Cette nuit, comme les six précédentes, Nicolas dort sous la tente, plantée sur un banc de sable, entre deux bras du gigantesque delta de l’Okavango, à la limite du désert du Kalahari. La journée de tournage a été éprouvante. Un éléphant plus agressif que les autres lui a causé quelques frayeurs. Son imprudence est en cause et il s’en est excusé auprès de la petite équipe qui l’accompagne. T’inquiète pas, l’a rassuré le cameraman, ça va être un des plus mémorables reportages d’« Ushuaïa ». Quand il est à l’autre bout du monde, Nicolas a un rituel auquel il déroge rarement. Afin de trouver le sommeil, il lit quelques pages d’un San-Antonio à la lueur de sa frontale. Il en a toujours trois ou quatre dans ses bagages, voisinant avec un Jules Verne et un Théodore Monod, toujours de bonne compagnie. La petite équipe a aussi un bon sujet de rigolade avec le réalisateur attitré de l’émission. Vous n’allez pas le croire ; il s’appelle Gilles Santantonio ! Alors, forcément, tout le monde lui donne du « Monsieur le commissaire ».
Nicolas prend son Tango chinetoque, entamé dans l’avion, et retrouve la page cornée qui lui sert de marque-page. Déjà douze chapitres de poilade quasi ininterrompue ! Il n’est guère pressé d’arriver au mot « fin », tant les aventures asiatiques du couple Sana-Béru l’ont plié de rire. Et ce pauvre bouc Cyprien, amoureux du Gros, ou plutôt de ses ribouis fermentés ! Génial, tout simplement génial ! Nicolas se promet de lire lentement, comme un grand cru qu’on déguste à petites gorgées prudentes. Pour l’instant, les deux compères, poursuivis par l’armée, traversent en auto-chenillette une carrière mal remblayée. Une balade qui se termine par une réflexion de Sana : Le grand problème du monde moderne, c’est l’évacuation des résidus. L’homme n’a su créer qu’une chose qui soit éternelle : ses ordures. C’est mal connaître Frédéric Dard si l’on pense qu’il se contente d’une simple remarque sur un sujet de cette importance. Deux pages suivent sur la protection de la nature. Nicolas les lit, sans en croire ses yeux, réalisant soudain que Tango chinetoque a été écrit en 1965 ! Dix ans avant que René Dumont se présente à l’élection présidentielle pour y recueillir un malheureux 1,70 % des voix. L’époque où Nicolas a dix ans, où Pierre Fournier passe pour un doux dingue, Dennis Meadows pour un utopiste, Kessel seulement pour un grand écrivain, et où l’écologie est le dernier des soucis de l’humanité. Alors, il lit une fois de plus ce qui lui semble un manifeste d’une terrifiante actualité : L’homme s’auto-contamine. Il a créé la vérole pour les autres, mais c’est un boomerang qui finit par lui revenir dans le calbar. Les déchets ne sont plus évacuables. Ils pourrissent la mer, donc le poisson, donc celui qui le mange. Ils pourrissent la terre, donc les plantes, donc ceux qui les broutent. On se détruit à qui mieux mieux, en bouffant, en respirant ! La vérolerie est partout, ambiante, endémique ! Choléra suprême ! La grande crève universelle. Chapeau bas à l’humaniste et à l’esprit visionnaire, pense en lui-même Nicolas de ce Frédéric dont il dira un jour qu’il est « un des plus grands philosophes de notre époque », l’homme le plus clairvoyant sur ce que lui appelle « le théâtre des apparences et de la comédie humaine ». Et tout cela enrobé d’humour, l’antidote indispensable à tous nos excès de civilisation.
Écolo avant l’heure ? Sans aucun doute. Frédéric a retenu une vieille leçon qui lui vient de son enfance, de ses racines paysannes. La nature est rassurante et, même dans ses pièges, n’est jamais aussi hostile que l’homme. La campagne est son terrain de jeu, et la pêche contemplative sa distraction favorite, s’accommodant bien de sa rêverie de gamin, trop souvent exclu et faisant l’apprentissage de la solitude. Je suis un homme de nature, ma pomme. Une pièce d’eau, un buisson, voire une simple pelouse me fascinent. Je sais depuis toujours que là est la vérité, là l’éternité : dans ce mouvement insensible des plantes et des insectes. Il met la nature en scène dans ses romans, invitant ses souvenirs d’enfance au point de donner parfois le rôle principal à un décor naturel ou un animal. Le suspens oppressant de La dynamite est bonne à boire tient à la souffrance d’une mule et à l’atmosphère suffocante du désert péruvien. L’intrigue de Puisque les oiseaux meurent est construite sur la présence d’un petit verdier dans lequel les personnages se réincarnent. Les brumes d’Écosse et un carré d’herbe sont le théâtre d’un thriller captivant, La Pelouse. La mémoire ravivée de Frédéric est parfois si aiguë que le récit s’interrompt, pour laisser place à la pure émotion : La nature me séduit ainsi parfois ; c’est le coup de foudre, un choc qui m’ébranle[…]. Devant la force sereine des choses, leur harmonie voilée, leur composition naturelle, je perds tout sens critique et j’admire très simplement.
Il y avait Frédéric Dard, puis vint San-Antonio. San-A., sexe, bouffe et rigolade, pensez-vous ! Le grand défouloir à petit prix ! La gaudriole à portée de toutes les bourses, les bourses prêtes à toutes les gaudrioles. Personne ne vous contredit. Il est seulement dommage que les rires déclenchés par le bouffon cachent parfois ses pensées les plus fortes. Dans le domaine de l’écologie et si l’on veut bien suspendre son impatience, on y lit à longueur de romans un des réquisitoires les plus lucides sur la connerie humaine, dans son acharnement à détruire la planète. La planète ? En voilà une qui tournait rond jadis, avant que l’Homo sapiens vienne lui proliférer dessus. Sapiens, l’homme qui sait ! Comment alors appeler cette crétinerie mauvaise de continuer le massacre comme si la mort ne suffisait pas ? Comment est-on passé à côté de ce que Frédéric écrivait il y a près de quarante ans, maudissant ce pétrole de merde que vivement qu’il n’en reste plus un baril sur cette planète, tant il l’a faussée, moi je trouve, l’auteur, né à Jallieu […] : ses hommes, ses denrées, leurs prix, les guerres ; faussé les continents, corrompu air et mers, terre et amour, conscience et congés payés ; tout empétrolé qu’au point, quand tu baises, ta queue sent l’essence comme si tu venais d’enfiler un jerricane ?