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Pot-bouille

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Pot-bouille
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-Tu es bien gentil tout de meme, je te remercie.... Ce n'est pas l'argent qui fait le cadeau, quand la bonne intention y est.

Elle s'etait assise de nouveau. Il y eut un silence. Lui, au bout d'un instant, demanda si l'on n'allait pas se coucher. Sans doute, on allait se coucher. Seulement, elle etait encore tant remuee par sa bete de peur dans l'escalier! Et elle revint a ses craintes, au sujet de Rachel, elle raconta comment elle avait trouve Auguste causant avec la bonne, derriere une porte. Pourtant, il aurait ete si facile d'acheter cette fille, en lui donnant cent sous de temps a autre. Mais il fallait les avoir, les cent sous; elle ne les avait jamais, elle n'avait rien. Sa voix devenait seche, le chale de lama dont elle ne parlait plus, la travaillait d'un tel desespoir et d'une telle rancune, qu'elle finit par faire a son amant l'eternelle querelle dont elle poursuivait son mari.

-Voyons, est-ce une vie? jamais un liard, toujours rester en affront a propos des moindres betises.... Oh! j'en ai plein le dos, plein le dos!

Octave, qui deboutonnait son gilet en marchant, s'arreta pour lui demander:

-Enfin a quel sujet me dis-tu tout cela?

-Comment! monsieur, a quel sujet? Mais il est des choses que la delicatesse devrait vous dicter, sans que j'aie a rougir d'aborder avec vous de pareilles matieres.... Est-ce que, depuis longtemps, vous n'auriez pas du, de vous-meme, me tranquilliser en mettant cette fille a nos genoux?

Elle se tut, puis elle ajouta d'un air d'ironie dedaigneuse:

-Ca ne vous aurait pas ruine.

Il y eut un nouveau silence. Le jeune homme, qui s'etait remis a marcher, repondit enfin:

-Je ne suis pas riche, je le regrette pour vous.

Alors, tout s'aggrava, la querelle prit une violence conjugale.

-Dites que je vous aime pour votre argent! cria-t-elle avec la carrure de sa mere, dont les mots lui remontaient aux levres. Je suis une femme d'argent, n'est-ce pas? Eh bien! oui, je suis une femme d'argent, parce que je suis une femme raisonnable. Vous aurez beau pretendre le contraire, l'argent sera quand meme l'argent. Moi, lorsque j'ai eu vingt sous, j'ai toujours dit que j'en avais quarante, car il vaut mieux faire envie que pitie.

Il l'interrompit, il declara d'une voix fatiguee, en homme qui desire la paix:

-Ecoute, si ca te contrarie trop qu'il soit en lama, je t'en donnerai un en chantilly.

-Votre chale! continua-t-elle tout a fait furieuse, mais je n'y pense meme plus, a votre chale! Ce qui m'exaspere, c'est le reste, entendez-vous!... Oh! d'ailleurs, vous etes comme mon mari. J'irais dans les rues sans bottines, que cela vous serait parfaitement egal. Quand on a une femme pourtant, le simple bon coeur vous fait une loi de la nourrir et de l'habiller. Mais jamais un homme ne comprendra ca. Tenez! a vous deux, vous me laisseriez bientot sortir en chemise, si j'y consentais!

Octave, excede de cette scene de menage, prit le parti de ne pas repondre, ayant remarque que parfois Auguste se debarrassait d'elle ainsi. Il achevait de se deshabiller lentement, il laissait passer le flot; et il songeait a la mauvaise chance de ses amours. Celle-la, cependant, il l'avait ardemment desiree, meme au point de deranger tous ses calculs; et, maintenant qu'elle se trouvait dans sa chambre, c'etait pour le quereller, pour lui faire passer une nuit blanche, comme s'ils avaient eu deja, derriere eux, six mois de mariage.

-Couchons-nous, veux-tu? demanda-t-il enfin. Nous nous etions promis tant de bonheur! C'est trop bete, de perdre le temps a nous dire des choses desagreables.

Et, plein de conciliation, sans desir mais poli, il voulut l'embrasser. Elle le repoussa, elle eclata en larmes. Alors, il desespera d'en finir, il retira ses bottines rageusement, decide a se mettre au lit, meme sans elle.

-Allez, reprochez-moi aussi mes sorties, begayait-elle au milieu de ses sanglots. Accusez-moi de trop vous couter.... Oh! je vois clair! tout ca, c'est a cause de ce mechant cadeau. Si vous pouviez m'enfermer dans une malle, vous le feriez. J'ai des amies, je vais les voir, ce n'est pourtant pas un crime.... Et quant a maman....

-Je me couche, dit-il en se jetant au fond du lit. Deshabille-toi et laisse ta maman, qui t'a fichu un bien sale caractere, permets-moi de le constater.

Elle se deshabilla d'une main machinale, pendant que, de plus en plus animee, elle haussait la voix.

-Maman a toujours fait son devoir. Ce n'est pas a vous d'en parler ici. Je vous defends de prononcer son nom.... Il ne vous manquait plus que de vous attaquer a ma famille!

Le cordon de son jupon resistait, et elle cassa le noeud. Puis, assise au bord du lit pour oter ses bas:

-Ah! comme je regrette ma faiblesse, monsieur! comme on reflechirait, si l'on pouvait tout prevoir!

Maintenant, elle etait en chemise, les jambes et les bras nus, d'une nudite douillette de petite femme grasse. Sa gorge, soulevee de colere, sortait des dentelles. Lui, qui affectait de rester le nez contre le mur, venait de se retourner d'un bond.

-Quoi? vous regrettez de m'avoir aime?

-Certes, un homme incapable de comprendre un coeur!

Et ils se regardaient de pres, la face dure, sans amour. Elle avait pose un genou au bord du matelas, les seins tendus, la cuisse pliee, dans le joli mouvement d'une femme qui se couche. Mais il ne voyait plus sa chair rose, les lignes souples et fuyantes de son dos.

-Ah! Dieu! si c'etait a refaire! ajouta-t-elle.

-Vous en prendriez un autre, n'est-ce pas? dit-il brutalement, tres haut.

Elle s'etait allongee pres de lui, sous le drap, et elle allait repondre du meme ton exaspere, lorsque des coups de poing s'abattirent dans la porte. Ils resterent saisis, sans comprendre d'abord, immobiles et glaces. Une voix sourde disait:

-Ouvrez, je vous entends bien faire vos saletes.... Ouvrez ou j'enfonce tout!

C'etait la voix du mari. Les amants ne bougeaient toujours pas, la tete emplie d'un tel bourdonnement, qu'ils n'avaient plus une idee; et ils se sentaient tres froids l'un contre l'autre, comme morts. Berthe enfin sauta du lit, dans le besoin instinctif de fuir son amant, pendant que, derriere la porte, Auguste repetait:

-Ouvrez!... ouvrez donc!

Alors, il y eut une terrible confusion, une angoisse inexprimable. Berthe tournait dans la chambre, eperdue, cherchant une issue, avec une peur de la mort qui la blemissait. Octave, dont le coeur sautait a chaque coup de poing, etait alle s'appuyer contre la porte, machinalement, comme pour la consolider. Cela devenait intolerable, cet imbecile reveillerait toute la maison, il fallait ouvrir. Mais, quand elle comprit sa resolution, elle se pendit a ses bras, en le suppliant de ses yeux terrifies: non, non, grace! l'autre tomberait sur eux avec un pistolet ou un couteau. Lui, aussi pale qu'elle, gagne par son epouvante, avait enfile un pantalon, en la suppliant a demi-voix de s'habiller. Elle n'en faisait rien, elle restait nue, sans pouvoir meme trouver ses bas. Et, pendant ce temps, le mari s'acharnait.

-Vous ne voulez pas, vous ne repondez pas.... C'est bien, vous allez voir.

Depuis le dernier terme, Octave demandait au proprietaire une petite reparation, deux vis neuves pour la gache de sa serrure, qui branlait dans le bois. Tout d'un coup, la porte eut un craquement, la gache sauta, et Auguste, emporte par son elan, vint rouler au milieu de la chambre.

-Nom de Dieu! jura-t-il.

Il tenait simplement une clef, et son poing saignait, meurtri dans sa chute. Quand il se releva, livide, pris de honte et de rage a l'idee de cette entree ridicule, il battit l'air de ses bras, il voulut s'elancer sur Octave. Mais celui-ci, malgre sa gene de se trouver ainsi en pantalon boutonne de travers, pieds nus, lui avait saisi les poignets et le maintenait, plus vigoureux que lui, criant:

-Monsieur, vous violez mon domicile.... C'est indigne, on se conduit en galant homme.

Et il faillit le battre. Pendant leur courte lutte, Berthe s'etait enfuie en chemise par la porte restee grande ouverte; elle voyait, au poing sanglant de son mari, luire un couteau de cuisine, et elle avait le froid de ce couteau entre les epaules. Comme elle galopait dans le noir du corridor, elle crut entendre un bruit de gifles, sans pouvoir comprendre qui les avait donnees ni qui les avait recues. Des voix, qu'elle ne reconnaissait meme plus, disaient:

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