La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
Savoir se garder. Elle avait oublié.
Elle se laissa glisser lentement dans la douleur, puis une douce inconscience, une mare de sang chaude, gluante. Elle aurait aimé se retourner pour voir le visage de son agresseur, mais elle n’en eut pas la force. Elle remua un doigt de la main gauche, sentit le sang visqueux, épais, son sang à elle. Elle se demanda se peut-il qu’il m’ait identifiée après avoir reçu la lettre ? Quelle faute ai-je commise pour qu’il me retrouve ? J’avais pris soin de ne pas laisser d’empreinte, d’aller la poster à l’autre bout de Paris, j’avais acheté des journaux que je ne lis jamais pour découper les mots. Je ne poserai plus jamais mes lèvres sur ses photos. J’aurais dû avouer cette ferveur à mon oncle. Il m’aurait mise en garde : « Sibylle, garde ton calme, c’est ton problème, tu ne sais pas te maîtriser. Les menaces se distillent en douceur. Plus tu restes modérée, plus l’impact est fort. Si tu t’emportes, tu ne fais plus peur à personne, tu révèles ta faiblesse. » C’était une autre de ses devises. Elle aurait dû écouter son oncle. Il parlait comme la Bible.
Alors, s’étonna-t-elle, on peut continuer à penser si près de mourir ? Le cerveau marche encore alors que le corps se vide, que le cœur hésite à battre, que le souffle s’épuise…
Elle sentit l’agresseur la pousser du pied, rouler son corps inerte, derrière la grosse poubelle, celle du fond qu’on ne sortait qu’une fois la semaine. Il la poussait et la tassait au fond du local pour la cacher, l’enroulait dans un bout de moquette sale pour qu’on ne la découvre pas tout de suite. Elle se demanda qui avait déposé cette moquette, pourquoi elle traînait là. Encore une négligence de cette incapable de concierge ! Les gens ne font plus leur métier, ils veulent les primes et les vacances, mais ils ne veulent plus se salir les mains. Elle se demanda au bout de combien de temps on la retrouverait. Pourrait-on déterminer l’heure exacte de la mort ? L’oncle lui avait expliqué comment on faisait. La tache noire sur le ventre. Elle aurait une tache noire sur le ventre. Elle heurta une cannette qui roula contre son bras, respira un sachet vide de cacahuètes, s’étonna encore de rester consciente même si toute sa force se vidait avec son sang. Elle n’avait plus le courage de résister.
Étonnée, étonnée et si faible.
Elle entendit la porte du local à poubelles se refermer. Ça fit un crissement rouillé dans le silence de la nuit. Elle compta encore trois battements de cœur avant de pousser un petit soupir et de mourir.
Quatrième partie
Iris sortit le poudrier Shisheido de son sac Birkin. Saint Pancras approchait, elle voulait être la plus belle pour descendre sur le quai.
Elle avait attaché ses longs cheveux noirs, posé un fard gris-violet sur ses paupières, une couche de rimmel sur ses cils, ah ! ses yeux ! elle ne se lassait pas de les contempler, c’est incroyable ce que leur couleur peut changer, ils virent à l’encre quand je suis triste, s’éclairent d’une lueur dorée lorsque je suis enjouée, qui saurait décrire mes yeux ? Elle releva le col de son chemisier Jean-Paul Gaultier, se félicita d’avoir choisi ce tailleur-pantalon en jersey parme qui mettait sa silhouette en valeur. Le but de son voyage était simple : reconquérir Philippe, reprendre sa place dans sa famille.
Elle eut un élan de tendresse pour Alexandre qu’elle n’avait pas vu depuis six semaines. Elle avait été très occupée à Paris. Bérengère avait été la première à l’appeler.
— Tu étais resplendissante, avant-hier, au Costes. Je n’ai pas voulu te déranger, tu déjeunais avec ta sœur…
Elles avaient babillé comme si de rien n’était. Le temps efface tout, pensa Iris en faisant un raccord de poudre. Le temps et l’indifférence. Bérengère avait « oublié » parce que Berengère n’avait jamais accordé son attention. Elle avait reçu l’écume des bavardages parisiens, s’en était pourléchée, l’écume s’était envolée, elle ne se souvenait plus de rien. Mortelle légèreté, tu me sers bien ! pensa Iris. Sur la joue gauche, elle aperçut une fine ride, elle rapprocha le miroir, pesta et se promit de demander à Bérengère l’adresse de son dermatologue.
L’homme en face d’elle ne la quittait pas des yeux. Il devait avoir quarante-cinq ans, un visage résolu, de larges épaules. Philippe reviendrait. Ou elle en séduirait un autre ! Il fallait être réaliste, elle jouait ses dernières cartouches, et un général se doit d’être lucide dans la bataille finale. Il jette toutes ses forces pour l’emporter, mais se prépare aussi une solution de retrait.
Elle rangea son poudrier et rentra le ventre. Elle avait engagé un « coach », monsieur Kowalski, qui la manipulait comme de la pâte à modeler. Il la roulait, la déroulait, la pliait, l’étirait, la ramassait, la faisait rebondir, l’aplatissait. Il égrenait le nombre d’abdos sans sourciller, n’avait aucune pitié et quand elle le suppliait de modérer ses exigences, il comptait et un, et deux, et trois, et quatre, faut savoir ce que vous voulez, madame Dupin, à votre âge, vous devez en faire deux fois plus. Elle le détestait, mais il était efficace. Il venait chez elle trois fois par semaine. Il arrivait en sifflotant, un bâton dont il se servait pour ses exercices à l’épaule. Les cheveux coupés au bol, des petits yeux marron enfoncés, un nez en bouton de bottine et un torse de marin pêcheur. Il portait toujours le même survêtement bleu ciel avec des bandes orange et violettes et un petit sac en bandoulière. Il entraînait des femmes d’affaires, des avocates, des actrices, des journalistes, des oisives. Il égrenait leurs noms et leurs performances pendant qu’elle transpirait. Elle l’avait rencontré chez Bérengère qui, elle, avait renoncé au bout de six séances.
Elle se laissa aller contre le siège. Elle avait eu raison d’annoncer son arrivée à Alexandre avant d’en parler à Philippe. Il n’avait pas pu refuser de la recevoir. Tout allait se jouer durant ce séjour. Un frisson lui parcourut l’échine.
Et si elle échouait ?
Son regard se posa sur les faubourgs gris de Londres, les petites maisons encastrées l’une dans l’autre, les maigres jardinets, le linge qui séchait, les chaises de jardin fracassées, les murs taggués. Elle se souvint des barres de la banlieue parisienne.
Et si elle échouait ?
Elle fit rouler ses bagues entre ses doigts, caressa le sac Hermès, la large étole en cachemire.
Et si elle échouait ?
Elle ne voulait pas y penser.
Elle inclina la tête quand l’homme en face d’elle lui proposa de descendre son sac de voyage. Elle le remercia d’un sourire poli. L’odeur d’eau de Cologne bon marché qui se dégagea quand il haussa les bras pour atteindre son bagage la renseigna : il ne valait pas la peine qu’elle s’attarde.
Philippe et Alexandre l’attendaient sur le quai. Qu’ils étaient beaux ! Elle fut fière d’eux et ne se retourna pas vers l’homme qui lui emboîtait le pas puis ralentit quand il vit qu’elle était attendue.
Ils dînèrent dans un pub au coin de Holland et Clarendon Street. Alexandre raconta comment il avait eu la meilleure note en histoire, Philippe applaudit, Iris l’imita. Elle se demanda s’ils allaient partager la même chambre ou s’il avait pris des dispositions pour dormir de son côté. Elle se rappela combien il avait été amoureux d’elle et se convainquit que cela ne pouvait pas s’arrêter ainsi. Après tout, un petit accroc dans une longue vie conjugale, cela arrive à tout le monde, le principal, c’est ce qu’on a construit ensemble… Mais qu’ai-je construit avec lui ? se demanda-t-elle aussitôt, maudissant la lucidité qui l’empêchait de se montrer complaisante. Il a tenté de construire, mais moi ?