Les proies de l'officier
- Автор: Кабассон Арман
- Серия: Quentin Margon #1
- Год: 2002
- Язык: французский
- Год: 10-18
- ISBN: 9782264041630
- Жанр: Исторические детективы
Электронная книга - «Les proies de l'officier». Краткое содержание книги:
Tandis que commence la marche épuisante de l'armée napoléonienne à travers la plaine russe, ce jeune capitaine humaniste et idéaliste, n'a pas le choix : les ordres sont les ordres et il doit retrouver le coupable ou ce sera le peloton d'exécution...
— « Serrez les rangs ! »
— C’est un peu ça, oui. Évidemment, s’il y a une initiative à prendre parce que tout ne se passe pas comme prévu, alors...
— Au secours, Nedroni !
Margont entreprit d’enlever la terre de son uniforme.
— Exactement. Et lui, comment s’est-il comporté ?
— Aussi courageux que son maître. Ces deux-là, ce sont les deux faces d’une même pièce.
— Oui, sauf que l’un des deux côtés vaut plus cher que l’autre. On en sait peu sur eux, finalement. Ils sont difficiles à cerner parce qu’ils sont sans cesse ensemble. Je suis certain que, si on réussissait à les séparer pendant quelques heures, on en apprendrait beaucoup plus, et ce, uniquement en les observant. Or peut-être est-ce justement pour qu’on n’en apprenne pas trop sur leur compte qu’ils sont inséparables. C’est comme si chacun cachait la face sombre de l’autre, comme s’ils se tenaient en permanence dos à dos pour se couvrir mutuellement. Seulement si Nedroni dissimule l’incompétence de Fidassio, que dissimule Fidassio au sujet de Nedroni ?
— Un squelette dans un placard ?
— D’après von Stils, notre garde du corps saxon, ce serait son homosexualité. Ou Nedroni n’a aucun secret et soutient Fidassio afin de servir sa carrière. De toute façon, inutile d’espérer trouver un moyen de les séparer. La seule solution serait d’en tuer un des deux...
Lefine pouffa. Cela faisait tellement plaisir de rire.
— Si on choisit cette option, mon capitaine, je préfère qu’on abatte Nedroni. Je le crains plus que Fidassio, surenchérit-il.
— Tu es sûr ? Quand on frappe son maître, le chien le plus placide peut devenir enragé. Bien. Conclusion, quelle que soit la nature exacte du lien qui les unit, si Fidassio est notre coupable, Nedroni est assurément au courant et le protège malgré tout. Tes espions chargés de Pirgnon ont été tués, mais tu étais dans la Grande Redoute avec moi.
— Il a été incroyable ! Je lui attribue le deuxième prix de la témérité avec la mention « félicitations du jury ». Delarse reçoit le troisième prix.
Margont croisa les bras, amusé.
— Ah oui ? Je brûle de savoir qui a remporté le premier prix.
— Le général Miloradovitch. J’ai un ami qui est interprète à l’état-major de notre corps. Un prisonnier lui a raconté que Miloradovitch, voulant prouver qu’il était l’homme le plus courageux de toute l’armée russe, s’est assis par terre là où nos canons faisaient le maximum de carnage et a annoncé qu’il allait prendre son déjeuner. Lui, il est fou, il a la mention « bon pour Charenton ».
Margont était admiratif.
— Comment fais-tu pour toujours tout savoir sur tout ?
— C’est parce que je n’ai que ça à vendre.
— Pirgnon adore la mythologie gréco-romaine et possède une culture sidérante sur le sujet. Quand il en parle, on croirait presque qu’il a vécu à cette époque. C’est comme s’il se prenait pour la réincarnation d’un personnage antique célèbre. Il doit s’imaginer être le héros d’une odyssée.
— Seulement si cette campagne est bien une odyssée, il est clair que Pirgnon n’est pas son Ulysse...
— Et Barguelot ?
Lefine devint plus joyeux encore.
— Le meilleur pour la fin ! Le pauvre colonel Barguelot n’a décidément pas de chance : lorsque la division Broussier a attaqué la Grande Redoute... il s’est à nouveau foulé la cheville.
— Ah ! Une fois qu’on se les est bien foulées, ça devient instable, ces articulations-là... Et pourquoi n’est-il pas monté à l’assaut à cheval ? Sa monture s’était foulé le sabot ?
— Il avait laissé son cheval à l’arrière.
— C’est vrai qu’il est dangereux de monter trop vite à l’attaque.
— Vous aussi, parfois, vous mettez pied à terre avant les assauts, mon capitaine.
— Oui, mais c’est pour faire corps avec les hommes de ma compagnie. Ensuite, vu ce qu’on marche en Russie, je voulais être sûr de conserver ma monture. Et enfin, j’y suis allé, moi, dans la Grande Redoute. Deux fois. Et j’ai même failli y rester.
Lefine se frottait le visage avec un mouchoir sans parvenir à le nettoyer.
— Le colonel Barguelot aussi s’est retrouvé dans la redoute. Il est juste arrivé un peu en retard, quand tout était fini.
— Son uniforme resplendissait...
— Il a contourné la redoute et il est entré par la gorge, c’était moins salissant. Mais il a quand même failli se faire tuer.
— Vraiment ? Il a attrapé une mauvaise fièvre ?
— Il boitillait loin derrière son régiment, entouré par une dizaine de soldats – dont notre espion –, lorsqu’un officier russe qui faisait le mort s’est relevé et l’a attaqué au sabre. Barguelot a si mal paré cet assaut avec son épée que, sans la promptitude de l’un de ses hommes qui a stoppé net le Russe en l’embrochant, son coeur aurait goûté du métal.
— Donc son titre de « maître d’escrime » n’est qu’une imposture de plus. Excellent travail, Fernand.
Les deux hommes ne se pressèrent pas pour rejoindre leur compagnie. Ils savaient qu’il était l’heure de compter les morts. Dans chaque régiment, on pensait à ceux que l’on avait perdus ou qui balançaient entre la vie et la mort. Le 84e était resté en deuxième ligne et avait donc peu souffert. Mais d’autres régiments avaient subi des pertes invraisemblables. Parmi les connaissances de Margont, l’artilleur Vanisseau était mort. Il imitait les oiseaux et arrivait à attirer les canards. Parouen avait eu les deux jambes brisées par un boulet. On l’avait surnommé « le Brochet » parce qu’il se baignait dans toutes les étendues d’eau qu’il apercevait et parce qu’il vous échangeait n’importe quoi contre un poisson grillé. Partiteau avait fini non loin de la redoute, criblé de coups de baïonnette comme une pelote d’épingles. Ah, Partiteau ! « Bête comme Partiteau », « idiot comme un Partiteau », « Partiteau, tête de moineau ». Il n’y avait pas plus niais que lui et l’armée, avec son sens de l’humour habituel, l’avait placé dans le génie. Pourtant, quand vous lui citiez une date au hasard, même dix années en arrière, il vous disait immédiatement si c’était un lundi ou un jeudi et vous citait les titres des journaux – auxquels, bien sûr, il ne comprenait rien. Agelle agonisait dans un hôpital, avec plus de plomb dans l’estomac que dans une cartouchière. Il passait ses soirées à écrire à sa Suzanne des lettres illisibles tant elles étaient truffées de fautes. De toute façon, sa fiancée ne savait pas lire. Zaqueron était mort écrasé sous le cadavre du cheval d’un hussard russe. Il cuisinait si bien que l’Empereur avait un jour fait un détour de six lieues pour venir se régaler dans son auberge. Noyet avait été mis en pièces par un obus. Il parlait tout le temps, même quand on lui tapait dessus pour le faire taire et même, parfois, dans son sommeil. On commençait déjà à regretter ses interminables jacasseries. Il manquait aussi Rabut. Ah, Rabut ! Le doyen du 9e. On l’avait surnommé « C’est des conneries ». Le vieux sergent-major qu’il était semblait avoir fait toutes les guerres napoléoniennes, toutes celles de la République et également deux ou trois du vieux temps du Roy. Quand il lisait les bulletins de la Grande Armée, il s’exclamait immanquablement : « C’est des conneries ! C’est des conneries ! Je le sais, j’y étais, nom de merde ! » Et le voici finalement mort. On disait qu’il avait fallu pas moins de trois Pavlov pour en venir à bout. Droustic, dit « le Bavarois », avait été sabré. Personne ne savait d’où lui venait son surnom et il se mettait en colère quand on lui posait la question. Sapois attendait qu’un chirurgien soit libre pour être amputé. Il avait vu rouler un boulet et avait voulu l’arrêter pour s’amuser. Pied brisé. L’accident bête du soldat inexpérimenté. Mardet, du 8e léger, venait de rendre l’âme, vidé de son sang par une balle dans le bras qui avait touché « là où y fallait pas ». Il avait tant d’enfants que, dans quelques années, on repeuplerait sa compagnie tout entière uniquement grâce à lui. Les deux frères Taleur, qui veillaient constamment l’un sur l’autre, avaient été retrouvés morts à deux pas l’un de l’autre. « OEil de travers » avait été transpercé par le sabre d’un chevalier-garde. Cela dura toute la nuit, car on ne cessait d’apprendre que l’on venait de retrouver le cadavre d’Untel, qu’Untel autre n’avait pas survécu à son opération ou gisait dans un chariot de blessés... Jamais il n’y en avait eu autant et le décompte n’était même pas fini. Pis, il semblait ne jamais devoir finir. Et à chaque disparition, chacun avait la sensation qu’une petite partie de l’humanité venait d’être perdue à jamais.