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Dictionnaire amoureux de San-Antonio

Электронная книга - «Dictionnaire amoureux de San-Antonio». Краткое содержание книги:

Assimilée à une « littérature de gare », l'œuvre de Frédéric Dard, dit San-Antonio a tardé à être reconnue comme majeure. Mais l'engouement du public pour ces aventures était tel qu'elles suscitèrent bientôt la curiosité des critiques et des intellectuels, comprenant enfin que ces romans cachaient aussi une vision réjouissante et féroce de la société.
Ce dictionnaire tente d'éveiller la curiosité sur l'homme et les aspects riches de sa création littéraire unique. Comment évoquer avec amour le si prolifique Frédéric Dard ? Devant l'ampleur de la tâche, le plus simple était de faire comme l'auteur : tous les matins, afficher une page blanche, surmonter l'angoisse et laisser place à l'imagination désordonnée. Avec une idée forte que San-Antonio semblait me souffler à l'oreille : « Faut qu'on le capte bien, le grand, qu'on s'imprègne à fond de lui, qu'on pige son beau talent, […] et puis, tu comprends : qu'on ait envie de le choper par le cou pour l'accolade de la tendresse, histoire de bien se sentir un homme auprès de cet homme-là. »
Biographie de l'auteur
Médecin, publicitaire, muséographe, enseignant et écrivain depuis dix ans, Éric Bouhier a une véritable passion pour l'œuvre de San-Antonio. L'écriture de ce dictionnaire amoureux est l'aboutissement d'une lecture assidue depuis l'adolescence et d'un travail de recherche mené ces vingt dernières années avec des proches de Frédéric Dard et des membres d'une association dédiée à entretenir la mémoire de l'écrivain.
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San-A. se désole de l’homme qui périclite dès qu’on ne s’occupe plus de lui, tandis que la nature s’épanouit sitôt qu’on lui fout la paix. Avant de devenir le reclus tranquille de la campagne fribourgeoise, les voyages lui montrent notre minuscule terre d’accueil… que les voyages détruisent. Une société de consommation ? Non, pire, une société de consumation. Avec ce besoin irrépressible de courir après son destin : Nous vivons tous à califourchon sur une fusée planétaire en rouscaillant parce qu’elle ne va pas assez vite. Nous devrions davantage nous asseoir dans notre jardin et regarder les abeilles faire leur petit turbin. Comme toujours, San-A., lassé de pousser les chaudières de l’indignation, fait appel à Béru, le vrai Homo sapiens de la bande, Béru le bon sens, Béru for ever, Béru fort et vert, aux couleurs de l’écologie : Jusqu’ici, ils vivaient peinards dans l’archipel des Malotrus. Noix de coco à tous les étages, fleurettes dans les cheveux, mer couleur des mers du Sud ! Et puis les chers Occidentaux radinent avec leur matériel de mort ! Ah ! j’ai honte […] de les voir si c…, mes contemporains ; […] si dévastateurs ! si anéantisseurs ! si pollueurs ! Ils détruisent ce qu’ils ont bâti et — pire encore — ce que Dieu a bâti. Ils contaminent l’espèce. Ils déciment les futurs !

Alors qu’avec un peu d’imagination et un bon sens de l’humour, la solution est à portée de main… au panier, bien sûr, le temps d’admirer une fille qui balance du valseur, le bonheur du jour monté sur roulement à billes : C’est fou les sources d’énergie qu’on ne met pas en exploitation. Avec un balancier pareil, on obtiendrait facile une production de 10 000 kilowatts par jour. Ne cesse jamais de nous faire rire, Frédéric, et dis-nous encore une fois le fond de ta pensée. Tu veux que je te fasse une confession ? Je ne lis plus les journaux, n’écoute pas la radio, ne regarde point la téloche ! Seule la terre m’importe. Avant d’aller y jouer la taupe hibernante, j’en admire le dessus féerique ; l’eau et les plantes, une belle chatte et la prière !

Nicolas est de retour de sa dernière mission au Kalahari. Ce soir, avant de s’endormir, il a repris la lecture de Y a-t-il un Français dans la salle ?, commencé avant son départ, trop lourd pour être emporté. Il se rappellera longtemps la énième digression de Frédéric sur la planète et cette petite phrase résonnant dans sa tête et qu’il s’empresse de noter : Vous êtes sur le Titanic en train de couler et vous dansez.

Non-retour

Va jusqu’au bout, Éric !

Saute ! Tu es allé trop loin, tu as atteint le point de non-retour.

San-Antonio.

11 janvier 1979.

Son passage à « Apostrophes » est prévu le lendemain soir, mais Frédéric est arrivé de Genève la veille de l’émission, par le premier avion du matin. Une occasion s’est présentée qu’il n’aurait manquée pour rien au monde : Gérard Régnier, le commissaire d’exposition, lui a réservé une visite de sa rétrospective Magritte à Beaubourg. Huit jours avant l’ouverture ! Seule obligation, arriver tôt, avant l’inspection de sécurité de fin de matinée.

L’accrochage était encore en cours, l’éclairage non réglé, certaines œuvres encore emballées, mais l’atmosphère de chantier donnait un petit côté surréaliste à la découverte de ces œuvres, elles-mêmes si souvent apparentées à un jeu de cache-cache. La connaissance et la passion de Régnier pour le peintre ont fait le reste. Les deux hommes se sont attardés à découvrir les quatre-vingts toiles de la période 1927–1928, fortement inspirées de Giorgio De Chirico. La naissance du mystère dans l’œuvre de Magritte ! Il ne reviendra jamais en arrière. Frédéric est ressorti bouleversé de cette visite inhabituelle. À Régnier qu’il remerciait chaleureusement, il a promis de titrer un jour un de ses San-Antonio : Ceci est bien une pipe. Il le fera, vingt ans plus tard !

Songeur, il a quitté son hôte et s’en est allé flâner sans but. Passant devant le centre culturel franco-belge, il s’est demandé ce que devenait Jean-Claude Simoën, l’ami qui lui a arraché Je le jure quatre ans plus tôt et qui l’a présenté à Irène et Louis Scutenaire, puis à Christine et Isy Brachot, les galeristes de Magritte, le jour où Frédéric a voulu acquérir une de ses œuvres. Les souvenirs des soirées passées ensemble ont accompagné sa déambulation dans la capitale. Nostalgique et surréaliste !

Rue de Rivoli, un passant l’a interpellé d’une manière désinvolte :

— Eh ! V’s’êtes San-Antonio ?

— Oui.

— Ouais, j’adore. Ça fait du bien de lire des trucs de vrai mec.

Frédéric n’a pas fait de commentaire. Il lui a même signé un autographe. Sur un ticket de métro. Le gus n’avait rien d’autre sur lui. Il l’a regardé s’éloigner, et une phrase de son « Scut » lui est revenue en tête : « Ah ! si tous les gars du monde pouvaient être moins nombreux ! »

Frédéric se sent cafardeux, ce soir : le syndrome de la chambre d’hôtel. Même si c’est une des plus belles du Plaza Athénée. Toujours la même, heureusement. La 662. Un peu l’illusion de rentrer chez soi, chaque fois qu’il « monte » à Paris. Illusion, seulement. Voilà trois mois que Viens avec ton cierge est sorti. Le 99e, paraît-il. Il tient l’info de Philippe, le fidèle chauffeur de taxi. Ne demandez pas à Frédéric combien il a de San-Antonio à son propre compteur, il a oublié de calculer à partir du deuxième ! En revanche, il se rappelle très bien l’avoir écrit dans la douleur. Dans l’urgence et l’euphorie de noircir du papier, et dans cette douleur de tout vérifier. Comme tous les Sana ! Puis il a couronné ce dernier d’un beau titre pour enterrement. L’enterrement de San-Antonio, pourquoi pas ? L’idée le taraude de nouveau, ce n’est pas la première fois. Qu’est-ce qui lui a pris d’inventer puis de poursuivre les aventures d’un monstre pareil ? Poursuivre, vraiment ? Pas besoin d’aller le chercher, ça vient tout seul. En trombe. Il ne s’est jamais senti plus tricard des lettres que depuis le succès phénoménal de sa prose ferroviaire. Les invitations médiatiques se succèdent. Demain, « Apostrophes ». Thème : « Le sexe des mots », c’est dire ! On va encore le louer pour son imagination et la truculence de son vocabulaire. San-Antonio croule sous les éloges de toutes parts. En revanche, Dard, connaît pas ! Par chance, avant de les lui soumettre, son éditeur et Françoise trient tous ces courriers assortis d’éternelles revendications d’accointance littéraire, de déclarations de filiation spirituelle, de demandes de pognon, de comparaisons céliniennes ou rabelaisiennes, et autres exhortations à postuler à l’Académie. Ils font de même avec les articles, flatteurs ou non. Frédéric en est arrivé à guetter avec plaisir les critiques des rares et illustres écrivains qui sont insensibles à sa philosophie boulevardière, tout en s’amusant du coin de bourgeoisie qui renâcle encore et qui s’enferme dans les cagoinces pour le savourer.

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