La Louve de France
- Автор: Дрюон Морис
- Серия: les rois maudits #5
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Plon
- ISBN: 9782253004066
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «La Louve de France». Краткое содержание книги:
Il était là, torse nu, le froc descendu sur les reins, la poitrine et la barbe éclairées par le feu de la forge, les mains environnées d’étincelles, tandis que le chancelier tirait le soufflet et que Hugh le Jeune, d’un air lamentable, lui passait les outils, quand Henry Tors-Col s’encadra dans la porte, le heaume incliné vers l’épaule et dit :
— Sire mon cousin, voici le temps venu de payer pour vos fautes.
Le roi laissa échapper le marteau qu’il tenait ; la pièce de métal qu’il forgeait resta à rougeoyer sur l’enclume. Et le souverain d’Angleterre, son large torse pâle tout tremblant, demanda :
— Cousin, cousin, que va-t-il advenir de moi ?
— Ce que les barons et hauts hommes du royaume en décideront, répondit Tors-Col.
À présent Edouard attendait, toujours avec son favori, toujours avec son chancelier, dans le petit manoir fortifié de Monmouth, à quelques lieues de Hereford, où Lancastre l’avait conduit et enfermé.
Adam Orleton, accompagné de son archidiacre Thomas Chandos, et du grand chambellan William Blount, s’en fut aussitôt à Monmouth pour réclamer les sceaux royaux que Baldock continuait de transporter.
Édouard, quand Orleton eut exprimé sa requête, arracha de la ceinture de Baldock le sac de cuir qui contenait les sceaux, s’entoura le poignet des lacets du sac comme s’il voulait s’en faire une arme, et s’écria :
— Messire traître, mauvais évêque, si vous voulez mon sceau, vous viendrez me le prendre par force et montrerez qu’un homme d’Église a contraint son roi !
Le destin avait décidément désigné Monseigneur Adam Orleton pour d’exceptionnelles tâches. Il n’est pas courant d’ôter à un roi les attributs de son pouvoir. Devant cet athlète furieux, Orleton, les épaules tombantes, les mains faibles, et n’ayant d’autre arme que sa canne à fragile crosse d’ivoire, répondit :
— La remise se doit accomplir de par votre vouloir, et que les témoins en constatent. Sire Édouard, allez-vous obliger votre fils, qui est à présent mainteneur du royaume, à se commander son propre sceau de roi plus tôt qu’il n’y comptait ? Par contrainte, toutefois, je puis faire saisir le Lord chancelier et le Lord Despenser que j’ai ordre de conduire à la reine.
À ces mots, Edouard cessa de s’inquiéter du sceau pour ne plus penser qu’à son favori bien-aimé. Il détacha de son poignet le sac de cuir, le jeta au chambellan William Blount comme si ce fût devenu soudain un objet négligeable et, ouvrant les bras à Hugh, s’écria :
— Ah non ! vous ne me l’arracherez point !
Hugh le Jeune, amaigri, frissonnant, s’était jeté contre la poitrine du roi. Il claquait des dents, paraissait prêt à défaillir et gémissait :
— C’est ton épouse, tu vois, qui veut cela ! C’est elle, c’est cette louve française, qui est cause de tout ! Ah ! Édouard, Édouard, pourquoi l’as-tu épousée ?
Henry Tors-Col, Orleton, l’archidiacre Chandos et William Blount regardaient ces deux hommes embrassés et, si incompréhensible que leur fût le spectacle de cette passion, ils ne pouvaient s’empêcher d’y reconnaître quelque affreuse grandeur.
À la fin, ce fut Tors-Col qui s’approcha, prit le Despenser par le bras, en disant :
— Allons, il faut vous séparer.
Et il l’entraîna.
— Adieu, Hugh, adieu, criait Édouard. Je ne te verrai plus, ma chère vie, ma belle âme ! On m’aura donc tout pris !
Les larmes roulaient dans sa barbe blonde.
Hugh le Despenser fut confié aux chevaliers d’escorte qui commencèrent par le revêtir d’un capuchon de paysan, en grosse bure, sur lequel ils peignirent, par dérision, les armoiries et emblèmes des comtés que lui avait donnés le roi. Puis ils le hissèrent, les mains liées dans le dos, sur le plus petit et chétif cheval qu’ils trouvèrent, un bidet nain, maigre et bourru comme il en existe en campagne. Hugh avait des jambes très longues ; il était forcé de les replier ou bien de laisser traîner les pieds dans la boue. On le conduisit ainsi de ville en bourg, à travers tout le Monmouthshire et le Hertfordshire, l’exposant sur les places pour que le peuple s’en divertît tout son saoul. Les trompettes sonnaient devant le prisonnier, et un héraut criait :
— Voyez, bonnes gens, voyez le comte de Gloucester, le Lord chambellan, voyez le mauvais homme qui a si fort nui au royaume !
Le chancelier Robert de Baldock fut convoyé plus discrètement, vers l’évêché de Londres, pour y être emprisonné, sa qualité d’archidiacre empêchant de requérir contre lui la peine de mort.
Toute la haine se concentra donc sur Hugh Le Despenser le Jeune. Son jugement fut rapidement instruit, à Hereford ; sa condamnation n’était mise en discussion ni en doute par personne. Mais parce qu’on le tenait pour le premier fauteur de toutes les erreurs et de tous les malheurs dont avait souffert l’Angleterre, son supplice fut l’objet de raffinements particuliers.
Le vingt-quatrième jour de novembre, des tribunes furent dressées sur l’esplanade devant le château, et une plate-forme d’échafaud montée assez haut pour qu’un peuple nombreux pût assister, sans en perdre aucun détail, à l’exécution. La reine Isabelle prit place au premier rang de la plus grande tribune, entre Roger Mortimer et le prince Édouard. Il bruinait.
Les trompes et les busines sonnèrent. Les aides bourreaux amenèrent Hugh le Jeune, le dépouillèrent de ses vêtements. Quand son long corps aux hanches saillantes, au torse un peu creux, apparut, blanc et totalement nu, entre les bourreaux rouges et au-dessus des piques des archers qui entouraient l’échafaud, un immense rire gras s’éleva de la foule.
La reine Isabelle se pencha vers Mortimer et lui murmura :
— Je déplore qu’Édouard ne soit point présent à regarder. Les yeux brillants, ses petites dents carnassières entrouvertes, et les ongles plantés dans la paume de son amant, elle était bien attentive à ne rien perdre de sa vengeance.
Le prince Édouard pensait : « Est-ce donc là celui qui a tant plu à mon père ? » Il avait déjà assisté à deux supplices et savait qu’il tiendrait jusqu’au bout, sans vomir.
Les busines sonnèrent à nouveau. Hugh fut étendu et lié par les membres sur une croix de Saint-André horizontale.
Le bourreau affila lentement, sur une pierre d’affûtage, une lame aiguë, pareille à un couteau de boucher, et en éprouva le tranchant sous le pouce. La foule retenait son souffle. Puis un aide s’approcha, muni d’une tenaille dont il saisit le sexe du condamné. Une vague d’hystérie souleva l’assistance ; les pieds battants faisaient trembler les tribunes. Et malgré ce vacarme, on perçut le hurlement poussé par Hugh, un seul cri déchirant et arrêté net, tandis qu’un flot de sang jaillissait devant lui. La même opération fut répétée pour les génitoires, mais sur un corps déjà inconscient, et les tristes déchets jetés dans un fourneau plein de braises ardentes qu’un aide éventait. Il s’échappa une affreuse odeur de chair brûlée. Un héraut, placé devant les sonneurs de busines, annonça qu’il en était procédé de la sorte « parce que le Despenser avait été sodomite, et qu’il avait favorisé le roi en sodomie, et pour ce déchassé la reine de sa couche ».
Puis le bourreau, choisissant une lame plus épaisse et plus large, fendit la poitrine par le travers, et le ventre dans la longueur, comme on aurait ouvert un porc ; les tenailles allèrent chercher le cœur presque encore battant et l’arrachèrent de sa cage pour le jeter également au brasier. Les busines retentirent pour donner la parole au héraut, lequel déclara que « le Despenser avait été faux de cœur et traître, et par ses traîtres conseils avait honni le royaume ».