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Dictionnaire amoureux de San-Antonio

Электронная книга - «Dictionnaire amoureux de San-Antonio». Краткое содержание книги:

Assimilée à une « littérature de gare », l'œuvre de Frédéric Dard, dit San-Antonio a tardé à être reconnue comme majeure. Mais l'engouement du public pour ces aventures était tel qu'elles suscitèrent bientôt la curiosité des critiques et des intellectuels, comprenant enfin que ces romans cachaient aussi une vision réjouissante et féroce de la société.
Ce dictionnaire tente d'éveiller la curiosité sur l'homme et les aspects riches de sa création littéraire unique. Comment évoquer avec amour le si prolifique Frédéric Dard ? Devant l'ampleur de la tâche, le plus simple était de faire comme l'auteur : tous les matins, afficher une page blanche, surmonter l'angoisse et laisser place à l'imagination désordonnée. Avec une idée forte que San-Antonio semblait me souffler à l'oreille : « Faut qu'on le capte bien, le grand, qu'on s'imprègne à fond de lui, qu'on pige son beau talent, […] et puis, tu comprends : qu'on ait envie de le choper par le cou pour l'accolade de la tendresse, histoire de bien se sentir un homme auprès de cet homme-là. »
Biographie de l'auteur
Médecin, publicitaire, muséographe, enseignant et écrivain depuis dix ans, Éric Bouhier a une véritable passion pour l'œuvre de San-Antonio. L'écriture de ce dictionnaire amoureux est l'aboutissement d'une lecture assidue depuis l'adolescence et d'un travail de recherche mené ces vingt dernières années avec des proches de Frédéric Dard et des membres d'une association dédiée à entretenir la mémoire de l'écrivain.
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* * *

Ne vous moquez pas des morts. Votre tour viendra. Que dis-je : il est déjà venu puisque vous êtes nés !

* * *

Il a quatre ans. Ses parents habitent un petit deux pièces à Jallieu. Claudia, sa grand-mère, a emménagé dans les combles à la suite de la mort de son mari. Une façon de se rapprocher de son fils et sa bru ? Non, loin de là ! Seule la motive l’envie d’être au plus proche du petit Frédéric qu’elle a aidé à mettre au monde. Pour lui être agréables, ses parents le confient à cette Bonne-Maman auprès de laquelle il passe de nombreuses nuits. La maîtresse-femme, mariée à l’âge de dix-sept ans à un alcoolique qui couche avec sa belle-mère, rapidement veuve d’un second mari qu’elle n’a connu que malade et diminué, n’attend pas grand-chose des hommes. En revanche, elle attend tout de cet enfant aux yeux si bleus et au bras esquinté. Elle prendra beaucoup de place, cette grand-mère aimante, jalouse et abusive, dont le petit-fils devenu écrivain nous fera croire qu’elle est Félicie, sa brave femme de mère. Pour l’instant, Bonne-Maman lui a confectionné une chemise de nuit qui se ferme sous les pieds par un cordon : « On s’enrhume par les pieds », aime-t-elle à répéter. Elle n’a pas réalisé que, dans l’imagination du petit garçon, le vêtement de nuit devient un sac dont il ne peut s’échapper. Un matin que ma grand-mère me descendait dans cet escalier glacial, j’ai eu comme une espèce de notion de la mort. Ça a été mon premier sentiment de mort. Ce cocon d’étoffe m’a fait l’effet d’un cercueil. Le petit garçon ne met pas encore de nom sur cette perception, mais elle est déjà une certitude. Cette notion de la mort m’a habité et elle ne m’a plus quitté. Jeunes mamans, méfiez-vous de la turbulette ! Elle a quelque chose d’un suaire !

* * *

J’ai toujours eu le sentiment de la précarité. Très jeune, j’avais l’impression que j’allais mourir. C’est dire que le phénomène de mortalité était en moi, enfant déjà. L’horreur que m’inspire le crépuscule de la vie est désormais mon état d’esprit naturel.

* * *

Les gamins ont de drôles d’idées ! Frédéric n’a que ça, des idées. Pas toujours drôles. Elles vont conditionner sa vie et faire de lui l’écrivain le plus imaginatif de sa génération. Tenez, il n’a pas six ans qu’il s’est déjà inventé un curieux rituel. Cela se passe après le repas, pris avec Bonne-Maman, avant de rentrer se « toyer », comme elle dit, à l’étage au-dessous, chez ses parents. Laissons-le nous le raconter : Quand je me jetais dans ses bras pour lui dire au revoir, je cachais, dans le fond de la main, un morceau de pain. Pendant que je l’embrassais, je la touchais avec ce bout de pain. En rentrant, je le cachais sous mon matelas. Et tous les jours jusqu’au samedi suivant, je le mangeais petit à petit. Il devenait, à la fin, sec comme un bout de craie : j’avais réinventé la communion.

* * *

J’aimerais prendre congé avec l’étoile Polaire que mémé m’a fait découvrir autrefois, par une nuit d’été suave où les grillons et les rainettes s’en donnaient à cœur joie.

* * *

Précoce dans l’appréhension de la mort, Frédéric l’est tout autant dans la perception du péché mortel. Je m’étais confessé un samedi pour communier le lendemain. Et voilà-t-il pas que je rencontre la petite Masson, Huguette Masson. Déguisée en Chaperon Rouge, elle allait porter je ne sais quoi à sa grand-mère malade — peut-être une galette et un pot de beurre, après tout ? Je l’ai accompagnée. La grand-mère était veuve et moribonde dans une grande bâtisse froide qui puait la pisse de chat. J’ai attendu Huguette dans la cuisine où le lourd tic-tac de la grosse horloge à balancier grignotait les derniers instants de la mère-grand que le loup travesti en Mort allait bientôt venir boulotter. Quand Huguette est redescendue de la chambre, je l’ai saisie par-derrière et j’ai retroussé sa robette. Elle portait des bas de laine maintenus par des élastiques et une culotte « Petit Barlu », plutôt rude, fixée à la taille par des boutons. J’étais si ému et si gauche que je n’ai pu en défaire qu’un seul. À peine de quoi passer la main pour caresser sa petite minouche. C’était excitant. Le sang carillonnait dans mes baffles. Mais je ne triquais pas. Je pensais que j’étais en train de me flanquer en état de péché mortel, ni plus ni moins. Je n’avais dans le cigare que ma communion du lendemain. Si j’allais à la sainte table avec des doigts sentant la chatte, j’étais bonnard pour l’excommunication, les feux de l’enfer, la féroce damnation du ciel.

Même jeune, Frédéric n’a jamais tergiversé avec le sens du sacré !

J’ai bricolé l’Huguette un moment, juste pour constater de quelle façon ça se présente, une figue. Et puis on est rentrés sans parler. Le dimanche, j’ai chiqué à l’angine pour ne pas me rendre à l’église. Du même coup, j’ai fait tintin pour le match de basket de l’après-midi : Ruy contre Saint-Alban-de-Roche ! Mais quoi : j’ai toujours traîné avec moi un certain sens du devoir.

* * *

J’ai dû entrer dans le coma à l’âge de sept ans. À trente, tout était consommé.

* * *

L’adolescent a découvert le sexe. Il lui permet d’oublier un temps la mort. Pas toujours. Elle n’est jamais bien loin. Écoutez ça : un jour, pendant l’Occupation, il se rendit à un bal clandestin avec sa petite amie, sa presque fiancée, sa merveilleuse. Pourtant, il détestait la danse. Avec son infirmité, que voulais-tu ? En route, elle se mit à le comparer à d’autres garçons qu’elle avait fréquentés. Il eut mal, la jalousie l’inondait de feu. Arrivés devant le cabaret, la musique le fit défaillir. Ce qu’il éprouvait ressemblait à de l’affolement. Il se raidit brusquement.

— Je n’entre pas, dit-il à sa promise.

Mais elle répondit :

— Je ne resterai pas longtemps, et elle pénétra dans l’estaminet.

Il se retrouva seul avec ses déchirements. Il choisit un coin d’ombre, s’assit sur une borne de pierre blanche. Comment était la nuit ? Il détestait tous les vivants et souhaitait ardemment mourir. Toute sa vie serait ponctuée par cet incessant besoin de cesser. À tout propos, pour des tourments mineurs, voire de simples contrariétés, il ressentirait cette trouble aspiration. Le froid de la pierre gagnait son corps. Il se leva, voulut fuir, mais fut vite rappelé par son trop-plein d’amour. Il sentait pendre son bras gauche et aurait voulu pouvoir le trancher au niveau de l’épaule. Dans la vie courante il l’oubliait souvent, mais cette nuit-là, il le charriait comme un mort…

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