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L'apprenti [Prentice Alvin - fr]

Электронная книга - «L'apprenti [Prentice Alvin - fr]». Краткое содержание книги:

Au bord de la rivière Hatrack, près des forêts profondes où règne encore l’homme rouge, un enfant va naître en des circonstances tragiques. Un enfant au destin exceptionnel. Septième fils d’un septième fils, il détiendra, dit-on, les immenses pouvoirs d’un « Faiseur ! ». Si les forces du mal ne parviennent à le détruire. Car il existe un autre pouvoir, obscur, prêt à tout pour l’empêcher de vivre et de grandir.
Nous sommes dans les années 1800, sur la terre de pionniers américains. Mais dans ce monde parallèle opèrent charmes et sortilèges, on y possède des « talents » à la dimension de pouvoirs et, les ombres de présences bienveillantes ou maléfiques rôdent dans la nature. Un récit magique et flamboyant où l’enjeu n’est rien moins que le destin du monde.
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— C’était ma mouman », fit Arthur.

La Peg eut soudain l’air effrayée. Elle jeta un coup d’œil à Alvin, puis elle dit : « T’occupe pas d’ça, tu veux ?

— Ma mouman, l’était un oiseau noir, fit Arthur. Elle s’a envolé très haut, pis elle a tombé par terre, elle a pas pu r’partir et elle est morte. »

Alvin vit comment dame Guester le regardait ; elle avait l’air encore plus nerveuse. Peut-être y avait-il du vrai dans cette histoire que racontait Arthur, après tout, comme quoi il avait volé. Peut-être que cette fille enterrée à côté de Vigor, peut-être qu’elle avait trouvé moyen de faire emporter son bébé par un oiseau noir. Ou peut-être qu’il ne s’agissait que d’une vision. En tout cas, dame Guester avait décidé de faire comme si de rien n’était – trop tard pour abuser Alvin, bien sûr, mais ça, elle ne le savait pas. « Ben ça, c’est une belle histoire, Arthur, dit-elle.

— C’est vrai, fit Arthur. Je m’rappelle. »

Dame Guester eut l’air encore plus catastrophée. Mais Alvin se garda bien de discuter avec Arthur de son histoire d’oiseau noir et de voyage dans les airs. La seule façon de l’arrêter, c’était de lui détourner l’esprit sur autre chose. « Tu frais mieux de t’en venir avec moi, Arthur Stuart, dit-il. T’as p’t-être eu une maman oiseau dans l’temps, mais j’ai dans l’idée qu’celle qu’est icitte dans c’te cuisine, elle va t’pétrir le dos comme d’la pâte à pain.

— Oublie pas c’que je t’ai d’mandé de m’acheter, dit la Peg.

— Oh, pas de danger. J’ai une liste, dit Alvin.

— Je t’ai rien vu écrire !

— C’est Arthur Stuart, ma liste. Montres-y, Arthur. »

Arthur se pencha tout contre l’oreille d’Alvin et brailla à lui fendre les tympans jusqu’aux chevilles : « Un bari’ d’farine blanche, deux cônes de sucre, une liv’ de poivre, une douzaine de feuilles de papier et une couple de yards de tissu pour faire une chemise à Arthur Stuart. »

Même en criant, il reproduisait la voix de sa maman.

Elle détestait de tout son cœur quand il l’imitait, et la voilà qui s’amène, une fourchette à touiller dans une main et un méchant gros couperet dans l’autre. « Bouge pas, Alvin, que j’y pique la fourchette dans la gourgonne et que j’y taille une couple d’oreilles !

— Sauve-moi ! » s’écria Arthur Stuart.

Alvin le sauva en prenant la fuite, du moins jusqu’à la porte d’en arrière. La Peg posa alors ses instruments de bouchère d’enfants et l’aida à emmitoufler Arthur Stuart dans des manteaux, des leggins, des bottes et des cache-nez, au point qu’il était presque aussi large que haut. Puis Alvin le lança par la porte dans la neige et le roula dedans du pied jusqu’à ce qu’il en soit couvert.

La Peg aboya depuis la porte de la cuisine : « C’est ça, Alvin junior, fais-le mouri’ d’froid sous les yeux d’sa mère, sacré maudit irresponsab’ d’apprenti ! »

Alvin et Arthur lui répondirent par des rires. La Peg leur recommanda d’être prudents et de rentrer avant la nuit, puis elle referma la porte à la volée.

Ils attelèrent le traîneau, le nettoyèrent de la neige fraîche tombée dedans durant la manœuvre, grimpèrent à bord et remontèrent le plaid. Ils redescendirent en premier lieu à la forgerie pour enlever le travail qu’Alvin devait livrer, principalement paumelles, ferrures et outils pour des charpentiers et bourreliers du village qui étaient en pleine saison d’activité. Puis ils prirent la direction du bourg. Ils rattrapèrent bientôt un homme qui cheminait lui aussi dans la même direction – pas très couvert, d’ailleurs, par un temps pareil. Lorsqu’ils furent à sa hauteur et virent sa figure, ils reconnurent Mock Berry, ce qui ne surprit pas Alvin.

« Montez donc dans l’traîneau, Mock Berry, j’aurai pas vot’ mort sus la conscience », dit Alvin.

À ces mots, Mock regarda Alvin comme s’il se rendait seulement compte qu’il y avait quelqu’un sur la route, malgré les chevaux qui venaient de le dépasser en renâclant et en piétinant la neige de leurs sabots. « Merci, Alvin », dit l’homme. Alvin se glissa sur le siège pour faire de la place. Mock grimpa près de lui, maladroitement parce qu’il avait les mains froides. Ce n’est qu’au moment de s’asseoir qu’il parut remarquer Arthur Stuart installé sur la banquette. Ce fut alors comme s’il recevait une gifle ; il voulut tout de suite redescendre du traîneau.

« Hé là, attendez ! fit Alvin. Me dites pas qu’vous êtes aussi bête que les Blancs du village et qu’vous refusez d’vous assire à côté d’un p’tit sang-mêlé ! Vous devriez avoir honte ! »

Mock regarda Alvin fixement pendant deux ou trois longues secondes avant de décider quoi répondre. « Doucement, Alvin Smith, tu m’connais mieux qu’ça. J’suis au courant comment ils viennent, ces drôles d’abâtardis, et j’leur en veux pas pour ce qu’un homme blanc a fait à leur maman. Mais y a un bruit qui court dans l’village sus celle qui serait la vraie mère de cet enfant-là, et c’est pas bon qu’on m’voye arriver avec lui à côté d’moi. »

Alvin la connaissait, cette rumeur : on racontait qu’Arthur était l’enfant d’Anga, la femme de Mock, et que Mock aurait refusé de garder sous son toit un gamin visiblement fils de Blanc, ce qui expliquait pourquoi dame Guester l’avait pris chez elle. Alvin savait la rumeur fausse. Mais dans un village comme Hatrack River, il valait mieux qu’on la croie plutôt qu’on soupçonne la vérité. Alvin n’aurait pas été étonné que des gens soient prêts à dénoncer Arthur comme esclave et à l’expédier dans le Sud afin de s’en débarrasser, qu’on ne revienne plus sur ces histoires d’école et autres.

« Vous tracassez pas d’ça, dit Alvin. Un jour comme aujourd’hui, personne va vous voir, et n’importe comment, Arthur a plusse l’air d’un tas d’linge que d’un p’tit bougre. Vous sauterez du traîneau dès qu’on arrivera dans l’village. » Alvin se pencha, attrapa le bras de Mock et le hissa sur le siège. « Asteure tirez l’plaid sus vous et blottissez-vous bien, j’voudrais pas vous emmener chez l’croque-mort par rapport que vous serez mort de froid.

— T’es un apprenti joliment arrogant et vétilleux, mais j’te remercie bien. » Mock remonta le plaid si haut qu’il recouvrit entièrement Arthur Stuart. Arthur brailla et le rabaissa pour garder les yeux par-dessus. Puis il lança à Mock un regard furibard qui l’aurait réduit en cendres s’il n’avait pas été aussi mouillé et gelé.

Lorsqu’ils pénétrèrent dans le bourg, ils virent beaucoup de traîneaux mais aucun de ces divertissements qui accompagnent la première grosse chute de neige. Les gens vaquaient à leurs affaires et les chevaux à l’arrêt attendaient, tapant du sabot et s’ébrouant, tout fumants dans le vent glacé. Les plus paresseux – hommes de loi, employés de bureaux et compagnie –, ils restaient tous chez eux par un temps pareil. Mais les vrais travailleurs pour qui l’ouvrage n’attendait pas, ils avaient allumé leurs feux, mis en route leurs ateliers, ouvert leurs magasins pour la vente. Alvin fit sa tournée de distribution de ferrures chez les clients qui les avait commandées. Ils apposèrent tous leur signature dans le cahier de livraisons de Conciliant ; encore un manque d’égards : le forgeron ne faisait pas confiance à Alvin pour encaisser de l’argent, comme s’il le prenait pour un apprenti de neuf ans et non de dix-huit.

Durant ces brèves commissions, Arthur Stuart resta emmitouflé dans le traîneau – Alvin ne passait jamais assez de temps à l’intérieur pour qu’il puisse se réchauffer du trajet traîneau-porte d’entrée. Mais une fois arrivés au grand magasin de Pieter Vanderwoort, ça valait la peine d’entrer et de se mettre un moment au chaud. Pieter avait pour habitude de bien pousser son poêle ; d’ailleurs Alvin et Arthur n’étaient pas les premiers à avoir eu cette idée. Deux autres gars du village s’y trouvaient déjà ; ils se chauffaient les pieds et sirotaient du thé arrosé de quelques filets d’alcool bus à la flasque pour se requinquer. Ce n’étaient pas des jeunes gens qu’Alvin fréquentait beaucoup. Il leur avait fait mordre la poussière à une ou deux reprises, mais c’était vrai de la plupart des individus mâles du village qui avaient envie de se bagarrer. Alvin savait que ces deux-là – celui avec des boutons, c’était Martin, et l’autre Marguerite (d’accord, ça fait ridicule pour qui n’est pas une vache, mais il s’appelait comme ça) – bref, Alvin savait donc ces deux gars-là du genre à aimer flanquer le feu aux chats et à raconter par-derrière des histoires dégoûtantes sur les filles. Un genre dont Alvin n’appréciait pas beaucoup la compagnie mais pour lequel il n’éprouvait pas non plus d’aversion particulière. Il leur donna donc le bonjour d’un signe de tête, et ils lui répondirent de même. L’un d’eux lui tendit sa flasque, mais Alvin la refusa d’un « non, merci », et l’autre n’insista pas.

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