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Marianne, une étoile pour Napoléon

Электронная книга - «Marianne, une étoile pour Napoléon». Краткое содержание книги:

La vie prodigieuse de Marianne d'Asselnat de Villeneuve commence en Angleterre, dans le paisible domaine de sa tante Ellis Selton qui l'a recueillie après la mort de ses parents, guillotinés sous la Terreur. Son adolescence prend fin brutalement le jour même où elle épouse le beau Francis Cranmere dont elle est secrètement éprise depuis longtemps. Au cours d'une nuit de noces effroyable elle perd à la fois son amour, sa fortune et sa sécurité. Marianne doit fuir, abandonner tout ce qu'elle aime, revenir en France où règne l'homme qu'on lui a appris à haïr jour après jour : Napoléon.
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En regardant son hôte d’un moment accompagner Talleyrand jusqu’au vestibule, Marianne se demandait ce que pouvait bien être ce Duroc dans la maison de M. Denis. Un parent ? Un simple ami ? Le frère peut-être de celle que pleurait le mystérieux bourgeois ? Non, l’habit vert s’opposait également à ce qu’il fût le frère de la défunte. Un cousin peut-être, ou un camarade d’enfance chargé de s’occuper de la maison ? Non, ce devait être un militaire, cela se voyait à certains gestes, à certaine façon de porter la tête, à sa manière de marcher même, celle d’un homme qui a plus l’habitude des bottes que des escarpins.

Le retour de Duroc interrompit le cours des pensées de Marianne. Il revenait, accompagné d’une sorte de majordome vêtu de noir qui poussait une petite table toute servie. Sous sa perruque poudrée, la figure ronde et rose de cet homme reflétait toute la solennelle gravité qui sied à un serviteur de grande maison. Il salua la jeune fille avec un rien de condescendance qui la stupéfia. Décidément, ce Denis devait être quelque insupportable parvenu, immensément fier de son luxe et de son train de vie, si ses domestiques eux-mêmes se croyaient autorisés à s’en montrer vaniteux. Tel maître, tels valets ! M. Denis était certainement insupportable ! Cependant Duroc disait :

— Laissez, laissez, coupa précipitamment Duroc. Nous nous servirons, vous dis-je.

Le majordome se retira dignement, mais Marianne avait remarqué le mot inachevé. Quel nom avait-il-été sur le point de donner à Duroc ? Elle pensa que, puisque le mystérieux Denis n’était pas encore là, elle pourrait en profiter pour essayer de se renseigner sur lui. Elle accepta avec reconnaissance une tasse de bouillon, mais refusa toute autre chose.

— Ne dois-je pas être en train de chanter quand M. Denis entrera ? Il ne peut donc me trouver attablée.

— Vous avez raison. Mais il suffira de commencer quand nous entendrons la voiture.

Marianne glissa un regard vers le clavecin.

— Devrai-je m’accompagner moi-même ?

— Non... non bien sûr. Où avais-je la tête ? Attendez un instant.

Il devenait nerveux, visiblement. Tout en dégustant son bouillon, Marianne sourit intérieurement. L’aventure, à tout prendre, était amusante et elle avait de plus en plus envie de voir ce curieux bourgeois qui semait si bien la panique chez lui. Duroc revint au bout de quelques instants escorté d’un jeune homme aux longs cheveux, au teint nocturne, mince et sévère d’aspect qui, sans regarder Marianne, prit sur le clavecin le rouleau de musique qu’elle avait apporté et s’installa devant l’instrument. Duroc, l’air soulagé, revint vers son invitée.

— Voilà, nous sommes prêts maintenant. Vous pourrez donner à M. Hassani toutes les indications que vous voudrez, mais n’en attendez pas de réponse : il est muet ! chuchota-t-il en jetant un coup d’œil vers le pianiste.

Un muet, maintenant ? Du coup, Marianne en vint à se demander si ce M. Denis ne portait pas un faux nom, cachant autre chose ! Quelque personnage à la fortune mal acquise, vivant somptueusement mais discrètement au fond des bois, à l’abri des trop curieux argousins de Fouché, ou encore quelque noble étranger conspirant contre le régime ? Fouché ne lui avait-il pas laissé entendre qu’en haut lieu on avait des doutes sur la fidélité de Talleyrand ? On murmurait que s’il n’avait pas encore trahi l’Empereur, cela courrait bien ne pas trop tarder. Ce nom trop simple de M. Denis recouvrait certainement un dangereux personnage, un envoyé du Tzar peut-être, ou même de l’Angleterre ?

— Par quel morceau commencerez-vous ? demanda Duroc.

— Un air de Paer. Je l’aime bien.

— M. Denis sera ravi. Il aime beaucoup Paer qui est, vous le savez sans doute, le chef d’orchestre de la Cour.

— M. Denis est en France depuis longtemps ? demanda Marianne à brûle-pourpoint, mais sans avoir l’air d’y toucher.

Duroc ouvrit de grands yeux.

— Mais, depuis quelque temps, oui ! Pourquoi cette question ?

Le roulement d’une voiture sur le gravier de la cour dispensa Marianne de répondre, ce qui peut-être lui eût été difficile. Aussitôt, Duroc fut sur pied tandis qu’elle se précipitait vers le clavecin près duquel elle se tint debout, tournant le dos à la porte. Imperturbable, Hassani préludait déjà, tandis que Duroc courait vers le vestibule. Un trac terrible s’empara brutalement de Marianne qui se sentit perdre pied. Ses mains se glacèrent et elle dut les serrer l’une contre l’autre pour les empêcher de trembler, en même temps qu’un désagréable frisson glissait le long de son dos. Elle jeta sur l’impassible visage du pianiste un regard si éperdu qu’il la gratifia d’un coup d’œil sévère. Au-dehors, on entendait des voix, des pas. Il fallait se jeter à l’eau pour ne pas troubler la grande surprise de Talleyrand.

Le regard sévère d’Hassani se fit impératif. Marianne ouvrit la bouche et fut tout étonnée d’entendre Sa propre voix en sortir, chaude, aisée, aussi souple que si l’affreux trac ne l’eût pas serrée à la gorge.

Que le bonheur arrive lentement !

Que le bonheur s’éloigne avec vitesse

Durant le cours de ma triste jeunesse

Si j’ai vécu, ce ne fut qu’un moment...

Tout en chantant, Marianne avait perçu un pas rapide sur les dalles du vestibule, un pas qui s’était arrêté net au seuil de la porte. Puis elle n’entendit plus rien, mais elle eut la conscience aiguë d’une présence, d’un regard. Or, chose étrange, loin d’en être gênée, il lui parut, au contraire, que cette présence la libérait de quelque angoisse inconnue, qu’elle était amicale, rassurante. Le trac s’était envolé comme par enchantement. La voix de Marianne jaillissait avec une chaleur, une aisance qu’elle n’avait jamais connues. Une fois de plus, la musique était venue à son secours. Elle avait, sur Marianne, un pouvoir toujours nouveau, sans cesse renouvelé et toujours aussi puissant. Elle se laissait emporter par elle sans résistance et sans crainte, parce que entre la musique et elle c’était une histoire d’amour sincère. Ni l’une ni l’autre ne pouvaient trahir. Les derniers mots du poème s’écoulèrent, soupirés par les lèvres fraîches de la jeune fille :

... Douces erreurs, consolante espérance,

J’ai tout perdu ; l’amour seul est resté...

C’était fini. Il y eut un silence. Hassani, les yeux baissés, laissa ses mains glisser sur ses genoux et Marianne sentit que l’état de grâce la quittait. Affreusement intimidée, tout à coup, elle n’osait pas tourner la tête vers la cheminée, près de laquelle elle devinait une présence. Soudain, une voix brève déclara :

— C’est admirable ! Chantez encore, mademoiselle ! Connaissez-vous Plaisir d’amour ?

Cette fois, elle le regarda. Elle vit, accoudé à la cheminée, un homme d’assez petite taille, plutôt corpulent sans être épais ou lourd. Il portait un frac noir, cravate noire, des culottes de Casimir blanc, sur lesquelles elle remarqua avec étonnement des traces noires, des taches d’encre à n’en pas douter. On voyait même la forme de la plume qu’on avait essuyée. Elles s’enfonçaient dans de courtes bottes à l’anglaise armées de petits éperons d’argent. Les mains et les pieds de M. Denis étaient petits, élégants, mais ce fut son visage qui fascina Marianne. Elle n’en avait jamais vu de semblable. Couleur d’ivoire pâle, il avait la beauté classique d’un masque romain. De courts cheveux, noirs et plats retombaient sur son front en mèches raides soulignant les yeux, gris bleu, un peu enfoncés. Le regard, difficilement soutenable, était inoubliable. Entre ses mains, M. Denis tenait une tabatière d’écaille cerclée d’or dont il se servait surtout pour inonder de tabac ses vêtements et ses alentours.

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