incognito tant qu'il n'aurait pas « pris le vent », écouté parler les badauds, su comment Québec accueillait le gouverneur intérimaire et son épouse qui allait déployer toutes ses grâces de Bienfaitrice pour conquérir la capitale. Ses sens en alerte lui donneraient de la ville une vision différente.
Dressée dans la brume, la ville, si belle avec ses clochers et campaniles, apparut frappée d'un morne charme comme une ville engloutie. Cependant, elle n'était pas déserte ni endormie. L'agitation en elle et autour d'elle lui parut fantomatique.
Le glas sonnait.
Tendant l'oreille aux propos des passants, tandis qu'il gravissait la côte de la Montagne, il apprit que c'était Madame Le Bachoys qu'on enterrait.
Un frisson lui courut le long de l'échine jusqu'à la racine des cheveux.
Les crimes commençaient.
De l'angle de la place de la cathédrale, lorsqu'il y parvint, il aperçut le cortège des funérailles qui passait. Vêtus de noir, les gens s'avançaient lentement, en psalmodiant. La bruine cachait les cimes des arbres et le haut du clocher et du dôme. Les cerisiers sauvages au bord du ruisseau avaient la couleur du sang. Déjà l'automne.
Il obliqua sur la droite, traversant la place, le visage toujours dissimulé entre le col de son manteau et son « tapabor », un chapeau paysan qu'il avait acheté en cours de route pour ses larges bords à l'ancienne mode qui le protégeraient mieux, et du soleil, et de la pluie, et des regards indiscrets.
Il commença de gravir la rue de la Petite-Chapelle. La taverne du Soleil-levant était fermée. L'enseigne ruisselante paraissait pleurer.
Son intention était de frapper à l'huis de Mlle d'Hourredanne, mais les contrevents étaient mis. La demeure semblait vide. Un aboiement étouffé lui suggéra que seules y restaient la servante captive anglaise et la chienne cananéenne.
Il s'avançait par là, car il savait, on l'avait averti, que par là, hiver après hiver, son glouton était venu rôder.
« Il va deviner que j'approche... »
Mais, en même temps, l'endroit perdait de sa réalité. La maison de Ville-d'Avray était bien là, et l'orme, et le petit campement de Hurons aux wigwams d'écorce, avec les deux Atlas de bronze dans l'herbe. Mais ce n'était qu'un décor.
Il paraissait inimaginable que, sur ce chemin boueux, vide et nostalgique, sa mère si belle se fût avancée avec sa cour d'enfants, de sauvages et de grands seigneurs toujours si ridiculement empressés de recueillir le moindre de ses sourires et de ses paroles.
Tout était effacé. Cela avait seulement les apparences d'un rêve triste, plein de mystères et de menaces.
Voyant un filet de fumée se diluer paresseusement au sommet de la maison du marquis, il bondit sur le talus, passa par la cour et se pencha à l'une des fenêtres de la grande salle où il voyait luire la lumière d'un léger feu dans l'âtre.
Il aperçut la servante de Ville-d'Avray, celle qui n'avait pas voulu rester quand elle avait su qu'elle n'aurait pas son maître pour elle toute seule, occupée à frotter des pièces d'argenterie comme si demain, dans cette maison abandonnée, on allait recevoir pour une collation ou un souper noble compagnie.
Il frappa.
Elle le reconnut aussitôt, et ne se dérida pas.
– Hé ! Vous voilà à c't' heure, mon garçon. M'amenez-vous toute la famille ?
– Que nenni ! Mais je vous apporte des nouvelles de votre maître que j'ai vu maintes fois à Versailles, chez le roi.
Pour flairer l'hypocrisie des Grands et ne pas se laisser prendre à leurs « grimaces », Cantor faisait confiance aux personnes simples. Valets, cochers, servantes se taisent mais n'en pensent pas moins. Cette femme dont il ne se rappelait ni le nom, ni le prénom, lui fut dans l'instant plus proche que toutes celles qu'il avait pu rencontrer depuis son départ.
Quel soulagement de pouvoir parler à cœur ouvert, et sans presque avoir à employer trop de mots. Une mimique, un reniflement, un haussement d'épaules... cela suffisait pour en dire long et juste.
Il n'avait pas terminé l'écuelle de soupe qu'elle servit au jeune voyageur affamé, que déjà il savait qu'elle avait « son idée » sur la femme du nouveau gouverneur, Mme de Gorrestat, et que si toutes ces dames se congratulaient de sa venue, se félicitaient de sa piété, de sa générosité infinie, de son urbanité avec tous, elle, Jehanne Serein, née en Canada, son nez, qu'elle désignait, l'avertissait que, derrière cette femme, se tenait du vilain, du mauvais. Sa vie l'avait habituée à reconnaître les sorcières, les vraies qui ont parfois joli minois. Son mousquet était chargé, encore que ce n'était pas tellement avec un mousquet qu'on venait à bout de ces affaires-là.
– Pensez-en ce que vous voulez, mon ch'tit, le diable, ça existe... Moi, je ne m'y trompe jamais. On en trouve chez nous comme partout ailleurs... Rappelez-vous ces seigneurs qui ont fait sortilèges dans une pierre noire, que l'exorciste a dû aller chercher avec croix et bannière.
– C'est elle qu'il avait vue dans la pierre noire, dit Cantor.
Et il commença à lui faire le long récit des drames et maléfices qui s'étaient déroulés un été sur les côtes d'Acadie et dont cette même femme qu'il avait reconnue et suivie depuis Versailles était l'instigatrice.
Long récit, aux multiples épisodes, qu'elle écouta, assise en face de lui et comme lui penchée en avant, les bras sur la table afin de parler de plus près, à mi-voix, qui les mena de la fin du jour à la nuit, égrenant ces heures aux différents clochers et campaniles du dehors, et que Jehanne Serein ponctuait de brèves remarques.