La Louve de France
- Автор: Дрюон Морис
- Серия: les rois maudits #5
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Plon
- ISBN: 9782253004066
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «La Louve de France». Краткое содержание книги:
La première réaction de Roger Mortimer fut de faire changer l’ex-roi Édouard II de résidence. C’était prudence. En effet, on avait besoin d’Henry de Lancastre à l’armée, avec ses bannières ; et puis Lancastre, d’après les rapports qui venaient de Kenilworth, semblait traiter avec trop de douceur son prisonnier, relâchant la surveillance et laissant à l’ancien roi quelques intelligences avec l’extérieur. Or les partisans des Despensers n’avaient pas tous été exécutés, tant s’en fallait. Le comte de Warenne, plus heureux que son beau-frère le comte d’Arundel, avait pu s’échapper. Certains se terraient dans leurs manoirs ou bien dans des demeures amies, attendant que l’orage fût passé ; d’autres avaient fui le royaume. On pouvait se demander même si le défi lancé par le vieux roi d’Ecosse n’était pas de leur inspiration.
D’autre part, le grand enthousiasme populaire qui avait accompagné la libération commençait à décroître. De gouverner depuis six mois, Roger Mortimer était déjà moins aimé, moins adulé ; car il y avait toujours des impôts, et des gens qu’on emprisonnait parce qu’ils ne les payaient pas. Dans les cercles du pouvoir, on reprochait à Mortimer une autorité tranchante qui s’accentuait de jour en jour, et les grandes ambitions qu’il démasquait. À ses propres biens repris sur le comte d’Arundel, il avait ajouté le comté de Glamorgan ainsi que la plupart des possessions de Hugh le Jeune. Ses trois gendres – car Mortimer avait déjà trois filles mariées – le lord de Berkeley, le comte de Charlton, le comte de Warwick, étendaient sa puissance territoriale. Reprenant la charge de Grand Juge de Galles, autrefois détenue par son oncle de Chirk, ainsi que les terres de celui-ci, il songeait à se faire créer comte des Marches, ce qui lui eût constitué, à l’ouest du royaume, une fabuleuse principauté quasi indépendante.
Il avait en outre réussi à se brouiller, déjà, avec Adam Orleton. Ce dernier, dépêché en Avignon pour hâter les dispenses nécessaires au mariage du jeune roi, avait sollicité du pape l’important évêché de Worcester, vacant en ce moment-là. Mortimer s’était offensé de ce qu’Orleton ne lui eût pas demandé un agrément préalable, et avait fait opposition. Édouard II ne s’était pas comporté autrement envers le même Orleton, pour le siège de Hereford !
La reine subissait forcément le même recul de popularité.
Et voilà que la guerre se rallumait, la guerre d’Ecosse, une fois de plus. Rien donc n’était changé. On avait trop espéré pour n’être pas déçu. Il suffisait d’un revers des armées, d’un complot qui fit évader Édouard II, et les Écossais, alliés pour la circonstance à l’ancien parti Despenser, trouveraient là un roi tout prêt à remettre sur son trône et qui leur abandonnerait volontiers les provinces du nord en échange de sa liberté et de sa restauration.[50]
Dans la nuit du 3 au 4 avril, l’ancien roi fut tiré de son sommeil et prié de s’habiller en hâte. Il vit entrer un grand cavalier dégingandé, osseux, aux longues dents jaunes, aux cheveux sombres et raides tombant sur les oreilles.
— Où me conduis-tu, Maltravers ? dit Édouard avec épouvante en reconnaissant ce baron qu’il avait autrefois spolié et banni, et dont la tête fleurait l’assassinat.
— Je te conduis, Plantagenet, en un lieu où tu seras plus en sûreté ; et pour que cette sûreté soit complète, tu ne dois pas savoir où tu vas afin que ta tête ne risque pas le confier à ta bouche.
Maltravers avait pour instructions de contourner les villes et de ne pas traîner en chemin. Le 5 avril, après une route faite tout entière au grand trot ou au galop, et seulement coupée d’un arrêt dans une abbaye proche de Gloucester, l’ancien roi entra au château de Berkeley pour y être remis à la garde d’un des gendres de Mortimer.
L’ost anglais, d’abord convoqué à Newcastle et pour l’Ascension, se réunit à la Pentecôte et dans la ville d’York. Le gouvernement du royaume avait été transporté là, et le Parlement y tint une session, tout comme au temps du roi déchu, quand l’Ecosse attaquait.
Bientôt arrivèrent messire Jean de Hainaut et ses Hennuyers, qu’on n’avait pas manqué d’appeler à la rescousse. On revit donc, montés sur les gros chevaux roux et tout fiévreux encore des grands tournois de Condé-sur-l’Escaut, les sires de Ligne, d’Enghien, de Mons et de Sarre, et Guillaume de Bailleul, Perceval de Sémeries et Sance de Boussoy, et Oulfart de Ghistelles qui avaient fait triompher dans les joutes les couleurs de Hainaut, et messires Thierry de Wallecourt, Rasses de Grez, Jean Pilastre et les trois frères de Harlebeke sous les bannières du Brabant ; et encore des seigneurs de Flandre, du Cambrésis, de l’Artois, et avec eux le fils du marquis de Juliers.
Jean de Hainaut n’avait eu qu’à les rassembler à Condé. On passait de la guerre au tournoi et du tournoi à la guerre. Ah ! Que de plaisirs et de nobles aventures !
Des réjouissances furent données à York en l’honneur du retour des Hennuyers. Les meilleurs logements leur furent affectés ; on leur offrit fêtes et festins, avec abondance de viandes et de poulailles. Les vins de Gascogne et du Rhin coulaient à barils percés.
Ce traitement fait aux étrangers irrita les archers anglais, qui étaient six bons milliers parmi lesquels nombre d’anciens soldats du feu comte d’Arundel, le décapité.
Un soir, une rixe, comme il en survient banalement parmi des troupes stationnées, éclata pour une partie de dés, entre quelques archers anglais et les valets d’armes d’un chevalier de Brabant. Les Anglais, qui n’attendaient que l’occasion, appellent leurs camarades à l’aide ; tous les archers se soulèvent pour mettre à mal les goujats du Continent ; les Hennuyers courent à leurs cantonnements, s’y retranchent. Leurs chefs de bannières, qui étaient à festoyer, sortent dans les rues, attirés par le bruit, et sont aussitôt assaillis par les archers d’Angleterre. Ils veulent chercher refuge dans leurs logis, mais n’y peuvent pénétrer car leurs propres hommes s’y sont barricadés. La voici sans armes ni défense, cette fleur de la noblesse de Flandre ! Mais elle est composée de solides gaillards. Messires Perceval de Sémeries, Fastres de Rues et Sance de Boussoy, s’étant saisis de lourd leviers de chêne trouvés chez un charron, s’adossent à un mur et assomment, à eux trois, une bonne soixantaine d’archers qui appartenaient à l’évêque de Lincoln !
Cette petite querelle entre alliés fit un peu plus de trois cents morts.
Les six mille archers, oubliant tout à fait la guerre d’Ecosse, ne songeaient qu’à exterminer les Hennuyers. Messire Jean de Hainaut, outragé, furieux, voulait rentrer chez lui, à condition encore qu’on levât le siège autour de ses cantonnements ! Enfin, après quelques pendaisons, les choses s’apaisèrent. Les dames d’Angleterre, qui avaient accompagné leurs maris à l’ost, firent mille sourires aux chevaliers de Hainaut, mille prières pour qu’ils restassent, et leurs yeux se mouillèrent. On cantonna les Hennuyers à une demi-lieue du reste de l’armée, et un mois passa de la sorte, à se regarder comme chiens et chats.
Enfin on décida de se mettre en campagne. Le jeune roi Édouard III, pour sa première guerre, s’avançait à la tête de huit mille armures de fer et de trente mille hommes de pied.
Malheureusement, les Écossais ne se montraient pas. Ces rudes hommes faisaient la guerre sans fourgons ni convoi. Leurs troupes légères n’emportaient pour bagage qu’une pierre plate accrochée à la selle, et un petit sac de farine ; ils savaient vivre de cela pendant plusieurs jours, mouillant la farine à l’eau des ruisseaux et la faisant cuire en galettes sur la pierre chauffée au feu. Les Écossais s’amusaient de l’énorme armée anglaise, prenaient le contact, escarmouchaient, se repliaient aussitôt, franchissaient et repassaient les rivières, attiraient l’adversaire dans les marais, les forêts épaisses, les défilés escarpés. On errait à l’aventure entre la Tyne et les monts Cheviot.
50
Les chroniqueurs, et beaucoup d’historiens après eux, qui ne voient dans les déplacements infligés à Édouard II vers la fin de sa vie que l’expression d’une cruauté gratuite, semblent ne pas avoir établi le rapprochement entre ces déplacements et la guerre d’Ecosse. C’est le jour même où parvient le défi de Robert Bruce que l’ordre est donné à Édouard II de quitter Kenilworth ; c’est au moment où la guerre s’achève qu’il est à nouveau changé de résidence.