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Ensemble, c’est tout

Электронная книга - «Ensemble, c’est tout». Краткое содержание книги:

Et puis, qu'est-ce que ça veut dire, différents ? C'est de la foutaise, ton
histoire de torchons et de serviettes... Ce qui empêche les gens de vivre
ensemble, c'est leur connerie, pas leurs différences... Camille dessine.
Dessinais plutôt, maintenant elle fait des ménages, la nuit. Philibert, aristo
pur jus, héberge Franck, cuisinier de son état, dont l'existence tourne autour
des filles, de la moto et de Paulette, sa grand-mère. Paulette vit seule, tombe
beaucoup et cache ses bleus, paniquée à l'idée de mourir loin de son jardin. Ces
quatre là n'auraient jamais dû se rencontrer. Trop perdus, trop seuls, trop
cabossés... Et pourtant, le destin, ou bien la vie, le hasard, l'amour -appelez
ça comme vous voulez -, va se charger de les bousculer un peu. Leur histoire,
c'est la théorie des dominos, mais à l'envers. Au lieu de se faire tomber, ils
s'aident à se relever.
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Demain.

Quand ?

- Dans l'aprs-midi. Euh ? Avec mon chien ?

- Avec Barbes, bien sr...

- Ah! Barbes... se dsola Philibert. Encore un fou furieux de la Rpublique, celui-l... J'aurais prfr l'abbesse de Rochechouart, tiens !

Vincent l'interrogea du regard.

Elle leva les paules, perplexe.

Philibert, qui s'tait retourn, s'offusqua :

- Parfaitement ! Et que le nom de cette pauvre Marguerite de Rochechouart de Montpipeau soit associ ce jean-foutre est une aberration !

De Montpipeau ? rpta Camille. Putain mais vous avez de ces noms... Au fait ? Pourquoi tu t'inscris pas Questions pour un Champion, toi ?

Ah ! Tu ne vas pas t'y mettre aussi ! Tu sais bien pourquoi...

Non. Pourquoi ?

Le temps que j'appuie sur le champignon, ce sera dj l'heure du journal...

11

Elle ne dormit pas de la nuit. Tourna en rond, gratta la poussire, se cogna dans des fantmes, prit un bain, se leva tard, doucha Paulette, la coiffa n'importe comment, flna un peu dans la rue de Grenelle avec elle et fut incapable d'avaler quoi que ce soit.

Tu es bien nerveuse aujourd'hui...

J'ai un rendez-vous important.

Avec qui ?

Avec moi.

Tu vas chez le mdecin ? s'inquita la vieille dame.

Comme son habitude, cette dernire s'assoupit aprs le djeuner. Camille lui retira sa pelote, remonta sa couverture et partit sur la pointe des pieds.

Elle s'enferma dans sa chambre, changea cent fois le tabouret de place et inspecta son matriel avec circonspection. Mal au cur.

Franck venait de rentrer. Il tait en train de vider une machine. Depuis son histoire de pull jivaro, il tendait son linge lui-mme et tenait des discours de mnagre affole propos des sche-linge qui usaient les fibres et niquaient les cols.

Palpitant.

C'est lui qui alla ouvrir la porte :

Je viens pour Camille.

Au fond du couloir...

Ensuite, il s'enferma dans sa chambre et elle lui sut gr de sa discrtion pour une fois...

Ils taient tous les deux trs mal l'aise mais pour des raisons diffrentes.

Faux.

Ils taient tous les deux mal l'aise et pour la mme raison : leurs tripes.

C'est lui qui les tira d'embarras :

Bon, ben... On y va ? T'as une cabine ? Un paravent ? Quelque chose ?

Elle le bnit.

T'as vu ? J'ai chauff fond. Tu n'auras pas froid...

Oh ! Super, ta chemine !

Putain, j'ai l'impression d'tre encore chez un caduce, a m'angoisse. Je... J'enlve le slip aussi ?

Si tu veux le garder, tu le gardes...

Mais si je l'enlve, c'est mieux...

Oui. De toute faon, je commence toujours par le dos...

Merde. Je suis sr que j'ai plein de boutons..

T'inquite, torse nu sous les embruns, ils vont disparatre avant que t'aies fini ton premier chargement de fumier...

Tu sais que tu ferais une merveilleuse esthticienne, toi ?

C'est a... Allez, sors de l maintenant et va t'asseoir.

T'aurais pu me mettre devant la fentre au moins... Que j'aie de la distraction...

C'est pas moi qui dcide.

Ah bon ? C'est qui ?

- La lumire. Et te plains pas, aprs tu seras debout...

- Pendant combien de temps ?

Jusqu' ce que tu tombes...

- Tu tomberas avant moi.

Mmm, fit-elle.

Mmm faon de dire : m'tonnerait...

Elle commena par une srie de croquis en lui tournant autour. Son ventre et sa main devinrent plus souples.

Lui, au contraire, se raidissait.

Quand elle tait trop prs, il fermait les yeux.

Avait-il des boutons ? Elle ne les vit pas. Elle vit ses muscles tendus, ses paules fatigues, ses cervicales qui pointaient sous sa nuque quand il baissait la tte, sa colonne vertbrale comme une longue crte rode, sa nervosit, sa fbrilit, ses maxillaires et ses pommettes saillantes. Les trous autour de ses yeux, la forme de son crne, son sternum, sa poitrine creuse, ses bras chtifs et tout piquets de points sombres. L'mouvant ddale des veines sous sa peau claire et le passage de la vie sur son corps. Oui. Surtout cela : l'empreinte du gouffre, les marques de chenilles d'un gros char invisible et son extrme pudeur aussi.

Au bout d'une heure peu prs, il lui demanda s'il pouvait lire.

- Oui. Le temps que je t'apprivoise...

- T'as... t'as pas encore commenc, l ?

- Non.

- Eh ben ! Je lis haute voix ?

- Si tu veux...

Il malaxa le livre un moment avant de le casser en deux:

- Je sens que pre et mre ragissent instinctivement mon sujet (je ne dis pas intelligemment).

On hsite m'accueillir la maison, comme on hsiterait recueillir un grand chien hirsute. Il entrera avec ses pattes et puis, il est trs hirsute.

Il gnera tout le monde. Et il aboie bruyamment.

Bref c'est une sale bte.

Bien mais l'animal a une histoire humaine et, bien que ce ne soit qu'un chien, une me humaine. Qui plus est une me humaine assez sensible pour sentir ce qu'on pense de lui, alors qu'un chien ordinaire en est incapable.

Oh ! ce chien est le fils de notre pre, mais on l'a laiss courir si souvent dans la rue qu'il a d ncessairement devenir plus hargneux. Bah ! pre a oubli ce dtail depuis des annes, il n'y a donc plus lieu d'en parler...

Il se raclait la gorge.

vi... hum, pardon... videmment, le chien regrette part lui d'tre venu jusqu'ici; la solitude tait moins grande dans la bruyre que dans cette maison, en dpit de toutes leurs gentillesses. L'animal est venu en visite dans un accs de faiblesse. J'espre qu 'on me pardonnera cette dfaillance; quant moi, j'viterai d'y ver...

Stop, l'interrompit-elle. Arrte, s'il te plat. Arrte.

a te gne ?

Oui.

Pardon.

Bon. a y est. Je te connais prsent...

Elle referma son bloc et ses haut-le-cur l'assaillirent de nouveau. Elle leva le menton et renversa sa tte en arrire.

a va ?

...

Alors... Tu vas te tourner vers moi et t'asseoir en cartant les jambes et en posant tes mains comme a.

Il faut que je les carte, t'es sre ?

Oui. Et ta main, tu vois, tu... Tu casses ton poignet et tu cartes les doigts... Attends... Bouge pas...

Elle farfouilla dans ses affaires et lui prsenta la reproduction d'un tableau d'Ingres.

- Exactement comme a...

- C'est qui ce gros ?

- Louis-Franois Bertin.

C'est qui ?

Le Bouddha de la bourgeoisie, repue, cossue et triomphante... C'est pas moi qui le dis, c'est Manet... Sublime, non ?

Et tu veux que je me tienne comme lui ?

Oui.

Euh... Les... les jambes cartes donc... C'est a ?

H... Arrte avec ta queue... C'est bon... Je m'en fous, tu sais... le rassura-t-elle en feuilletant ses croquis. Tiens, regarde. La voil...

Oh!

Petite syllabe due et attendrie...

Camille s'assit et posa sa planche sur ses genoux. Elle se releva, essaya sur un chevalet, a n'allait pas non plus. Elle s'nervait, se maudissait, savait pertinemment que tout ce merdier, c'tait du n'importe quoi pour repousser le vide.

Finalement, elle fixa son papier la verticale et dcida de s'asseoir exactement la mme hauteur que son modle.

Elle inspira une longue goule de courage et souffla un petit vent dfaillant. Elle s'tait trompe, pas de sanguine. Mine de plomb, plume et lavis d'encre spia.

Le modle avait parl.

Elle leva le coude. Sa main resta en suspens. Elle tremblait.

- Bouge pas surtout. Je reviens.

Elle courut jusque dans la cuisine, fit tomber des trucs, attrapa la bouteille de gin et noya sa peur. Elle ferma les yeux et se retint au bord de l'vier. Allez... Une deuxime pour la route...

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