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Le bouclier du temps [The Shield of Time - fr]

Электронная книга - «Le bouclier du temps [The Shield of Time - fr]». Краткое содержание книги:

Voici venue l’heure des ultimes aventures de Manse Everard et ses collègues de la Patrouille du temps au service de l’Histoire… Des aventures qui conduiront nos héros depuis la préhistoire jusqu’à une étrange variante de notre XXe siècle, en passant par la Bactriane du IIIe siècle avant notre ère et le Moyen Âge italien. Car les Exhaltationnistes menacent toujours, sans parler d’un danger plus grand encore qui pourrait bien annihiler jusqu’à la Patrouille elle-même… et nous avec !
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Emil Volstrup s’écarta du bureau sur lequel il s’affairait à ses comptes. Les yeux écarquillés des deux autres apprentis, un Grec et un Italien, le suivirent tandis que leurs mains s’immobilisaient sur les rouleaux de tissu. « Qu’y a-t-il, Odon ? » lança Volstrup. Il s’exprimait dans un français mâtiné de normand, un dialecte des plus gutturaux. « Tu as eu des ennuis pendant ta course ? »

Le mince jouvenceau lui tomba dans les bras, enfouit le visage dans les plis de sa robe. Il le sentit tressaillir. « Maître, sanglota-t-il, le roi est mort. Je l’ai entendu… la nouvelle se répand dans toutes les rues de la cité…»

Volstrup sentit ses bras le trahir. Il se tourna vers l’extérieur. On ne voyait pas grand-chose à travers les grilles qui protégeaient les fenêtres cintrées. Mais la porte restait entrouverte. La rue pavée, le bâtiment à arcades d’en face, un Sarrasin qui passait, turban et burnous blancs, des moineaux se disputant des miettes de pain, rien de tout cela ne semblait réel. Pas étonnant. D’un instant à l’autre, tout ce qui l’entourait pouvait s’évanouir sans jamais avoir existé. Tout. Y compris lui-même.

« Notre roi Roger ? Non. Impossible. Ce n’est qu’une rumeur. »

Odon s’écarta de lui et agita les mains. « C’est la vérité ! » Sa voix avait viré au suraigu. Honteux, il chercha à se ressaisir : il déglutit, essuya ses larmes, se redressa un peu. « Des messagers venus d’Italie. Il est mort au combat. Son armée est en déroute. On dit que le prince est mort, lui aussi.

— Mais je sais que…» La langue de Volstrup se bloqua dans son palais. Atterré, il se rendit compte que seul son conditionnement l’avait empêché d’évoquer le futur. Était-il donc choqué à ce point ? « Comment se fait-il que l’on connaisse déjà la nouvelle en ville ? Le palais aurait dû être le premier informé.

— Les m… messagers… ils l’ont criée à tous en arrivant…» Un bruit se fît entendre au sein de la rumeur de Palerme, l’étouffant à mesure qu’il se répandait entre ses murs, atteignant le port et la baie au-delà. Volstrup connaissait bien ce bruit. Comme tous les habitants de la cité. C’étaient les cloches de la cathédrale. Elles sonnaient le glas.

Il demeura figé l’espace d’un instant. Il entr’aperçut les apprentis qui se signaient devant leur établi, le catholique de gauche à droite et l’orthodoxe de droite à gauche. Lui-même aurait intérêt à en faire autant, se rappela-t-il. Cela le fit émerger de sa paralysie. Il se tourna vers le jeune Grec, le plus débrouillard des trois adolescents. « Michael, va faire un tour, débrouille-toi pour découvrir exactement ce qui s’est passé et reviens me le dire au plus vite.

— Oui, maître, répondit l’apprenti. Les crieurs publics ne devraient pas tarder à annoncer la nouvelle. » Il s’en fut.

« Remets-toi au travail, Cosimo, reprit Volstrup. Et toi aussi, Odon. Peu importe la course que tu devais faire. Elle ne m’est plus utile aujourd’hui. »

Comme il se dirigeait vers l’arrière-boutique, il entendit un vacarme qui étouffait peu à peu le son des cloches. Rien à voir avec la musique quotidienne des rues – bavardages, chants, bruits de pas et de sabots, grincements de roues. Ce son-là était composé de cris, de hurlements et de prières – en latin, en grec, en arabe, en hébreu, en toutes sortes de dialectes : une symphonie de malheur envahissant le quartier, la ville entière. Ja, det er nok sandt. Il remarqua distraitement que son esprit était revenu au danois. Le fait était sans doute avéré. Dans ce cas, lui seul était en mesure d’en appréhender les désastreuses conséquences.

Lui, et celui ou celle qui en était la cause.

Il déboucha dans un petit patio de style mauresque où coulait une fontaine. Cette maison datait de l’époque où les Sarrasins régnaient sur la Sicile. Après l’avoir achetée, il l’avait adaptée à son négoce, se dispensant en outre du harem que les Normands les plus aisés finissaient par aménager chez eux. La majorité des pièces faisaient office d’entrepôts, de cuisines, de dortoirs pour les apprentis et les domestiques, et cætera. Un escalier conduisait au premier étage, exclusivement réservé à son épouse, à leurs trois enfants et à lui-même. Il s’y engagea.

Elle le retrouva dans la galerie, une petite femme noiraude que l’âge avait rendue grisonnante et un rien grassouillette, sans entamer en rien son pouvoir de séduction. Avant de l’épouser, il avait pris soin de regarder ce que lui réservait l’avenir. La Patrouille n’appréciait guère qu’on contourne ainsi le règlement, mais il allait passer plusieurs décennies à ses côtés. Une épouse lui était nécessaire, non seulement par souci des convenances, mais aussi pour gérer sa maisonnée, l’ancrer dans la vie de la cité et réchauffer sa couche ; il avait un tempérament de bénédictin et non de don Juan.

« Qu’y a-t-il, mon seigneur ? » demanda-t-elle en grec d’une voix tremblante. Comme la plupart des Siciliens, elle parlait plusieurs langues, mais c’était le parler de son enfance qu’elle adoptait d’instinct en ce jour fatal. Tout comme moi, songea-t-il. « Que se passe-t-il ?

— Nous avons reçu de mauvaises nouvelles, j’en ai peur. Veille à ce que les enfants et les domestiques restent tranquilles. »

Bien qu’elle se soit convertie au catholicisme afin de l’épouser, elle se signa à la mode orientale. Il admira toutefois la maîtrise dont elle faisait preuve. « Comme il plaira à mon seigneur. »

Il lui sourit, lui étreignit le bras et lui dit : « Ne crains rien, Zoé. Je veillerai à ce que tout aille pour le mieux.

— Je sais. » Elle se retira. Il la suivit un moment du regard. Si seulement les siècles de domination musulmane n’avaient pas transformé les femmes en créatures soumises, toutes religions confondues ! Quelle compagne elle aurait fait ! Mais elle accomplissait ses devoirs avec sérieux, sa famille l’aidait grandement dans son négoce et… il lui était interdit de partager les secrets de son époux avec quiconque.

Après avoir traversé deux pièces encore meublées dans le style sarrasin, austère mais relativement aéré, il atteignit celle qui était réservée à son usage exclusif. Il n’en fermait jamais la porte à clé – cela lui aurait valu d’être soupçonné de sorcellerie, à tout le moins. Mais il est normal qu’un négociant conserve quelque part ses dossiers confidentiels, ses coffres-forts et autres documents privés. Il actionna la clenche, plaça un tabouret devant une armoire, s’assit dessus et pressa dans un certain ordre les feuilles sculptées qui la décoraient.

Un rectangle lumineux se matérialisa devant lui. Humectant ses lèvres sèches, il murmura en temporel : « Résumé de la campagne du roi Roger en Italie depuis… euh… depuis le début du mois dernier. »

Un texte apparut. Ses souvenirs lui permirent d’en combler les lacunes. Un an auparavant, Lothaire III, souverain du Saint Empire romain germanique, avait traversé les Alpes afin d’aider le pape Innocent II dans le conflit qui l’opposait à Roger II, souverain de Capoue, d’Apulie et de Sicile. Parmi leurs alliés figurait Rainulf d’Alife, le propre beau-frère de Roger. Leur campagne les mena jusqu’au sud de l’Italie, et, à la fin du mois d’août de l’an de grâce 1137, ils jugèrent que la victoire leur était acquise. Rainulf fut couronné duc d’Apulie et reçut pour mission de protéger le Sud contre les Siciliens. Lothaire laissa sous ses ordres huit cents chevaliers et, sentant que sa mort était proche, repartit vers son empire. Innocent entra dans Rome bien qu’Anaclet, l’antipape qui lui était opposé, occupât toujours le château Saint-Ange.

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