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Le bouclier du temps [The Shield of Time - fr]

Электронная книга - «Le bouclier du temps [The Shield of Time - fr]». Краткое содержание книги:

Voici venue l’heure des ultimes aventures de Manse Everard et ses collègues de la Patrouille du temps au service de l’Histoire… Des aventures qui conduiront nos héros depuis la préhistoire jusqu’à une étrange variante de notre XXe siècle, en passant par la Bactriane du IIIe siècle avant notre ère et le Moyen Âge italien. Car les Exhaltationnistes menacent toujours, sans parler d’un danger plus grand encore qui pourrait bien annihiler jusqu’à la Patrouille elle-même… et nous avec !
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— Ah ! vo parlezz alorss fransay ? »

Denison répondit en s’efforçant de détacher ses syllabes : « Il semble que je parle un autre français que vous, mon père. Je viens d’un lieu très lointain. » Pour se faire comprendre, il dut se répéter à deux reprises, en substituant des synonymes à certains mots.

Les lèvres parcheminées du vieillard esquissèrent un sourire sans joie. « Cela est clair, puisque vous ne reconnaissez point en moi le frère que je suis. Frère Matiou, de l’ordre des Dominicains et de la Sainte Inquisition. »

Denison sentit la peur lui nouer les tripes quand il comprit ces mots. Il s’efforça de rester impassible et poursuivit tant bien que mal : « Il s’est produit un malencontreux accident. Je puis vous assurer que mes intentions sont pacifiques, bien que ma mission soit de la plus haute importance. Je suis arrivé au mauvais endroit et au mauvais moment. Il est compréhensible que cela ait suscité la crainte et nécessité des mesures de précaution. Mais si vous voulez bien me conduire à votre plus haute autorité…» Le roi, le pape, qui d’autre ? «… je ferai de mon mieux pour lui exposer la situation. »

Plusieurs redites furent nécessaires avant que Matiou ne réplique sèchement : « Vous vous expliquerez ici et maintenant. Et n’allez pas croire que vos arts démoniaques vous seront d’un quelconque secours dans la forteresse du Christ. Votre nom ! »

Le Patrouilleur avait pigé. « Keith Denison, mon p… mon frère. » Pourquoi ne pas le lui dire ? Quelle importance ? Plus rien n’avait d’importance désormais.

Matiou lui aussi s’adaptait à son parler, et il n’avait pas son pareil pour déduire des termes de leur contexte. « Ah, vous venez d’England ? » Avant que Denison ait pu réagir à cette appellation, il poursuivit : « Nous pouvons faire venir quelqu’un qui parle votre patois*, si cela doit vous encourager à répondre plus vite.

— Non, mon pays s’appelle… Mon frère, je ne puis livrer mes secrets qu’à votre autorité suprême. »

Regard noir de Matiou. « Vous allez parler et me dire toute la vérité. Devons-nous vous soumettre à la question extraordinaire ? Alors, croyez-moi, vous bénirez le boutefeu quand vous monterez sur le bûcher. »

Il dut répéter trois fois sa menace avant qu’elle soit comprise. La question extraordinaire ? Je suppose que l’ordinaire est une affaire de routine. Cet interrogatoire n’est qu’une mise en bouche. La terreur imprégnait la cervelle de Denison. Lui-même fut surpris par la fermeté de sa voix : « Avec tout le respect que je vous dois, mon frère, le serment que j’ai fait devant Dieu m’interdit de révéler certaines choses à quiconque excepté le souverain. Si ce savoir était connu du public, ce serait une véritable catastrophe. Imaginez des enfants jouant avec le feu. » Il coula vers les gardes un regard lourd de sens. Malheureusement, comme il dut se répéter, cela gâcha un peu l’effet escompté.

La réponse qu’on lui fit était sans ambiguïté : « L’Inquisition sait garder un secret.

— Je n’en doute pas. Mais je ne doute pas non plus que votre maître sera fâché si des propos à lui seul destinés finissent par être criés sur les toits. »

Rictus de Matiou. Voyant qu’il hésitait, Denison poussa son avantage. Chacun d’eux maîtrisait de mieux en mieux le français de l’autre. Il s’efforçait de parler comme un Américain n’ayant de cette langue qu’une connaissance livresque et cela l’aidait grandement.

« Qu’entendez-vous par « le souverain » ? s’enquit Matiou. Le saint-père ? Pourquoi en ce cas n’êtes-vous pas allé à Rome ?

— Eh bien, le roi…

— Le roi ? »

Denison comprit qu’il avait gaffé. Apparemment, le monarque – si tant est qu’il y en ait un – ne représentait pas le pouvoir suprême. « Le roi, allais-je dire, serait un interlocuteur naturel dans certaines contrées.

— Oui, chez les barbares russes, par exemple. Ou bien dans les dominions du noir Mahound où l’on ne reconnaît aucun calife. » Matiou pointa sur lui un index noueux. « Où vous rendiez-vous vraiment, Keith Denison ?

— À Paris, en France. Nous sommes bien à Paris ? Je vous en prie, laissez-moi finir. Je recherche la plus haute autorité ecclésiastique de… de ce domaine. Me suis-je trompé ? Se trouve-t-elle bien ici ?

— L’archicardinal ? » souffla Matiou tandis que les gardes prenaient un air franchement impressionné.

Denison opina avec vigueur. « L’archicardinal, bien sûr ! » Qu’est-ce que c’était que ce titre à la noix ?

Matiou détourna les yeux. Les grains de son rosaire cliquetèrent entre ses doigts. Alors que son silence menaçait de s’éterniser, il dit sèchement : « Nous verrons. Conduisez-vous avec prudence. Vous resterez placé sous observation. » Puis il fit demi-tour dans un froissement de tissu et s’en fut.

Denison se laissa choir sur sa paillasse, totalement lessivé. Enfin, j’ai gagné un peu de répit avant de passer sur le chevalet, s’ils n’ont rien inventé de mieux depuis le Moyen Age. A moins que je n’aie tout simplement atterri en… Non, c’est impossible.

Lorsqu’un geôlier escorté de gardes armés vint lui apporter du pain, de l’eau et du ragoût, il lui demanda la date du jour. « Aujourd’hui est la fête de saint Antoine, en l’an de grâce mil neuf cent quatre-vingts. » C’était comme si on achevait de clouer son cercueil.

Mais son désespoir évolua en une froide détermination. Il pouvait toujours se passer quelque chose, des agents envoyés à son secours ou… Non, envisager l’oubli était non seulement inutile mais risquait en outre de le paralyser. Mieux valait continuer de vivre, en restant prêt à saisir la moindre chance passant à sa portée.

Tout en frissonnant sous sa couverture trop mince, il s’efforça d’échafauder des plans. Leurs fondations étaient bien fragiles. Première chose à faire : se placer sous la protection du grand ponte, du dictateur, bref de l’archicardinal – quoi que signifie ce terme. Il devait donc le convaincre que, loin de représenter un danger pour lui, il pouvait se révéler un auxiliaire précieux ou, au pire, une source de divertissement. Pas question cependant de révéler son statut de chrononaute. Le conditionnement de la Patrouille lui paralyserait la langue. De toute façon, personne en ce monde ne pourrait comprendre un tel concept. Problème : il ne pouvait nier être apparu comme par enchantement, même s’il avait le loisir de broder sur la fragilité des témoignages. D’après certains propos de Matiou, on croyait dur comme fer à la magie dans ce monde, même dans les milieux censément instruits. Cela dit, s’il optait pour une explication dans ce registre, il lui faudrait se montrer très prudent. Cette société était dotée d’une technologie suffisamment avancée pour produire des armes à feu, et sans aucun doute de l’artillerie lourde. Le pot de chambre en caoutchouc témoignait d’échanges économiques avec le Nouveau Monde, ce qui impliquait à tout le moins des connaissances en astronomie et en navigation… Et un visiteur martien, est-ce qu’ils avaleraient ça ?

Denison étouffa un gloussement. Cela dit, ce bobard semblait plus prometteur que d’autres. Il fallait creuser la question.

« Permettez-moi de m’enquérir humblement de l’idée que se font les savants au service de Votre Sainteté (?). Peut-être que ceux de ma nation ont fait des découvertes qui leur restent inconnues…» Feindre des difficultés de communication, observer de fréquentes pauses pour assimiler le sens de telle ou telle phrase… autant de manœuvres qui lui donneraient le temps de réfléchir et de compenser d’éventuels faux pas*…

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