Les proies de l'officier
- Автор: Кабассон Арман
- Серия: Quentin Margon #1
- Год: 2002
- Язык: французский
- Год: 10-18
- ISBN: 9782264041630
- Жанр: Исторические детективы
Электронная книга - «Les proies de l'officier». Краткое содержание книги:
Tandis que commence la marche épuisante de l'armée napoléonienne à travers la plaine russe, ce jeune capitaine humaniste et idéaliste, n'a pas le choix : les ordres sont les ordres et il doit retrouver le coupable ou ce sera le peloton d'exécution...
L’armée russe battant en retraite, la route de Moscou était désormais définitivement libre.
25
Il déambulait au milieu des étendues de cadavres. Pour lui, ces corps évoquaient des feuilles mortes tapissant par erreur un paysage d’été. Une scène l’avait particulièrement frappé. Un boulet avait ravagé sous ses yeux une colonne de fantassins. En un éclair, le projectile avait emporté les jambes gauches de sept soldats qui progressaient à la queue leu leu. L’homme chemina dans son sillage, parmi les victimes amputées, les membres épars et les flaques de sang. Presque aussitôt, il se sentit à nouveau vide. Un peu plus loin, il releva dans son esprit des combattants enchevêtrés et imagina leurs affrontements. Cependant, le tumulte de cette tuerie s’effaça rapidement, comme un fond de brume dissipé par le vent. Il s’accroupit pour effleurer la joue d’un tambour russe âgé d’à peine douze ans, recroquevillé, le ventre mis en bouillie par des éclats d’obus. Son geste aurait ému le coeur des plus endurcis alors que ce n’était pas cet enfant qu’il voulait caresser mais la mort elle-même. Cela non plus ne le divertit pas longtemps. Il se redressa, en proie au désarroi. Il avait assisté à une boucherie effarante et, cependant, la souffrance commençait déjà à lui manquer. Il avait peur de ne plus parvenir à donner le change. Il sentait son vernis sur le point de se craqueler. Il se demanda combien de sang il lui faudrait encore contempler pour être enfin apaisé.
* * *
Les soldats marchaient voûtés, les épaules affaissées. On aurait dit des spectres errant dans la nuit. Le pas impatient de Margont, pourtant aussi éreinté qu’eux, tranchait avec ce spectacle et étonnait ou agaçait. Sous prétexte de demander des nouvelles d’Untel ou d’Untel, Margont rendit visite au 9e de ligne. Il s’arrangea pour être aperçu par le colonel Barguelot et ce dernier l’apostropha joyeusement. Il arborait un uniforme resplendissant et un air triomphant.
— Capitaine Margont ! Je suis heureux que vous ayez survécu. Quelle affaire ! J’étais à la Grande Redoute lors de l’assaut de l’après-midi, celui qui a réussi. J’ai escaladé ce maudit remblai le sabre à la main et là, avec mes fusiliers du 9e, nous avons fait un carnage effroyable ! Effroyable ! C’était indescriptible ! Indescriptible ! Tout le monde s’accorde à dire que ce fut le point le plus acharné de toute la bataille. Ah non, vous ne pouvez pas vous imaginer ce que cela a été !
— Mais, mon colonel, je n’ai pas besoin de l’imaginer puisque je m’y trouvais.
Le visage de Barguelot se décomposa.
— Vous y étiez ? Non, le 84e ne pouvait pas y être puisque la division Delzons... Vous faites erreur.
— C’est que j’avais été versé pour la journée dans le 13e léger, de la division Morand.
Barguelot était décontenancé.
— Le 13e léger... Oui, je les ai vus, bien sûr. Enfin, en fait, il y avait tellement de fumée que l’on n’y voyait rien.
— Vous avez peut-être aperçu le colonel Pirgnon, du 35e ? Il était lui aussi dans la Grande Redoute.
— Non. Avec toute cette fumée pire que du brouillard...
Difficile pourtant de ne pas avoir remarqué Pirgnon perché sur son parapet. De plus, escalader un remblai sans salir son uniforme... Margont, lui, était si couvert de terre que l’on aurait dit qu’il venait de se relever de sa tombe.
— Je vais vous laisser, car je dois faire le point sur l’état de mon régiment. Au plaisir, capitaine.
Les deux hommes se séparèrent. Margont gagna le 35e de ligne. Il ne put rencontrer le colonel Pirgnon que l’on pansait pour une blessure superficielle au bras. Il retourna finalement au 84e. Des soldats entouraient Saber et chantaient :
Vive Saber ! Vive Saber !
Ça c’est sûr y a pas de doute
Il était bien dans la Redoute
Entré lieut’nant par le remblai
Sorti, cap’taine par le goulet
Vive Saber ! Vwe Saber !
Sûr qu’il sait bien yfaire !
Vwe Saber ! Vwe Saber !
Saber lui fit signe de se mêler à eux, mais Margont poursuivit son chemin et rejoignit Lefine qui, de son côté, était allé faire le tour de ses espions. Il allait devoir en engager d’autres. Ceux chargés de Pirgnon avaient tous été blessés ou tués et un seul parmi ceux surveillant le colonel Fidassio avilit survécu. Il en allait de même pour Barguelot et pour Delarse. Ni Margont, ni Lefine n’arrivaient à croire à une pareille hécatombe.
— Commençons par Delarse, déclara Margont.
— Notre espion rescapé l’a perdu de vue les trois quarts du temps. Ce qu’il a pu me dire, c’est que Delarse a pris des risques insensés. Il a été en tête de tous les assauts possibles. Je ne sais pas ce que fout l’état-major pour mettre tant de temps à le galonner un peu plus. En ce moment, il est seul sous sa tente et ne veut voir personne. Son nouvel officier adjoint est allé le trouver avec un repas sur un plateau et il est aussitôt ressorti avec la soupe renversée sur son uniforme.
Margont s’assit et s’adossa à un arbre. Il n’en pouvait plus. Il lui semblait encore entendre une canonnade, lointaine et irréelle. Lefine s’installa en tailleur. Sa face noircie de poudre disparaissait dans l’obscurité et Margont avait l’impression d’écouter le rapport d’un soldat décapité par un boulet. Toutes ses pensées étaient envahies par la mort.
— C’est parce que le général Huard a été tué, poursuivit Lefine. Delarse se voyait déjà promu général et placé à la tête de la brigade. Eh bien il a appris qu’il allait rester colonel et qu’il assisterait le remplaçant de Huard. Tout le monde trouve ça écoeurant.
Margont ferma les yeux.
— Rassure-toi, je t’écoute avec attention. Nos Italiens ?
— Même si la grande majorité de la division italienne du général Pino n’a pas pu arriver à temps pour participer à la bataille, le colonel Fidassio était bien là. Il a fait preuve d’un immense courage.
Les yeux de Margont se rouvrirent.
— Comment ?
— Il est resté en permanence à la tête de son régiment et il a transpercé lui-même un capitaine russe qui venait d’abattre son cheval et tentait de l’embrocher. Il a pris le hausse-col du cadavre et se l’est passé autour du cou.
Margont porta machinalement sa main à son propre hausse-col, ce petit croissant de lune horizontal, en métal, que portaient les officiers d’infanterie, cet ultime souvenir des armures médiévales.
— Ses soldats l’ont surnommé « le Lion », ajouta Lefine.
— Quel manque d’imagination ! Enfin, je dois faire pénitence. J’ai jugé trop vite ce Fidassio. Parce qu’il ne parvenait pas à assumer son commandement et que cela le paniquait, j’en ai fait un incompétent et un lâche. En réalité, il est seulement incompétent.
— Moi, je ne comprends pas les mystères de cette transformation.
— Il a dû boire de ton élixir.
Lefine prit sa gourde autrichienne – trophée ramassé sur le champ de bataille d’Austerlitz, donc objet sacré et porte-bonheur – et but une large rasade.
— Et la deuxième explication ?
— Fidassio est dépassé par sa tâche de colonel, ça, je persiste à en être convaincu. Il ne sait pas trancher et, confronté à un problème, oscille d’une décision à l’autre comme les plateaux d’une balance qui ne parviendraient jamais à s’équilibrer. Mais dans une bataille, tout devient clair. On lui donne l’ordre d’attaquer en colonne tel point de la ligne ennemie, alors il attaque en colonne tel point de la ligne ennemie. Plus d’interrogations, plus de choix à faire... Paradoxalement, il paie le prix de la peur pour acheter sa sérénité. Il compense son manque de jugement et de compétences par du courage. Il est même heureux parce que là au moins, il sait quoi faire.