Dominium Mundi. Livre I
- Автор: Baranger François
- Серия: Dominium Mundi #1
- Год: 2013
- Язык: французский
- Год: Critic
- ISBN: 979-10-90648-12-8
- Жанр: Космическая фантастика
Электронная книга - «Dominium Mundi. Livre I». Краткое содержание книги:
« Tu t’es fait mener en bateau, si tu veux mon avis. Ce mec t’a joué la comédie dans le seul but de nous infiltrer. »
Ce qu’il pouvait être agaçant quand il se montrait aussi péremptoire !
« Si tu l’avais vu, tu ne serais pas aussi catégorique, lui répondis-je en essayant de ne pas montrer mon irritation. J’ai d’abord pensé comme toi, j’ai même cru avoir affaire à un simple milicien cherchant une excuse pour me filer une raclée. Mais j’ai vite compris mon erreur.
— Et comment ?
— Je ne sais pas, des détails. J’ignore si on peut se fier à lui, mais je jurerais qu’il était vraiment tourmenté. On ne peut pas feindre ces choses-là.
— Je t’ai connu moins naïf. »
Quel entêté !
« Je ne prétends pas être un fin psychologue. Cela dit, crois-moi, jamais un légionnaire ne serait capable d’avoir de tels états d’âme. »
Je me rendais parfaitement compte de la fragilité de mes arguments, et Pascal aussi.
« C’est absurde. Aucun soldat n’a d’état d’âme. C’est dans leur nature.
— Oui, oui, c’est vrai. Je te rappelle toutefois que ce n’est pas un soldat comme les autres. C’est un noble, de très haute famille. Ce n’est pas impossible qu’un homme comme lui ait des réactions différentes.
— Raison de plus : on ne va tout de même pas faire des confidences au neveu d’un des chefs de guerre ! Le reste du groupe va nous rire au nez ! »
C’était probable, en effet. La discussion tournait en rond, il fallait prendre une décision.
« Écoute, qu’est-ce que ça coûte d’aller à ce rendez-vous et de voir un peu ce qu’il a dans le ventre ?
— Tu vas courir un risque considérable.
— Je ne pense pas. Si j’étais dans le collimateur de la police secrète, ils m’auraient déjà arrêté. Pourquoi me joueraient-ils cette comédie ? Tu sais bien qu’ils essaieraient de me faire parler d’une autre manière. »
Pascal ne répondit pas. J’avais enfin marqué quelques points.
« C’est vrai qu’un homme si proche du commandement pourrait nous être utile, finit-il par dire. Par contre, il va falloir nous montrer extrêmement prudents. Tu devras lui soutirer un maximum d’informations, mais lui en livrer le moins possible.
— Bien entendu. Je ne voyais pas les choses autrement.
— Tu as prévenu les autres ?
— Pas encore, je n’ai pas eu le temps. Je ferai passer un message à Sanche. »
L’avatar de Pascal hocha la tête. J’ajoutai : « Au fait, juste avant d’être embarqué par les gardes, Cossolat a crié quelque chose à propos d’un secret, ou quelque chose comme ça. Tu as une idée de ce dont il parlait ?
— Hmm, non, pas vraiment. »
Il réfléchit un instant.
« Je sais qu’il menait une enquête depuis longtemps. Il voulait en parler à la prochaine réunion du groupe. Ça avait l’air de lui tenir à cœur, mais il n’a pas précisé ce que c’était.
— Merde ! Il avait peut-être découvert quelque chose d’important avant son arrestation ! »
J’eus aussitôt honte de paraître me préoccuper davantage de la perte de ces informations que de la perte de notre ami. Pascal eut la délicatesse de faire comme s’il n’avait rien remarqué.
« Il prenait sans arrêt des notes, conclut-il. Ça vaudrait peut-être la peine de les chercher. »
Le prêtre cessa de psalmodier.
Je ne savais pas ce qu’il récitait depuis tout à l’heure, j’étais trop loin pour entendre. La seule prière appropriée lors d’une exécution devait être l’extrême-onction, mais j’ignorais si l’on administrait ce genre de sacrement à un hérétique. Et puis le Caisson de l’Oubli n’était pas vraiment une exécution. Plutôt une exécution différée.
C’était à l’un des cardinaux proches du pape que l’on devait l’invention de cette punition. Il fallait trouver une sanction suffisamment dissuasive pour tuer dans l’œuf toute velléité de mutinerie chez des soldats tellement habitués à côtoyer la mort que même la peine capitale ne leur faisait plus peur. Il fallait trouver quelque chose de pire que la mort.
Le Caisson de l’Oubli était une capsule pressurisée autonome guère plus grande qu’un cercueil à bord de laquelle on envoyait le condamné dans l’espace, immobilisé et perfusé afin de le garder en vie, tel un animal de laboratoire cloué sur une planche et nourri au goutte-à-goutte. Il dérivait alors, seul dans les ténèbres face à ses peurs, dans la solitude et l’horreur de l’ennui absolu, sans même la possibilité de mettre fin à ses jours. Le hublot disposé devant son visage ne servait pas uniquement à effrayer ceux qui assistaient à l’exécution de la sentence, il ajoutait un raffinement supplémentaire à la torture du condamné en lui infligeant l’épouvantable vertige du vide spatial. On disait que la plupart sombraient dans la folie assez rapidement, abrégeant ainsi leur calvaire, mais cela me semblait trop beau pour être vrai.
Les concepteurs de ce supplice prenaient la peine d’envoyer la capsule hors du plan de l’écliptique pour que le condamné n’ait aucune chance d’être capturé par le champ gravitationnel d’une planète et profiter ainsi du spectacle de sa surface avant de mourir. Dans le cas de Cossolat, cette sordide précaution s’avérait inutile puisque nous naviguions hors du système solaire. Ce n’est qu’à la fin de sa peine que l’alimentation du malheureux était coupée automatiquement afin que la mort vienne enfin le délivrer, au terme de quelques semaines d’une lente inanition.
La plupart des peines de ce type se comptaient en mois. J’avais entendu parler d’un homme condamné à un an et demi, mais je n’y avais pas cru. Cossolat avait pris dix ans. Je ne savais même pas que c’était techniquement possible.
Sa seule chance : être percuté par un caillou dérivant.
Le prêtre se signa une dernière fois, puis le caisson fut hissé sur le rail d’éjection. Les gens retinrent leur souffle, pas une voix, pas un cri ne se fit entendre durant tout le temps qu’il fallut pour enclencher les huit étaux du chariot d’éjection. Puis, les soldats s’écartèrent du rail et se remirent au garde à vous, le prêtre fit un ultime signe de croix et l’officier ordonna la mise à feu.
Le chariot avança, passant sans un bruit les huit couches du champ tramé qui isolaient les docks du vide spatial, puis stoppa au bout du rail. Les étaux se relâchèrent et le petit réacteur du caisson se déclencha. Le cercueil de mon ami se mit lentement en mouvement, accélérant inexorablement pour envoyer un innocent dans les affres d’une décennie de torture. En moins d’une minute, le Caisson de l’Oubli était déjà trop loin pour être encore visible.
Toutes les « bonnes gens » attroupées se dispersèrent en silence. Ceux venus pour se repaître d’une exécution en étaient pour leurs frais : ils n’avaient eu droit qu’à la terreur silencieuse du condamné.
« Adieu ami, murmurai-je. Puisses-tu trouver la force d’affronter cette odieuse épreuve que nos tyrans t’ont infligée. » Puis j’ajoutai en pensée : je te fais le serment que je perpétuerai ton combat, quel qu’en soit le prix !
Je fis demi-tour et me dirigeai vers la sortie lorsque je remarquai quelqu’un qui quittait la passerelle supérieure. Sous l’effet de la surprise, je stoppai net. Tancrède de Tarente. De cette passerelle en hauteur, il avait pu observer toute la scène en restant discret. J’avais eu à peine le temps de le voir, mais cela m’avait suffi pour le reconnaître et surtout, pour distinguer son expression. Le dégoût. Le dégoût profond que cette mise à mort prolongée devait inspirer à tout être humain digne de ce nom.