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Le bouclier du temps [The Shield of Time - fr]

Электронная книга - «Le bouclier du temps [The Shield of Time - fr]». Краткое содержание книги:

Voici venue l’heure des ultimes aventures de Manse Everard et ses collègues de la Patrouille du temps au service de l’Histoire… Des aventures qui conduiront nos héros depuis la préhistoire jusqu’à une étrange variante de notre XXe siècle, en passant par la Bactriane du IIIe siècle avant notre ère et le Moyen Âge italien. Car les Exhaltationnistes menacent toujours, sans parler d’un danger plus grand encore qui pourrait bien annihiler jusqu’à la Patrouille elle-même… et nous avec !
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Cinquième partie

Devinez un peu

1990 apr. J.C.

Les éclairs zébrant le ciel new-yorkais étaient si lumineux qu’ils faisaient oublier l’éclairage public. Le tonnerre, lui, était encore trop lointain pour étouffer le bruit de la circulation ; le vent et la pluie ne tarderaient pas à se joindre aux réjouissances.

Everard s’obligea à regarder en face l’énigme qui venait de s’asseoir chez lui. « Je croyais que la question était réglée, déclara-t-il.

— Un certain degré d’insatisfaction subsistait encore, répondit Guion dans un anglais au pédantisme trompeur.

— Ouais. J’admets avoir tiré quelques ficelles, usé de mon influence et rappelé certains services rendus. Mais je suis un agent non-attaché, et j’ai jugé en mon âme et conscience que punir Tamberly pour avoir agi conformément à la morale ne ferait que nous coûter un agent de valeur. »

Guion conserva une voix posée. « Sur le plan de la morale, choisir son camp dans un conflit entre deux entités étrangères constitue une initiative discutable. Et vous êtes bien placé pour savoir que notre mission n’est pas d’amender la réalité mais de la défendre. »

Everard serra le poing. « Et vous êtes encore mieux placé que moi pour savoir que ce n’est pas toujours vrai », repartit-il. Puis, décidant qu’il valait mieux ne pas envenimer le débat : « Je lui ai dit que je ne serais sans doute pas parvenu à mes fins si des instructions en ce sens n’étaient pas venues d’en haut. Je me trompe ? »

Guion éluda la question d’un sourire et dit : « Si je suis venu vous voir ce soir, c’est avant tout pour vous assurer personnellement que l’affaire était définitivement classée. Vous ne trouverez plus trace d’un quelconque ressentiment chez vos collègues, pas plus que d’insinuations de favoritisme. Ils conviennent désormais que vous avez agi comme il le fallait. »

Everard ouvrit des yeux étonnés. « Hein ? » Suivit une pause de plusieurs battements de cœur. « Comment diable avez-vous fait ? Avec leur indépendance d’esprit franchement endémique…

— Contentez-vous de savoir que ce résultat est acquis sans que ladite indépendance n’ait eu à en souffrir. Et arrêtez de vous tourmenter. Dites à votre conscience de paysan du Middle-West de se mettre en veilleuse.

— Eh bien… euh… enfin, c’est fort aimable à vous… Hé ! je suis en dessous de tout. Voulez-vous boire quelque chose ?

— Je ne dirais pas non à un scotch and soda. »

Everard quitta son siège d’un bond pour foncer sur l’armoire à liqueurs. « Je vous suis reconnaissant de votre intervention, croyez-le.

— N’en parlons plus. J’ai moins agi par compassion que pour les nécessités du service. Vous avez atteint une position d’importance au sein de la Patrouille, vous savez. Ainsi que vous l’avez prouvé à maintes reprises, vous êtes un agent trop précieux pour que nous souhaitions vous voir handicapé par la mauvaise volonté de vos pairs. »

Everard s’affaira à préparer la boisson de son invité. « Moi, précieux ? Au risque d’être taxé de fausse modestie, je suis sûr que la Patrouille a recruté bien des types plus compétents que moi ; après tout, elle dispose d’un million d’années pour trouver des candidats acceptables.

— Je pourrais en dire autant. Mais il arrive que certains individus aient une signification qui transcende de loin leur valeur intrinsèque. Non que nos personnalités ne comptent pour rien, la vôtre comme la mienne. Mais si vous voulez un exemple concret, prenez le cas de… eh bien, du capitaine Alfred Dreyfus. C’était un officier compétent et consciencieux, un fleuron de l’armée française. Mais l’affaire associée à son nom a eu des conséquences dépassant sa personne. »

Grimace d’Everard. « Vous voulez dire qu’il était un… un instrument de la destinée ?

— Vous savez parfaitement que la destinée est un concept vide de sens. Seule compte la structure du plénum, qu’il est de notre devoir de préserver. »

Ouais, sans doute, se dit Everard. Quoique cette structure ne soit pas seulement changeable dans l’espace et le temps. Elle semble plus subtile, plus complexe qu’on ne daigne nous l’enseigner à l’Académie. Une coïncidence est parfois plus qu’un simple accident. Peut-être que Jung a entrevu cette vérité lorsqu’il parlait de synchronicité… je n’en sais rien, en fait. Ce n’est pas à des types comme moi qu’il appartient de comprendre l’univers. Je ne fais que bosser dedans. Il se servit une Heineken, accompagnée d’un petit verre d’akvavit et apporta les rafraîchissements sur un plateau.

Comme il se rasseyait, il murmura : « Je suppose qu’on a également effacé l’ardoise de la spécialiste Tamberly.

— Qu’est-ce qui vous fait dire cela ? demanda Guion d’un ton faussement détaché.

— Il a été question d’elle lors de votre précédente visite et elle m’a dit avoir passé une soirée en votre compagnie alors qu’elle se trouvait à l’Académie. Il m’étonnerait fort que vous… ou ceux qui vous envoient… s’intéressent autant à une recrue qui ne sortirait pas de l’ordinaire. »

Guion opina. « Sa ligne de vie, tout comme la vôtre, semble en affecter quantité d’autres. » Un temps. « J’ai bien dit : semble. »

À nouveau mal à l’aise, Everard attrapa sa pipe et sa blague à tabac. « Que diable se passe-t-il, au juste ? demanda-t-il. Que signifie tout ce cirque ?

— Rien d’extraordinaire, du moins nous l’espérons.

— Qu’espérez-vous exactement ? »

Guion regarda Everard droit dans les yeux. « Je ne peux le dire précisément. Peut-être est-ce inconnaissable.

— Dites-moi quelque chose, nom de Dieu ! »

Soupir de Guion. « Nos moniteurs ont observé des variations anormales dans la réalité.

— Ne le sont-elles pas toutes ? » Et si peu d’entre elles ont une importance. Le cours des événements a une gigantesque inertie, pourrait-on dire. Si un chrononaute cause une altération, ses effets ont tôt fait de s’estomper. Ils sont compensés par d’autres occurrences.

Phénomène de rétroaction négative. Combien de petites fluctuations se produisent-elles, ici et là, hier et demain ? Quel est le degré de réel de la réalité ? C’est là une question sans réponse précise, et peut-être sans signification aucune.

Sauf que, de temps à autre, on a affaire à un nexus, un incident clé qui détermine l’avenir sur une grande échelle, pour le meilleur ou pour le pire.

Un frisson le parcourut lorsque Guion reprit calmement : « Celles-ci n’ont aucune cause connue. Du moins, aucune source chronocinétique que nous ayons pu identifier. Par exemple, l’Asiniria de Plaute est représentée pour la première fois en 213 av. J.C., et, en 1196 apr. J.C., Stefan Nemanja, le zhupan de Serbie, abdique en faveur de son fils pour se retirer dans un monastère. Je pourrais vous citer plusieurs autres occurrences à peu près aux mêmes époques, dont certaines survenues fort loin de l’Europe, notamment en Chine. »

Everard vida son verre de liqueur et but une gorgée de bière pour le faire passer. « Ne prenez pas cette peine, répliqua-t-il. Les deux que vous venez de mentionner ne me disent strictement rien. Qu’est-ce qu’elles ont d’étrange, elles et les autres ?

— Leurs dates précises ne correspondent pas à celles qu’ont retenues les érudits de leurs avenirs respectifs. Sans parler d’autres détails mineurs, comme le texte de telle pièce ou la représentation de tel objet sur telle peinture de Ma Yuan. » Guion sirota son verre. « Rien que de très mineur, je le répète. Rien qui n’altère la structure des événements ultérieurs, ni même la vie quotidienne de quiconque, du moins dans des proportions sortant de l’ordinaire. Néanmoins, tout cela témoigne d’une instabilité dans ces sections de l’histoire. »

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