Dictionnaire amoureux de San-Antonio
- Автор: Bouhier Éric
- Год: 2017
- Язык: французский
- Год: Éditions Plon
- ISBN: 978-2259243421
- Жанр: Путеводители
Электронная книга - «Dictionnaire amoureux de San-Antonio». Краткое содержание книги:
Ce dictionnaire tente d'éveiller la curiosité sur l'homme et les aspects riches de sa création littéraire unique. Comment évoquer avec amour le si prolifique Frédéric Dard ? Devant l'ampleur de la tâche, le plus simple était de faire comme l'auteur : tous les matins, afficher une page blanche, surmonter l'angoisse et laisser place à l'imagination désordonnée. Avec une idée forte que San-Antonio semblait me souffler à l'oreille : « Faut qu'on le capte bien, le grand, qu'on s'imprègne à fond de lui, qu'on pige son beau talent, […] et puis, tu comprends : qu'on ait envie de le choper par le cou pour l'accolade de la tendresse, histoire de bien se sentir un homme auprès de cet homme-là. »
Biographie de l'auteur
Médecin, publicitaire, muséographe, enseignant et écrivain depuis dix ans, Éric Bouhier a une véritable passion pour l'œuvre de San-Antonio. L'écriture de ce dictionnaire amoureux est l'aboutissement d'une lecture assidue depuis l'adolescence et d'un travail de recherche mené ces vingt dernières années avec des proches de Frédéric Dard et des membres d'une association dédiée à entretenir la mémoire de l'écrivain.
San-Antonio a deux devises, en plus des francs français ! La première est la même que celle des Kennedy : « Ne jamais se LAISSER ABATTRE ! » La seconde le différencie de bon nombre d’agents secrets et de policiers toujours encombrés de gadgets plus ou moins destructeurs et se résume à : Tout dans les pognes, rien dans les fouilles, à l’exception d’un petit outil appelé sésame (voir entrée Objet Dard). Il a deux enfants dont il confie l’éducation à Félicie : Antoinette, qu’il découvre dans le dernier San-Antonio (Lâche-le, il tiendra tout seul), une petite fille qu’il a eu trois ans auparavant avec Marie-Marie et qui se fait enlever le jour même, et Antoine, dit Toinet, un orphelin qu’il adopte après la mort de sa mère et de son père, un truand du nom de Vladimir Kelloustik. Toinet est promis à une belle carrière sur les traces de ses père et écrivain adoptifs, mais cela fait l’objet de Nouvelles aventures.
Si vous n’en savez pas assez sur l’homme après avoir lu Moi, vous me connaissez ?, vous pouvez toujours en apprendre plus en lisant le San-Antonio intitulé J’suis comme ça ou celui où il révèle une de ses rares faiblesses : J’ai peur des mouches. Enfin, comme il l’écrit lui-même pour clôturer un de ses ouvrages : Moi, vous me connaissez, hein ? Alors, puisque vous me connaissez, concluez !
Et au point de saturation où nous en sommes, autant vous révéler sa marotte préférée : Moi, vous me connaissez ? J’adore stopper un chapitre sur un point de suspension !
Monsieur Carnaval
Je vais vous parler de Frédéric, de Charles Aznavour et d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître ! Dans la vie de Frédéric, il y a un Monsieur Carnaval dont seuls se souviennent les amateurs d’opérette. Par hasard, j’ai découvert qu’il existait aussi une « Madame Carnaval » ! Voyons les choses dans l’ordre.
1964, année de toutes les remises en question pour Frédéric. La boulimie d’écriture, les sollicitations de toutes parts, le piège d’un contrat mirifique passé avec son éditeur et l’obsession amoureuse qui le taraude ne tardent pas à avoir raison de son couple. C’est dans cette atmosphère de voyage au bout de la dinguerie que son ami Jean-Jacques Vital, bluffé par la qualité de ses adaptations théâtrales, lui propose l’écriture du livret d’une comédie musicale. Je n’ai vu jusqu’alors, en fait d’opérettes, que « La Veuve soyeuse » et « Le Pays du fou-rire » au Guignol Mourguet de Lyon, c’est dire à quel point j’étais conditionné pour écrire le chef-d’œuvre ci-joint, s’en amusera Frédéric un an plus tard dans le programme de cette opérette. Car Frédéric accepte la proposition, comme il accepte tout, du moment qu’il faut mettre des mots sur une histoire et s’enfermer quelques heures de plus dans sa solitude. Vital a une autre idée : lui associer Charles Aznavour. L’auteur de « La Mamma », de « For Me formidable » ou de « Que c’est triste Venise » est déjà une immense vedette. On le sait moins, il est aussi celui de « Retiens la nuit » et de « La plus belle pour aller danser » offertes à Johnny Hallyday et Sylvie Vartan. Toutefois, lui non plus n’a jamais tâté de l’opérette. Qu’importe, associé à Jacques Plante, auteur d’une partie des couplets, le duo n’a guère de peine à convaincre Maurice Lehmann, directeur du Châtelet. Afin de faire bonne mesure, il leur prête son théâtre et son concours pour la mise en scène. Il confie les rôles principaux à Georges Guétary et Jean Richard, le tandem de La Polka des lampions, et ne fait qu’un reproche à Frédéric : « Il manque 200 millions de décors ! » Lacune que Frédéric, amusé, corrige en imaginant ses personnages en Écosse ou au Brésil, au milieu d’une foule de danseurs habillés de somptueux costumes.
La première de Monsieur Carnaval se tient le 17 décembre 1965, au grand soulagement de Vital et de Lehmann qui ont vu un temps leur projet à la dérive. Au beau milieu des répétitions, Aznavour est parti trois mois en tournée en Amérique, et Frédéric, en pleine errance sentimentale, s’est mis aux abonnés absents. Le fruit de leur travail et l’enthousiasme de toute la troupe pallient ces difficultés. Le succès de Monsieur Carnaval est immédiat, l’opérette restant plus d’un an à l’affiche. Enthousiasme de toute la troupe ? Pas tout à fait : les coulisses résonnent d’un conflit que Frédéric tente tant bien que mal d’apaiser. Aznavour a écrit un monument pour la circonstance : « La Bohème ». Il sait que c’est la plus belle chanson de son répertoire, pourtant déjà riche, et il en fait cadeau à l’Amérique, en ouverture de son spectacle, avant même les spectateurs parisiens de Monsieur Carnaval. Que Guétary s’en soit étranglé de fureur, c’est certain, qu’il ait eu envie d’étrangler Aznavour, c’est fort probable !
Et « Madame Carnaval », annoncée plus haut ?
Elle est encore plus chère au cœur de Frédéric que le Monsieur du même nom et que toute sa production littéraire ! C’est « sa » Jeannine, sa petite sœur, sa « loulou » si complice, la seule à qui il peut parler de la vie tumultueuse de leurs parents. Elle s’est mariée avec un copain de Frédéric, Roger Samart, dit Sam, illustrateur de la bonne humeur avec des chagrins plein les poches de son âme. Pas étonnant que l’écrivain et le dessinateur se soient trouvés, partageant les mêmes rires lumineux cachant autant de zones d’ombre. Que de moments heureux et cocasses vécus ensemble ! Et que de textes de l’un illustrés par l’autre ! Jusqu’à une dernière préface de Frédéric à l’ouvrage Il était une fois Roger Sam, un dernier hommage à son vieux copain-du-fond-de-l’âme, celui qui parlait et qui riait toujours. Hommage à un vieux gugus plein de culture et de sagesse, qui avait le culte de l’amitié et ne vivait que pour les autres. Ce Lyonnais, comme il n’y en aura plus après lui, tant il aimait sa ville de toutes ses fibres, ressemblait à ses dessins : ce qui caractérise ces derniers, c’est qu’ils ont le même aspect gentil que tu avais. On est bien avec eux. Sam et Sana : des bouffons à leur manière, avec, entre eux, une petite bonne femme douce et timide, scellant leur amitié.
Quand Francisque, le père de Jeannine et Frédéric, tient son stand de farces et attrapes, « À la gaieté française », sur un marché de Lyon, pense-t-il que la vie est une vaste plaisanterie ? Sait-on jamais ! Les facéties, l’espièglerie et la drôlerie collent à la peau de la famille Dard, où le commerce de clowneries se transmet à la génération suivante. À la suite de sa maman Joséphine, Jeannine a repris la gérance d’un vrai magasin de farces et attrapes, situé au 45 du passage de l’Argue, à Lyon, à mi-distance de la Saône et du Rhône. À la mort du propriétaire, Frédéric rachète la boutique et l’offre à sa sœur qui fera vivre encore pendant des années l’enseigne au joli nom de « CARNAVAL ».
Pendant ce temps, son frère, derrière son masque de San-Antonio, un autre déguisement de carnaval, fait rire la France entière en distribuant à sa manière son propre poil à gratter, son fluide glacial et ses coussins péteurs.
Mort
Parlons de la mort, elle fut l’affaire de sa vie !
Né handicapé, Frédéric Dard eut un jour cette terrible parole : Ma mère m’a donné la vie et la mort. Que mettait-il derrière cette sentence implacable, et comment s’était-il forgé cette certitude ? Venait-il d’apprendre la supplication de son père au moment de sa naissance, survenue dans des conditions difficiles : « Sauvez la mère, sauvez la mère » ? Ou bien, à cet instant si critique de la délivrance, son cerveau de nouveau-né avait-il enregistré « quelque chose » de la précarité de l’existence ? La vie ? On sort du confort absolu, un coup de ciseaux et on commence à mourir. « C’est naître qu’il aurait pas fallu », proférait Céline. Naquit-il ? Toute sa vie, cette question l’aura hanté, écrivit Frédéric, inventant son éloge funèbre, dix ans avant sa mort, dans le Dictionnaire de la littérature française contemporaine (par Jérôme Garcin, éditions François Bourin).