La Louve de France
- Автор: Дрюон Морис
- Серия: les rois maudits #5
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Plon
- ISBN: 9782253004066
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «La Louve de France». Краткое содержание книги:
John de Stratford, évêque de Winchester, rédige alors et lit devant l’assemblée les six articles qui consacrent la déchéance d’Édouard II Plantagenet.
Primo, le roi est incapable de gouverner ; pendant tout son règne, il a été mené par de détestables conseillers.
Secundo, il a consacré son temps à des occupations indignes de lui, et négligé les affaires du royaume.
Tertio, il a perdu l’Ecosse, l’Irlande et la moitié de la Guyenne.
Quarto, il a fait tort à l’Église dont il a emprisonné les ministres.
Quinto, il a emprisonné, exilé, déshérité, condamné à une mort honteuse beaucoup de ses grands vassaux.
Sexto, il a ruiné le royaume ; il est incorrigible et incapable de s’amender.
Pendant ce temps, les bourgeois de Londres, inquiets et partagés – leur évêque ne s’est-il pas déclaré contre la déposition ? – se sont réunis au Guild Hall. Ils sont moins aisés à manœuvrer que les représentants des comtés. Vont-ils faire échec au Parlement ? Roger Mortimer, qui n’est rien en titre et tout en fait, court au Guild Hall, remercie les Londoniens de leur loyale attitude et leur garantit le maintien des libertés coutumières de la cité. Au nom de qui, au nom de quoi donne-t-il cette garantie ? Au nom d’un adolescent qui n’est même pas roi encore, qui vient à peine d’être désigné par acclamation. Le prestige de Mortimer, l’autorité de sa personne, opèrent sur les bourgeois londoniens. On l’appelle déjà le Lord protecteur. De qui est-il protecteur ? Du prince, de la reine, du royaume ? Il est le Lord protecteur, voilà tout, l’homme promu par l’Histoire et entre les mains duquel chacun se démet de sa part de pouvoir et de jugement.
Et soudain l’inattendu survient. Le jeune prince, qu’on croyait déjà roi, le pâle jeune homme aux longs cils qui a suivi en silence tous ces événements et ne semblait songer qu’aux yeux bleus de Madame Philippa de Hainaut, Édouard d’Aquitaine déclare à sa mère, au Lord protecteur, à Monseigneur Orleton, aux Lords évêques, à tous ceux qui l’entourent, qu’il ne ceindra pas la couronne sans le consentement de son père et sans que celui-ci ait officiellement proclamé qu’il s’en défaisait.
La stupeur gèle les visages, les mains tombent au bout des bras. Quoi ? Tant d’efforts remis en cause ? Quelques soupçons se tournent vers la reine. Ne serait-ce pas elle qui aurait agi secrètement sur son fils, par un de ces imprévisibles retours d’affection comme il en vient aux femmes ? Y a-t-il eu brouille entre elle et le Lord protecteur, cette nuit où chacun devait prendre le conseil de sa conscience ?
Mais non ; c’est ce garçon de quinze ans tout seul, qui a réfléchi sur l’importance de la légitimité du pouvoir. Il ne veut pas faire figure d’usurpateur, ni détenir son sceptre de la volonté d’une assemblée qui pourrait le lui retirer aussi bien qu’elle le lui a donné. Il exige le consentement de son prédécesseur. Non point qu’il nourrisse des sentiments forts tendres envers son père ; il le juge. Mais il juge chacun.
Depuis des années, trop de choses mauvaises se sont passées devant lui et l’ont forcé à juger. Il sait que le crime n’est pas entièrement d’un côté, et l’innocence de l’autre. Certes, son père a fait souffrir sa mère, l’a déshonorée, dépouillée ; mais cette mère, avec Lord Mortimer, quel exemple donne-t-elle à présent ? Si un jour, pour quelque faute qu’il lui arriverait de commettre, Madame Philippa se mettait à agir de même ? Et ces barons, ces évêques, tous si acharnés aujourd’hui contre le roi Édouard, n’ont-ils pas exercé le gouvernement avec lui ? Norfolk, Kent, les jeunes oncles, ont reçu, accepté des charges ; les évêques de Winchester et de Lincoln sont allés négocier au nom du roi Édouard. Les Despensers n’étaient pas en tous lieux et, même s’ils commandaient, ils n’ont pas exécuté eux-mêmes leurs propres ordres. Qui s’est risqué à refuser d’obéir ? Le cousin au Tors-Col, oui, celui-là a eu ce courage ; et Lord Mortimer aussi qui a payé sa rébellion d’une longue prison. Mais pour deux que voilà, combien d’obséquieux courtisans maintenant pleins d’ardeur à se décharger sur leur maître des conséquences de leur servilité ?
Tout autre prince de cet âge serait aisément grisé de recevoir une couronne tendue par tant de mains. Lui relève ses longs cils, regarde fixement, rougit un peu de son audace, et s’obstine dans sa décision. Alors Monseigneur Orleton appelle à lui les évêques de Winchester et de Lincoln, ainsi que le grand chambellan William Blount, ordonne de sortir du Trésor de la Tour la couronne et le sceptre, les fait mettre dans un coffre sur le bât d’une mule, et lui-même, emportant ses vêtements de cérémonie, reprend le chemin de Kenilworth afin d’obtenir l’abdication du roi.
V
KENILWORTH
Les remparts extérieurs, contournant une large colline, enfermaient des jardins clos, des prés, des écuries et des étables, une forge, des granges et les fournils, le moulin, les citernes, les habitations des serviteurs, les casernes des soldats, tout un village presque plus grand que celui d’alentour, dont on voyait se presser les toits moussus. Et il ne semblait pas possible que ce fût la même race d’hommes qui habitât en deçà des murs, dans ces masures, et à l’intérieur de la formidable forteresse qui dressait ses rouges enceintes contre le ciel d’hiver.
Car Kenilworth était bâti dans une pierre couleur de sang séché. C’était l’un de ces fabuleux châteaux du siècle qui suivit la Conquête et pendant lequel une poignée de Normands, les compagnons de Guillaume, ou leurs descendants immédiats, surent tenir tout un peuple en respect grâce à ces immenses châteaux forts plantés sur les collines.
Le keep de Kenilworth – le donjon comme disaient les Français, faute d’un meilleur mot, car cette sorte de construction n’existait pas en France, ou n’existait plus – le keep était de forme carrée et d’une hauteur vertigineuse qui rappelait aux voyageurs d’Orient les pylônes des temples d’Égypte.
Les proportions de cet ouvrage titanesque étaient telles que de très vastes pièces étaient contenues, réservées, dans l’épaisseur même des murs. Mais on ne pouvait entrer dans cette tour que par un escalier étroit où deux personnes avaient peine à avancer de front et dont les marches rouges conduisaient à une porte protégée, hersée, au premier étage. À l’intérieur du keep se trouvait un jardin, une cour herbue plutôt, de soixante pieds de côté, à ciel ouvert, et complètement enfermée.[49]
Il n’était pas d’édifice militaire mieux conçu pour soutenir un siège. L’envahisseur parvenait-il à franchir la première enceinte, on se réfugiait dans le château lui-même, à l’abri du fossé ; et si la seconde enceinte était percée, alors, abandonnant à l’ennemi les appartements habituels de séjour, le grand hall, les cuisines, les chambres seigneuriales, la chapelle, on se retranchait dans le keep, autour du puits de sa cour verte, et dans les flancs de ses murs profonds.
Le roi vivait là, prisonnier. Il connaissait bien Kenilworth, qui avait appartenu à Thomas de Lancastre et servi naguère de centre de ralliement à la rébellion des barons. Thomas décapité, Édouard avait séquestré le château et l’avait habité lui-même durant l’hiver de 1323, avant de le remettre l’année suivante à Henry Tors-Col en même temps qu’il lui rendait tous les biens et titres des Lancastre.
Henri III, le grand-père d’Édouard, avait dû jadis assiéger Kenilworth six mois durant pour le reprendre au fils de son beau-frère, Simon de Montfort ; et ce n’étaient pas les armées qui en avaient eu raison, mais la famine, la peste et l’excommunication.
Au début du règne d’Édouard 1er, Roger Mortimer de Chirk, celui qui venait de mourir en geôle, en avait été le gardien, au nom du premier comte de Lancastre, et y avait donné ses fameux tournois. L’une des tours du mur extérieur, pour l’exaspération d’Édouard, portait le nom de tour de Mortimer ! Elle était là, plantée devant son horizon quotidien, comme une dérision et un défi.
49
Ces châteaux normands bâtis depuis le début du XIème siècle et dont le type de construction dura jusqu’au début du XVIème, soit avec des keeps carrés dans les monuments de la première période, puis des keeps ronds, dits « en coquille », à partir du XIIème, résistèrent en fait à tout, au temps comme aux armées. Leur reddition vint plus souvent de circonstances politiques que de l’entreprise militaire, et ils seraient tous encore debout aujourd’hui, quasiment intacts, si Cromwell ne les avait pas, à l’exception de trois ou quatre, fait démanteler ou raser. Kenilworth se trouve à douze milles au nord de Stratford-on-Avon.