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Les proies de l'officier

Электронная книга - «Les proies de l'officier». Краткое содержание книги:

Juin 1812, Napoléon lance 400 000 hommes à la conquête de la Russie. Mais sur la route de Moscou, entre les batailles d'Ostrowno et de la Moskova, un officier assassine des femmes avec une sauvagerie inouïe. Le prince Eugène de Beauharnais, conscient des répercussions qu'une telle affaire pourrait avoir, charge Quentin Margont de suivre, dans le plus grand secret, cette piste sanglante...
Tandis que commence la marche épuisante de l'armée napoléonienne à travers la plaine russe, ce jeune capitaine humaniste et idéaliste, n'a pas le choix : les ordres sont les ordres et il doit retrouver le coupable ou ce sera le peloton d'exécution...
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Enfin, ils atteignirent un quartier que les incendies avaient épargné. Les maisons, en pierre, et les jardins avaient joué le rôle de coupe-feu. Le nombre de soldats massés ici était considérable et des chaînes s’étaient formées jusqu’à la Moskowa. Toutes sortes de récipients passaient de main en main pour inonder les foyers naissants. Mais ces derniers apparaissaient et réapparaissaient sans cesse au gré des débris enflammés qui parcouraient les airs de leur vol chaotique.

— Je vous avais dit que c’était par là, rappela Saber.

* * *

Il avait été réveillé par une explosion proche. Tandis qu’il s’habillait précipitamment, il avait cru que l’armée russe attaquait Moscou pour en déloger les Français tout en sachant cette hypothèse absurde. Des soldats désemparés étaient venus lui annoncer que la ville était en flammes. Dans un premier temps, tandis qu’il se hâtait dans la fournaise avec quelques hommes, il avait craint pour sa vie. Puis, peu à peu, une fascination s’était emparée de lui. Il profita de la confusion causée par l’effondrement de plusieurs édifices pour disparaître dans le dédale des rues.

Alors que les gens couraient après leur salut dans ce labyrinthe de pierres, de bois et de brasiers, lui se promenait. Il contemplait avec délectation les maisons ravagées par le feu. Près d’un carrefour, il entendit des appels au secours qui provenaient d’une demeure dont la toiture brûlait. Il se précipita sur la porte. Les voix étaient proches. Il saisit son fourreau et le disposa de façon à bloquer la poignée. Un instant plus tard, celle-ci remua plusieurs fois, mais, son mouvement étant entravé, elle ne put libérer le pêne. Des mains tapaient frénétiquement contre la porte tandis que la poignée continuait à s’agiter inutilement. Les barreaux aux fenêtres condamnaient toute autre issue. Des gens criaient et suppliaient en italien. Il y eut un bruit terrible quand la toiture s’effondra, aussitôt suivi de hurlements. Des hurlements épouvantables qui résonnaient comme une mélodie à ses oreilles. L’homme imagina leurs corps. Il vit les flammes galoper sur leur peau, la faire rougir et la couvrir de cloques. Il devina les cheveux et les vêtements s’embrasant d’un même élan et les bouches et les trachées se remplissant de feu lors des ultimes inspirations. Il entendit les cris de douleur de ceux qui se changeaient en torches humaines et, enfin, le bruit sourd de la chute des corps. Il inhala l’odeur de chair brûlée. Elle le grisa comme un alcool fort. Il pensa aux corps carbonisés, rétrécis par la combustion des tissus et l’évaporation de leur eau. Il aurait voulu ouvrir la porte pour contempler ces cadavres recroquevillés et noirs comme des bouts de charbon, mais il craignait de recevoir une tempête de flammes en plein visage du fait de l’appel d’air. Il enfila l’un de ses gants pour récupérer son fourreau brûlant et se remit en chemin.

Ses pas se laissaient guider par les cris de souffrance. Il aperçut un homme sortant d’une maison qui n’était déjà plus qu’un tourbillon de flammes. C’était l’un des rares habitants à être resté. Celui-ci tapait précipitamment les manches de sa chemise pour éteindre les débris incandescents qui les parsemaient. Il sourit, croyant que l’on venait à son aide. La stupéfaction se peignit sur son visage lorsqu’il vit le pistolet et qu’on lui indiquait la maison, du canon de l’arme. On voulait... qu’il y retourne. Il leva les mains en signe de soumission et se déplaça lentement sur le côté pour signifier qu’il allait partir sans embêter personne. La balle le frappa en pleine poitrine. Deux sentinelles, qui avaient assisté à la scène, accoururent, le fusil dans les bras.

— C’était un incendiaire. C’est lui qui a mis le feu à ce pavillon, leur déclara d’emblée l’officier.

Les soldats saluèrent et repartirent. L’homme poursuivit son parcours, à l’affût de chaque occasion qui lui permettrait de jouir du carnage. Au bout d’un moment, même l’incendie de Moscou ne suffit plus à épancher sa soif de sang. Alors il voulut à nouveau croire en Dieu pour pouvoir croire au diable. Il imagina qu’il était en enfer. Les bruissements et les crépitements étaient causés par la mastication de gigantesques créatures qui dévoraient les damnés. Il se figurait des monstres les plus hideux possibles, dignes des discours des prêtres aux croyances rigides. Des vers annulaires cyclopéens enchevêtrés les uns dans les autres, des gueules fourmillant de tentacules qui saisissaient les fuyards, des yeux de mouches dont les mille facettes réfléchissaient des visages hurlants, des bouches garnies de rangées de crocs qui brisaient les hommes... Il voyait des ombres aux tailles insensées se vautrer dans les brasiers les plus intenses, écrasant sous leur poids des quartiers entiers. D’autres vers, couverts de protubérances, se hissaient péniblement hors d’une gigantesque faille qui plongeait au plus profond des abysses infernaux, là où tout était incommensurablement pire qu’ici. Ce qui existait dans le secret de cet abîme dépassait le médiocre entendement humain. L’homme fit quelques pas en direction de ce gouffre. Il voulait s’y jeter. Mais la chaleur devint trop intense et l’obligea à battre en retraite. Il se mit alors à la recherche de rues attaquées par les flammes, mais dans lesquelles il serait encore possible de se déplacer. La nuit était encore jeune. Il allait avoir d’autres occasions de voir mourir et de tuer.

27

Moscou brûla pendant quatre jours. La ville fut détruite à plus de quatre-vingts pour cent. Vingt mille personnes périrent dans les flammes.

Margont et ses compagnons s’étaient établis dans un faubourg relativement épargné. Margont décida de retourner à son premier logement dans l’espoir de récupérer des affaires. Il se perdit plusieurs fois dans ce paysage apocalyptique. Les éboulements avaient barré des voies tandis que les flammes en avaient tracé d’autres en rasant des blocs entiers. Les maisons et les clochers qui servaient auparavant de points de repère avaient disparu. Margont était surpris par les caprices des flammes. Parfois, une maison avait survécu au milieu d’une aire de désolation sans que l’on puisse s’expliquer pourquoi. Des soldats, issus de tous les régiments possibles et imaginables, s’activaient comme des fourmis dans ces décombres qui empestaient. Ils découvraient des objets de valeur, ouvraient des trappes menant à des caves... Beaucoup étaient soûls, soûls de vodka, de rhum, de bière, de vin, de kwas, de punch ou de tout cela à la fois. Margont croisa des fantassins vêtus comme des marquis, exhibant des manteaux en fourrure et des toques de zibeline, des vestes en cachemire ou en renard... Des femmes les accompagnaient, cantinières et vivandières ou Moscovites. Elles riaient en contemplant leurs robes en soie tissées d’or et d’argent et leurs doigts surchargés de bagues et de pierres précieuses. Les rues étaient couvertes d’objets hétéroclites : miroirs aux cadres ouvragés, tableaux, peignes en ivoire, vaisselle, statuettes, candélabres, anneaux et colliers sertis de malachite ou de pierres semi-précieuses, pistolets d’apparat, vêtements, livres, samovars, objets sculptés, pipes... Les pillards ramassaient tout ce qu’ils trouvaient pour le jeter vingt pas plus loin dès qu’ils mettaient la main sur quelque chose de plus précieux. Margont aperçut Piquebois qui tentait lui aussi de retrouver leur ancien logement.

— Holà, compagnon, quel triste spectacle ! s’exclama celui-ci. Des pillards et des cendres. Ils sont devenus fous en voyant la ville partir en fumée. Impossible de retenir qui que ce soit.

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